6,2 millions de personnes ont été affectées par le typhon  Bhopa, en décembre 2012. Des centaines de personnes ont perdu leur maison ©Ana Santos/IRIN6,2 millions de personnes ont été affectées par le typhon  Bhopa, en décembre 2012. Des centaines de personnes ont perdu leur maison ©Ana Santos/IRIN



SOMMAIRE DE L'ARTICLE

Marilou

Cathy

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Depuis de nombreuses années, à Manille, capitale des Philippines, des logements de fortune sont détruits : pour réaliser des projets de développement, ou simplement parce que le propriétaire du terrain exige que les habitants déguerpissent. En 2012, le gouvernement reconnaissait que les familles devraient être relogées et autant que possible à proximité de leur ancien quartier. Si cela s’avérait impossible, elles seraient relogées dans la ville et seulement en dernier recours en dehors de celle-ci. Naturellement, le prix du terrain est moins élevé à l’extérieur… Les gestionnaires de projets sont amenés à reloger les personnes au loin, avec les nombreux problèmes qu’on imagine.

Marilou

« J’habite dans une communauté qui est située en dessous d’un pont, dans une ville de « Metro Manila[1] ». En 1999, nous étions parmi les quelque 50 familles qui furent relogées à 30 km de Manille. Avec ma famille, nous y avons vécu pendant dix ans. Mais en 2009, mon mari a perdu son travail, qu’il exerçait toujours à Metro Manila et non pas dans le lieu de relogement. Nous n’avions plus aucune ressource pour manger. Alors, nous sommes retournés vivre sous le pont ! Nos enfants nous ont dit que même si notre abri était démoli tous les jours, ça ne les dérangeait pas tant qu’ils pouvaient aller à l’école et qu’il y avait à manger.

Depuis 2009, 24 familles vivent ainsi en dessous du pont. Chaque jour, on nous démolit. Nous cachons nos affaires personnelles et reconstruisons notre abri vers 17 heures... Et le lendemain matin, les équipes de démolition reviennent à 10 heures pour détruire. Les ordres de démolition émanent du maire. Impossible de discuter avec lui puisque nous avons déjà eu un relogement ! Aux yeux de la loi, nous sommes des « squatteurs professionnels ». Avec sœur Anne, une religieuse qui nous aide, nous avons tout de même essayé de parler au maire, en passant par la filière du barangay.[2] Mais le barangay nous a bloqués dans notre initiative et nous n’avons jamais rencontré le maire. Et donc il n’y a pas eu de terme aux démolitions.

Beaucoup d’autres familles ont vécu la même expérience de relogement en dehors de la ville. Mais elles n’avaient pas de travail, plus rien à manger, et elles avaient perdu le bénéfice des bourses scolaires. Elles sont retournées vivre à Manille. »

Cathy

« Je vous parlerai d’une communauté d’environ 80 familles qui vit, elle aussi, sous un pont à Manille. En 2005, nous avons été « démolis » : la ville avait décidé de nettoyer la rivière et l’estuaire. Les autorités nous ont d’abord demandé si nous voulions retourner dans nos provinces d’origine, être relogés hors de la ville, ou recevoir une indemnité de 5000 pesos philippins (environ 90 euros). Beaucoup ont dit leur préférence pour un relogement. Juste après, on nous a fait venir au barangay mais les autorités en charge du relogement n’offraient aucun soutien véritable pour être relogés. Alors, certains ont commencé à détruire leur maison en acceptant les 5000 pesos. Mais, comme nous n’avions plus d’abri, nos affaires souvent ont été perdues. Beaucoup ont vendu ce qu’ils avaient et certains sont partis vivre à proximité des voies ferrées. Mais quelques mois plus tard, ces familles ont été à nouveau victimes de démolition et relogées hors de la ville, en raison d’un projet de réhabilitation des voies de chemin de fer. Finalement, elles sont revenues vivre sous le pont.

Actuellement le programme de réhabilitation de la rivière est en cours et nous allons de nouveau être démolis ! »

De nombreux projets de développement aux Philippines ne font que déplacer des milliers de familles. Il s’agit de programmes de réhabilitation des voies ferrées ou des voies navigables, de construction de nouvelles entreprises, de centres commerciaux ou autres. Mais l’objectif premier n’est jamais le bien-être ou l’amélioration des conditions de vie des personnes affectées par ces décisions. C’est la première chose qui doit changer, sinon tous les projets de relogement seront vains. Si le site de relogement n’est pas prêt à accueillir les personnes, si elles n’ont pas de quoi se nourrir, elles retournent dans leurs abris de fortune en ayant perdu tout droit à être relogées une seconde fois. Elles sont ainsi encore exclues et rendues responsables de leur situation. Au lieu de créer des rapports de force, les autorités, les gestionnaires de projets et les citoyens ont la responsabilité de reconnaître la dignité des personnes en situation de pauvreté, de nouer des liens avec elles, pour les comprendre et partager les responsabilités.

Recommandations
- Les familles doivent être informées de leurs droits. Avant de les reloger, il faut s’assurer que les sites proposés sont pourvus des commodités et des services de base et qu’ils offrent des possibilités de travail.
- Les familles ne doivent pas seulement être informées, mais impliquées dans le projet depuis sa conception jusqu’à sa réalisation.
- Les formulaires distribués sont en anglais. Ils devraient être rédigés en tagalog et contenir des exemples montrant comment les remplir correctement.
- Il est nécessaire de monter des projets de prêts, de microcrédit pour aider à démarrer une petite entreprise.

Propos recueillis par Anne-Sylvie Laurent. Ce texte résume la contribution d’une délégation de membres d’ATD Quart Monde venus des Philippines (Anne-Sylvie, Marilou, Cathy, Catherine) au séminaire international organisé le 22 janvier 2013 à Bruxelles, sur le thème : « Agir pour un développement durable qui n’oublie personne ».



[1] Métropole de la région de Manille.

[2] Le barangay est la plus petite unité administrative aux Philippines : il s’agit d’une sorte de conseil local, animé par un président et sept conseillers du quartier.

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