Un groupe de femmes suit les observations de démarcation des terres dans l'État d'Odisha, en Inde ©IFPRI-IMAGES/Flickr/CCUn groupe de femmes suit les observations de démarcation des terres dans l'État d'Odisha, en Inde ©IFPRI-IMAGES/Flickr/CC



 

En 2005, la société sud-coréenne Posco, numéro quatre mondial de la sidérurgie, signe un protocole d’accord avec le gouvernement de l’État indien d’Odisha pour l’installation d’un complexe industriel : un site pour l’exploitation minière et un port commercial sur la côte. Jamais l’Inde n’avait accueilli un aussi grand investissement direct étranger[1]. Le gouvernement de l’Odisha y voit un vaste gisement d’emplois, l’occasion d’un développement technologique et de croissance dans la région. En 2006, il crée une zone économique spéciale pour les investissements financiers dans le complexe sidérurgique.

La population résiste

Pourtant, le programme rencontre de très fortes résistances. Pourquoi ? Le porte-parole du mouvement anti-Posco, Sandeep K. Pattnaik, rappelle que l’État d’Odisha est prospère et que les paysans y vivent dans la dignité. Et il souligne le paradoxe : l’installation suppose l’acquisition de 1 600 hectares de terres par le gouvernement, dont 1 200 ha de forêts, 55 000 villageois (4 000 familles) seront touchés, dont 22 000 devraient être déplacés[2]. Posco promet des indemnités, mais ce que veut avant tout la population, c’est garder les terres dont elle est propriétaire : 80 % des ménages ruraux de la région vivent de l’agriculture et de l’élevage. Par ailleurs, un port existe déjà à 12 km : pourquoi en construire un autre ? Les travaux détruisent les exploitations de vignes de bétel et des centaines d’arbres qui sont des barrières naturelles contre les cyclones ; ils accaparent les ressources naturelles – en eau douce notamment – aux dépens de l’agriculture et mettent plus de 100 000 tortues en danger. Certes, le projet promet la création de 18 000 emplois, mais la population n’a pas les compétences requises. Elle devra accepter les postes les plus durs.

Répression militaire

Dès 2007, le gouvernement local entreprend des interventions et a recours à la force pour se saisir des terres des familles. Mais en 2010, la situation s’envenime : les autorités ne respectent pas la loi sur les forêts de 2006[3], qui donne des droits à la population sur les terres forestières. Une résistance locale pacifique s’organise autour du collectif PPSS[4]. Chaque année, le 22 juin, habitants et manifestants célèbrent le « Black Day – Anti Posco ». Après une année 2012 plutôt calme, les violences reprennent en 2013. Les résistants qui se heurtent à une répression militaire doivent répondre de fausses accusations : 250 plaintes ont été déposées et un leader du mouvement, Abhaya Sahoo, est à nouveau détenu pendant plusieurs mois (après des séjours en prison en 2009 et 2011). La police cherche à intimider la population. Trois militants meurent en mars 2013 à la suite d’une attaque à la bombe, dont l’origine demeure inconnue…

Le gouvernement local a recours à la force pour se saisir des terres des familles.


Mais le soutien de la société civile au mouvement anti-Posco s’intensifie. Des comités nationaux (Saxena et Gupta), chargés en 2010 par le gouvernement d’examiner le projet, expriment plusieurs réserves quant à la légalité des procédures foncières. Car le protocole d’accord signé en 2005 arrive à son terme (la durée était de cinq ans), ainsi que l’autorisation (accordée par le ministre de l’Environnement) de constituer une zone franche. En janvier 2011, le National Green Tribunal a suspendu cette autorisation et imposé la révision à la baisse des prévisions de production annuelle et la réduction des impacts environnementaux. Comptant mener l’opération à son terme, le gouvernement de l’État d’Odisha fait pourtant la sourde oreille : officiellement, l’opération foncière s’effectue avec le consentement des villageois…

Même si le conflit reste peu relayé par les médias internationaux, les plaintes se multiplient. La Commission nationale des droits de l’homme a été saisie pour statuer sur les violences policières. Une autre plainte a été déposée auprès de l’OCDE par trois associations (indienne, sud-coréenne et norvégienne), accusant Posco de violer les droits de l’homme. Une solidarité internationale émerge. En France, le mouvement est relayé par les associations Peuples Solidaires-ActionAid France, Solidarite et Adivasi[5], signataires d’une pétition contre le projet. Et les habitants, qui n’ont été ni consultés ni même informés du projet en 2005, continuent de mener une lutte pacifique contre le gouvernement et l’entreprise. Aucune des parties ne veut lâcher : d’un côté la course au profit, de l’autre la fierté d’être propriétaire de ses terres et le respect des droits.



[1] 8,61 milliards d’euros.

[2] D’après les estimations de Posco, le projet ne touche que 470 familles. L’entreprise ne prend en compte que les propriétaires de terres privées et non ceux qui dépendent des terres forestières.

[3] « Forest Right Act » : pour avoir des droits, il faut remplir trois conditions : vivre sur la terre depuis trois générations ou soixante-quinze ans, dépendre des produits de la forêt, y vivre avant le 31 décembre 2005. D’après les estimations, toutes les personnes concernées remplissent les conditions et sont donc propriétaires.

[4] Posco Pratirodh Sangram Samiti, collectif créé dès 2005.

[5] Association pour la diversité active et la solidarité internationale.

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