17 octobre 2011, Genève, Suisse. Journée mondiale du refus de la misère. Déclarations d'adultes et de jeunes membres du Mouvement international ATD Quart Monde.©UN photo/Pierre Albouy17 octobre 2011, Genève, Suisse. Journée mondiale du refus de la misère. Déclarations d'adultes et de jeunes membres du Mouvement international ATD Quart Monde.©UN photo/Pierre Albouy



 

Les politiques de lutte contre la pauvreté, pensées sans les pauvres, se retournent trop souvent contre eux. Fort de ce constat et de sa pédagogie, le Mouvement ATD Quart Monde a voulu imaginer l’après 2015 à partir du savoir, unique, des exclus.

À l’heure où les Nations unies et la Banque mondiale affirment que l’éradication de l’extrême pauvreté est possible d’ici à 2030, si l’humanité veut bien s’en donner les moyens, il n’est pas inutile de se situer dans une perspective historique longue. Au cours des siècles, la lutte contre la pauvreté s’est bien souvent transformée en lutte acharnée contre les pauvres. Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, formé lui-même à la dure école de la misère, a radicalement renouvelé les perspectives : loin d’être les déchets inévitables de toute société, ceux qu’accable l’extrême pauvreté sont porteurs, affirmait-il, d’une pensée indispensable si nous voulons que nos projets respectent les droits de l’homme. Sur cette approche s’est construit un mouvement social qui permet à de nombreuses personnes de passer de la honte de la misère à la fierté de contribuer à un projet collectif de libération. Il est possible de mettre en œuvre une pédagogie par laquelle « exclus » et « inclus » s’efforcent de co-construire, à égalité, de nouveaux savoirs et de nouvelles pratiques.

De la lutte contre la pauvreté
à la lutte contre les pauvres

En 2012, le Mouvement ATD Quart Monde a ainsi rendu publiques les conclusions d’un vaste projet international de recherche : « La misère est violence, rompre le silence, bâtir la paix ». En voici quelques extraits : « Quand nous nous mettons en situation de comprendre et d’apprendre à partir des personnes qui subissent l’extrême pauvreté, apparaissent de véritables violences faites sur elles, qui vont de pair avec le déni des droits fondamentaux. Les privations matérielles enferment dans la survie ; l’insécurité peut provoquer l’éclatement de la famille ; l’exploitation est telle qu’elle ne laisse aucune chance de développer ses capacités ; les humiliations, l’exclusion et le mépris vont jusqu’à la non-reconnaissance des personnes très pauvres comme êtres humains. »

Comme le disait une participante péruvienne : « La pire des choses quand on vit dans l’extrême pauvreté, c’est le mépris : on vous traite comme des gens sans valeur, on vous regarde avec dégoût et crainte, et on vous traite même comme des ennemis. Nous et nos enfants en faisons l’expérience tous les jours, ça nous blesse, ça nous humilie et ça nous fait vivre dans la peur et dans la honte. »

« La pire des choses quand on vit dans l’extrême pauvreté, c’est le mépris. »


Cette violence imposée aux pauvres n’est pas nouvelle. Elle a toujours coexisté avec des réactions de pitié, alimentée par une peur séculaire, souvent fantasmée, à l’égard de populations prises comme bouc émissaire, réputées dangereuses pour l’ordre, la sécurité, l’hygiène ou les finances publiques. L’historien Bronislaw Geremek a montré combien en Europe, du Moyen-Âge à nos jours, « peu de gens ont manifesté leur révolte face à une politique [à l’égard des pauvres] qui a préféré les potences et les prisons à la charité ». Et le sociologue Robert Castel parlait d’une « législation sanguinaire » des sociétés occidentales à l’égard des vagabonds avant la révolution industrielle et des « misérables » au XIXe siècle, faite de bannissements, d’exécutions capitales, d’enfermements, de travaux forcés, de déportations aux colonies. Ces comportements considérés comme normaux pendant des siècles perdurent de la part de personnes, d’institutions et d’États qui n’ont pas intériorisé la rupture introduite par les droits de l’homme.

Violences de masse contre les pauvres
ATD Quart Monde a documenté des violences de masse commises par des États dans son rapport « Vers un développement durable qui n’oublie personne : le défi de l’après 2015 » (à paraître en 2014).
En 1997, la ministre suédoise des Affaires sociales, Margot Wallström, dénonçait « la pure barbarie » des stérilisations forcées dans son pays et « la loi du silence qui a prévalu jusqu’à maintenant ». Entre 1935 et 1975, la stérilisation a en effet été imposée à 63 000 personnes, presque exclusivement des femmes de milieux pauvres considérées « inférieures » ou « asociales ». Ce scandale persistant, la stérilisation obligatoire de centaines de milliers de personnes pauvres dans au moins 20 pays, est solidement documenté. Au Pérou, le président Fujimori a été accusé de crime contre l’humanité, pour avoir fait stériliser plus de 300 000 femmes entre 1990 et 2000. En Inde, aujourd’hui encore, les stérilisations restent la méthode la plus courante de planification familiale, malgré les graves dérives constatées depuis les années 1970.
Le 16 novembre 2009, le Premier ministre australien, Kevin Rudd, présentait les excuses de son gouvernement pour les abus et l’exploitation subis par les milliers d’enfants déportés depuis la Grande-Bretagne. Le premier convoi enregistré était parti pour la Colonie de Virginie en 1618. Le processus ne s’acheva qu’à la fin des années 1960. Entre 1850 et 1967, quelque 150 000 enfants ont été expédiés dans les colonies de peuplement britannique, d’abord en Amérique, puis en Australie. L’Église catholique d’Australie avait elle-même présenté publiquement ses excuses en 2001 aux enfants migrants originaires de Grande-Bretagne et de Malte, qui souffrirent d’abus (le viol, le fouet, le travail d’esclaves…) dans des institutions religieuses.
Le 11 avril 2013, Simonetta Sommaruga, ministre de la Justice suisse, organisait une cérémonie commémorative en présence de 700 « victimes des mesures de coercition à des fins d’assistance », pour « rappeler une injustice historique », demander pardon et mettre en place une indemnisation. Entre 1800 et 1981, des dizaines de milliers d’enfants de milieux pauvres furent retirés de force à leur famille et placés dans des fermes où ils étaient exploités physiquement, maltraités psychiquement, abusés sexuellement, stérilisés contre leur volonté, méprisés et humiliés. De même, des mères célibataires étaient obligées par l’Église et les communes à avorter ou à abandonner leur enfant à l’adoption.

Si la lourde chape de silence sur ces traitements inhumains et dégradants a été levée, ce fut d’abord par celles et ceux qui les subissaient, au risque de voir leur mal aggravé par la répression.

La révolution copernicienne impulsée par Wresinski

Parler alors de partenariat avec eux peut sembler une chimère ! Pourtant, Joseph Wresinski en a montré la fécondité : la misère, disait-il, est l’œuvre des hommes, et les hommes peuvent la détruire, à condition de prendre les plus pauvres eux-mêmes comme partenaires et comme guides. Ils ne cessent jamais de penser et de résister, et ils détiennent un savoir d’expérience unique « non seulement sur eux-mêmes et leur condition, mais aussi sur le monde environnant qui leur fait vivre ces situations de pauvreté, sur ce qu’il est et sur ce qu’il devrait être pour ne plus exclure les plus faibles ».

La misère est l’œuvre des hommes, et les hommes peuvent la détruire, à condition de prendre les plus pauvres eux-mêmes comme partenaires et comme guides.


Fort de cette conviction, l’institut de recherche et de formation d’ATD Quart Monde a lancé l’expérimentation du « croisement des savoirs », rassemblant pendant deux ans universitaires, praticiens et militants issus du monde de la pauvreté, pour construire ensemble une connaissance pertinente sur quelques thèmes essentiels. Validée par un conseil scientifique, cette expérience a confirmé la nécessité de croiser les savoirs de vie des personnes en grande pauvreté, les savoirs d’action des professionnels et les savoirs académiques des universitaires. L’expérience a été poursuivie par des formations réciproques au « croisement des pratiques », avec des universitaires ou des professionnels (du monde de la santé, de l’enseignement, etc.) et des personnes en situation de pauvreté, membres d’associations de lutte contre la misère.

Réfléchir à partir des plus pauvres

« Même dans la misère, un homme a des idées. Si personne ne reconnaît ses idées, il s’enfonce encore plus dans la misère », affirmait en février 2013 un participant à un séminaire sur l’éducation à Ouagadougou (Burkina Faso). En 2012 et 2013, ATD Quart Monde a mis en œuvre un programme de recherche-action pour évaluer, avec des populations en grande pauvreté, les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) et faire des recommandations à la communauté internationale pour l’après 2015. Douze pays, où ATD Quart Monde est présent, se sont engagés dans ce programme, inspiré de la méthodologie du croisement des savoirs (Belgique, Bolivie, Brésil, Burkina Faso, France, Haïti, Guatemala, Madagascar, Pérou, Philippines, Pologne et République de Maurice). La présence dans cette liste de pays dits « développés » rappelle que la grande pauvreté existe partout, au-delà des pays ciblés par les OMD. Un peu plus de 2000 personnes ont ainsi participé à ce programme.

Dans chacun des pays, les équipes d’ATD Quart Monde ont organisé des rencontres fondées sur une confiance mutuelle forgée par des années de présence avec des personnes en situation de pauvreté et d’extrême pauvreté. Celles-ci ont discuté des problèmes de la vie quotidienne, réalisé des interviews, appris à faire entendre leurs inquiétudes et leurs propositions lors de réunions (sur des périodes allant de six mois à deux ans). Un savoir collectif s’est ainsi construit et des recommandations ont été formulées. Selon les pays, des universitaires, des représentants d’ONG et de syndicats, des fonctionnaires de différents ministères (Éducation, Affaires sociales, Emploi…) et d’institutions internationales (Union européenne, Unicef, Pnud, etc.) se sont aussi réunis et se sont préparés à un dialogue avec des personnes en situation d’extrême pauvreté. Tous se sont retrouvés dans huit séminaires nationaux ou internationaux afin de produire une analyse et des recommandations communes pour le cadre de développement d’après 2015.

Le temps de la rencontre

Lors du séminaire à Madagascar, en février 2013, des personnes en situation d’extrême pauvreté ont souligné les obstacles à leur participation : « Les personnes dans l’extrême pauvreté sentent qu’elles sont rejetées par la société. Elles vivent l’insuffisance alimentaire. Elles ont la crainte d’aller dans les bureaux, car elles ne portent pas de vêtements propres. Elles n’osent pas aller vers les centres de santé et gardent des maladies qui se terminent par des décès. Elles manquent de ressources financières et passent leur temps à chercher de l’argent. La pauvreté extrême engendre une peur, une honte et une crainte de ne pas exprimer ce qu’il faudrait. »

Créer la confiance pour qu’elles acceptent de participer à des démarches collectives demande beaucoup d’énergie et de patience. Une équipe aux Philippines a ainsi pris le temps d’aller rencontrer des familles habitant des cabanes sous des ponts ou dans des cimetières : « Pour démarrer le projet, nous allions voir tous les membres d’une communauté dans un lieu donné, habitation par habitation. Les uns voulaient participer et nous commencions avec eux. D’autres voyaient que c’était bien et nous ont rejoints. Nous sommes allés voir aussi ceux qui ne voulaient pas se joindre au projet, pour mieux comprendre leurs raisons, leur vie. »

Pour qui a longtemps été méprisé, discriminé, il est besoin de temps avant d’acquérir une assurance et une confiance en soi, pour développer avec d’autres une compréhension de sa situation et donner sens à son action.

La fierté d’être acteur

Le groupe de recherche Quart Monde Université décrit les étapes de ce passage, ce retournement. Le processus de transformation est amorcé par la rencontre d’une ou plusieurs personnes : recevoir une reconnaissance fait prendre conscience qu’il est possible de ne plus être rejeté. Vient ensuite l’évidence déculpabilisante de ne pas être seul dans cet état. Puis la conscience de devenir défenseur d’une cause et l’apprentissage de la parole en public, qui peuvent être très libérateurs.

Une habitante d’une favela du Brésil parlait ainsi de son cheminement : « Au départ, nous devons marcher sur un chemin qui commence dans une grande obscurité. Certains vont abandonner, d’autres pas. Nous pouvons être très loin dans l’obscurité, loin de tout, comme un village d’indigènes, mais nous avons des droits. Et alors nous marchons et nous trouvons la lumière. Quand nous nous rencontrons et parlons, nous pouvons être un rayon de lumière. »

Pour une défense des droits de l’homme

Après le long temps de construction d’un savoir collectif, vient celui de la rencontre avec des partenaires extérieurs (lors des séminaires nationaux ou internationaux). Comment permettre le dialogue entre des mondes si distants ?

D’un côté, des femmes et des hommes qui sont trop souvent pris en compte sous l’angle de leurs manques et de leurs besoins, priés d’adhérer aux solutions que d’autres ont imaginées pour eux. Mais la construction d’un savoir commun, le passage effectué par certains de la honte à la fierté, ont vraiment renforcé les capacités du groupe. De l’autre côté, les professionnels, les chercheurs, les responsables d’ONG, qui construisent de bonne foi des solutions sur la base de leurs analyses des causes de la pauvreté. Les instruits ont toujours tendance à penser à la place des autres !

Trois attitudes dominantes expliquent la persistance de la grande pauvreté : l’indifférence, l’ignorance et le mépris. C’est la parole des plus pauvres qui suscite les vrais engagements, les vrais retournements, disait Wresinski. Elle révèle une résistance et une souffrance qui peuvent toucher les cœurs les plus endurcis et bouleverser leur vision du monde. Et ce bouleversement, partagé avec d’autres, conduit sur un chemin d’engagement et de défense des droits de l’homme où transformations personnelles et transformations collectives se conjuguent dans un projet pour éradiquer la misère. La pédagogie du croisement des savoirs fonde une égalité de participation, dans une démarche où personne ne se libère tout seul, où personne ne libère les autres, mais où l’on se libère ensemble.

S’appuyer sur la contribution des plus exclus permet de faire progresser la mise en œuvre des droits de l’homme pour tous.


Et cet engagement peut avoir des effets systémiques lorsque ces défenseurs des droits suscitent la transformation des institutions dont ils sont membres, appelant à renouer les liens entre ceux du « dedans » et ceux du « dehors ». Ce processus a été décrit et analysé dans divers contextes (école, paroisse, syndicat, entreprise, organe de presse, institutions européennes). En France, Wresinski a entraîné le Conseil économique et social dans le vote d’un rapport à l’origine de la loi sur le Revenu minimum d’insertion en 1988, puis de la loi d’orientation contre les exclusions en 1998 et de la Couverture maladie universelle en 1999. Au Guatemala, avec l’appui de nombreuses associations et de personnalités, des membres d’ATD Quart Monde ont créé un consensus suffisant pour que le nouveau président de la République signe, en septembre 2008, un accord interdisant aux écoles publiques de faire payer les parents et supprimant l’obligation du port de l’uniforme. C’est bien en s’appuyant sur la contribution des populations les plus exclues et de ceux qui en sont solidaires que de semblables mesures permettent de faire progresser la mise en œuvre des droits de l’homme pour tous.

Xavier Godinot


Voir Anne-Claire Brand et Beatriz Monje Barón (dir.), « La misère est violence. Rompre le silence. Chercher la paix », Mouvement international ATD Quart Monde, dossiers et documents, n° 20, 2012.

Bronislaw Geremek, La potence et la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen-Âge à nos jours, Gallimard, 1987 [1978, traduit du polonais par Joanna Arnold-Moricet], p. 317.

Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Fayard, 1995, pp. 90-108.

Joseph Wresinski, « La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat », dans Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action, Éd. Le Cerf/Éd. Quart Monde, 2007.

Groupe Quart Monde Université, Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’université pensent ensemble, Éd. de l’Atelier/Éd. Quart Monde, 1999 ; Le croisement des pratiques. Quand le Quart Monde et les professionnels se forment ensemble, Éd. Quart Monde, 2002 ; Claude Ferrand (dir.) Le croisement des pouvoirs, Éd. Quart Monde, 2008.

Un document de travail a été diffusé lors du séminaire de synthèse aux Nations unies à New York, le 27 juin 2013 : Mouvement international ATD Quart Monde, document de travail, « Vers un développement durable qui n’oublie personne : le défi de l’après 2015 » [en ligne sur : www.atd-quartmonde.org]. Un rapport final de l’ensemble de la démarche sera diffusé début 2014.

La « charte du croisement des savoirs et des pratiques » est téléchargeable sur www. atd-quartmonde.org.

Jona M. Rosenfeld et Bruno Tardieu, Artisans de démocratie. De l’impasse à la réciprocité, comment forger l’alliance entre les plus démunis et la société ? Éd. de l’Atelier/Éd. Quart Monde, 1998 ; Xavier Godinot et Quentin Wodon, « Participatory Approaches to Attacking Extreme Poverty. Case Studies Led by the International Movement ATD Fourth World », World Bank Working Paper, n° 77, 2006.

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