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Entretien – La ministre du Développement social de l’Équateur, Jeannette Sánchez Zurita, explique les tentatives pionnières de son gouvernement pour concilier économie, écologie et justice sociale.

Vous venez de faire adopter une « loi de l’économie populaire et solidaire ». Que va-t-elle changer ?

Jeannette Sánchez Zurita – La nouvelle Constitution, adoptée en 2008, promeut un « système économique social et solidaire », qui cherche à satisfaire au mieux les besoins de la population en biens et services, dans le respect de l’environnement. Car l’économie ne se réduit pas au secteur public et au secteur privé : il existe un tiers secteur, l’économie populaire et solidaire. Au contraire de la France, où ce secteur est marginal, il emploie la moitié de la force de travail en Équateur! L’objectif de la loi est d’abord de le rendre visible, en le sortant de l’informel, en dotant les entreprises d’un statut juridique. Nous voulons promouvoir ce secteur, lui donner davantage de pouvoir, en facilitant son accès au crédit, à la terre, à l’eau, à l’information, à la formation, mais aussi mieux le réguler – ce qui implique davantage de contrôles – pour qu’il inspire la confiance. In fine, il s’agit à la fois de sortir l’économie populaire de la pauvreté et de la faire évoluer vers un fonctionnement plus solidaire, en la tournant vers d’autres objectifs que le seul profit et en favorisant la démocratie dans l’entreprise. Ce développement d’une économie endogène s’inscrit dans notre projet d’une économie au service de la collectivité, qui inclut dans notre esprit les générations futures et donc le respect de l’environnement.

L’exploitation des ressources naturelles représente 60 % des exportations et fournit 40 % des recettes budgétaires de l’Équateur. Dès lors, quelle est votre marge de manœuvre pour mettre en place un modèle de développement alternatif ,

Jeannette Sánchez Zurita – Sortir de la dépendance pétrolière est l’un de nos principaux défis. Historiquement, le développement de l’Équateur s’est fondé sur le pétrole. À présent, nous jetons les bases d’un Équateur post-pétrolier ; cela prendra du temps. Nous sommes dans une économie de transition, que nous planifions sur au moins dix ans, notamment en investissant dans les ressources humaines et dans la formation. Le budget de la santé a été triplé et celui de l’éducation plus que doublé. L’augmentation des impôts, qui représente 5 points de Pib (produit intérieur brut), atténue de façon significative notre dépendance au pétrole. Nous cherchons aussi à transformer la matrice énergétique, en misant sur l’énergie hydroélectrique, l’énergie thermique, la modernisation du parc automobile et les économies d’énergie, en particulier à travers la tarification de l’électricité.

L’Équateur a surpris en renonçant à exploiter le pétrole du parc national de Yasuní. En quoi consiste ce projet et comment a réagi la communauté internationale ?

Jeannette Sánchez Zurita – Le parc de Yasuní est à la fois une réserve importante de biodiversité et une zone pétrolifère. Pour le sanctuariser, nous avons lancé l’initiative Yasuní-ITT centrée sur un nouveau concept : la vente du droit de ne pas polluer. Nous avons créé un fonds afin de compenser le manque à gagner dû à la non-exploitation du pétrole de Yasuní et l’Équateur en appelle à la coresponsabilité de la communauté internationale[1]. Nous l’avons présenté aux Nations unies. Plusieurs gouvernements se sont montrés intéressés, comme le Chili ou l’Espagne. L’Allemagne, poussée par les Verts, s’était engagée mais s’est retirée suite à des changements électoraux. Nous sommes préoccupés de voir que cette idée de coresponsabilité peine autant à convaincre au niveau international.

Comment expliquez-vous que certains mouvements indiens contestent la politique pétrolière du gouvernement ?

Jeannette Sánchez Zurita – Les peuples autochtones[2] ont vécu une longue histoire d’exploitation et d’exclusion, qui s’est poursuivie avec l’exploitation pétrolière. Aussi restent-ils suspicieux à l’égard des gouvernements. Nous avons mené de dures négociations avec les compagnies étrangères, afin de conserver dans le pays les royalties issues de l’exploitation pétrolière et d’en faire bénéficier la population. Mais il y a là un jeu un peu pervers : l’État en effet était désengagé avant notre arrivée au pouvoir, et certains groupes indiens, pourtant faibles, avaient pris l’habitude de négocier directement avec ces compagnies très puissantes… Les communautés indigènes sont divisées sur le sujet; certaines nous soutiennent. Par ailleurs, l’exploration se poursuit en dehors du Parc de Yasuní ; mais Rafael Correa, à qui il ne reste que deux ans de mandat [élections en 2013, ndlr], s’est engagé à ce qu’aucun accord pour de nouveaux forages ne soit accordé d’ici là.

La conception novatrice du développement que promeut votre gouvernement, comme celui de Bolivie qui a adopté une charte des droits pour la terre mère, s’explique-t-elle par la forte présence des traditions indigènes dans vos pays ?

Jeannette Sánchez Zurita – Après plusieurs décennies de néolibéralisme, nous cherchons à mieux répondre aux attentes de la population. Celle-ci demande davantage de justice sociale et attend que les ressources naturelles restent la propriété de l’État. C’est ce que prévoit la Constitution équatorienne. Plus qu’au Pib, qui mesure certes le dynamisme économique, nous sommes attentifs à la distribution des revenus. Le mouvement indien est particulièrement radical. Il réclamait la pluri-nationalité et l’inter-culturalité en Équateur : elles ont été inscrites dans la nouvelle Constitution. Nous avons octroyé aussi aux communautés un droit de veto sur certaines questions qui peuvent les affecter. Mais ceci peut conduire à l’immobilisme. Par exemple, la loi sur l’eau, qui voulait permettre l’accès à l’eau pour la population pauvre (à la fois les paysans et les indigènes), a été bloquée par le mouvement indien, qui voulait diriger lui-même les comités de gestion de l’eau. Pourquoi accorderait-on alors ce droit aux Indiens, et non aux métis, aux Afro-Américains…?

Quelle est la stratégie de l’Équateur au plan international pour promouvoir des modèles de développement viables? Pourquoi avoir mis expulsé le représentant du FMI à Quito?

Jeannette Sánchez Zurita – Notre priorité est de défendre la souveraineté et la dignité nationales. Nous ne sommes pas opposés par principe aux investisseurs étrangers, mais nous privilégions le respect des normes équatoriennes. L’opposition parle d’une insécurité juridique qui ferait fuir les entreprises étrangères, mais quand nous demandons de payer les impôts, de respecter le droit du travail et celui de l’environnement, nous nous contentons de faire respecter la loi! Or les organisations financières internationales, comme la Banque mondiale, le FMI et la Banque interaméricaine de développement, ont de lourds antécédents en termes de pressions sur nos politiques publiques. En 2005, Rafael Correa, alors ministre des Finances, a voulu renégocier la clé de répartition de la manne avec les compagnies pétrolières, afin que les marges extraordinaires dégagées par la forte hausse des prix du pétrole reviennent davantage au gouvernement (à hauteur de 80 %). Cette mesure a exaspéré les États-Unis et amené la Banque mondiale à refuser l’octroi à l’Équateur de prêts qu’elle avait pourtant promis. Rafael Correa a alors été poussé à la démission. L’expulsion du FMI s’inscrit dans ce contexte. D’une façon générale, les pays développés se montrent très réservés face à la dynamique que nous impulsons. Mais au niveau régional, nous misons beaucoup sur l’idée d’un bloc sud-américain, le rêve de l’Unasur [Union des nations sud-américaines], que nous avons présidée l’an passé. Ce processus prendra du temps, car l’Amérique latine est très hétérogène, mais il nous permettra, par exemple, de mieux négocier avec l’Union européenne.

Le gouvernement de Rafael Correa a fait face à d’importantes critiques. Que répondez-vous aux observateurs qui l’accusent, à l’instar de Hugo Chávez, de populisme?

Jeannette Sánchez Zurita – Il n’y a pas un seul gouvernement de gauche qui n’ait été taxé de populisme. On dit responsable celui qui préfère rembourser la dette extérieure que de répondre aux besoins sociaux de la population, mais celui qui augmente la dépense publique est accusé de populisme… C’est vrai que l’investissement public a augmenté, mais il faut voir d’où l’on vient. Même en termes d’efficacité économique, il nous fallait investir : faute de médecins hospitaliers par exemple, les hôpitaux ne fonctionnaient pas! Nous avons suscité un choc d’investissement dans la santé, l’éducation, les infrastructures et la transition écologique, mais cet investissement ne portera pas tous ses fruits avant une décennie. Comment peut-on parler de clientélisme ou de populisme? Pour autant, nous sommes de fervents défenseurs de la démocratie. De l’extérieur, on peut avoir une image déformée, car les pouvoirs économiques ont engagé une véritable guerre médiatique à notre encontre. Nous avons augmenté fortement les impôts. Ceci n’était pas dans la culture du pays (l’Équateur avait l’un des taux de prélèvements obligatoires les plus bas de la région) et heurte de front les intérêts de l’oligarchie. Les réformes que nous avons engagées sont profondes, mais l’autre critique forte de notre politique de transition vient de la gauche radicale, qui faisait partie de la coalition qui nous a portés au pouvoir. Elle avance des attentes démesurées et se dit frustrée : elle voudrait mettre à bas l’impérialisme aujourd’hui même et taxe le gouvernement de réformisme. On ne répond jamais à la hauteur des espoirs suscités, c’est la tragédie du pouvoir. Mais Rafael Correa reste populaire auprès de 60 % de la population.


1 / . L’Équateur demande à la communauté internationale d’abonder ce fonds à hauteur de 3,8 milliards de dollars, correspondant à la moitié des bénéfices auxquels il renonce sur ce gisement. En France, le gouvernement suit l’initiative « avec intérêt »; la région Rhône-Alpes a voté en avril 2011 un soutien de 150 000 euros pour ce fonds [ndlr].
2 / . Les indigènes (appellation revendiquée) représentent 25 % de la population en Équateur [ndlr].



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