En réduisant sa relation avec les voisins méditerranéens à l’économie et la sécurité, l’Europe a occulté la proximité qui lie les populations des deux rives. À présent, elle doit dépasser la tentation du repli et s’appuyer sur les sociétés civiles afin de bâtir une politique méditerranéenne plus ouverte.

Les révoltes et les espoirs qui soulèvent les sociétés arabes rendent plus sensible que jamais la crise qui paralyse les relations euro-méditerranéennes. Deux ans après la guerre de Gaza qui a gelé la mise en œuvre de l’Union pour la Méditerranée (UPM), le printemps arabe apporte le coup de grâce au partenariat euro-méditerranéen, totalement impuissant à soutenir les transformations en cours chez nos voisins. Alors que la démission du secrétaire général de l’UPM en janvier 2011 est passée inaperçue[1], seuls quelques responsables français osent encore affirmer qu’elle serait la réponse aux défis que pose l’effervescence des sociétés du Sud. Dans la pratique, ils ont adopté une démarche plus nationale qu’européenne, par exemple dans l’affaire libyenne, pour mieux faire oublier les cafouillages tragi-comiques de la France en Tunisie.

La Commission européenne s’efforce à plus de cohérence : elle reconnaît[2] que « la transformation radicale du paysage politique » exige un « saut qualitatif ». Elle appelle à fonder sur l’attachement aux valeurs communes un « partenariat pour la démocratie et une prospérité partagée », dont les priorités seraient d’appuyer les réformes démocratiques et de renforcer la coopération avec les populations, y compris par un accroissement de la mobilité des personnes. Mais les propositions concrètes sont modestes.

La façon dont les États s’approprient les analyses de la Commission laisse rêveur sur l’audience actuelle du message européen. Jamais les discours populistes contre l’immigration ou contre l’islam n’ont été aussi forts dans certains pays, au point d’accorder plus de visibilité à la menace – très relative – d’un déferlement migratoire sur l’Europe qu’à l’importance, pour l’avenir de toute la région, des changements en cours. Plus lucide, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, a invité la diplomatie française à « changer son regard sur le monde arabe » et à délaisser la complicité avec des gouvernants corrompus et autoritaires au profit d’un dialogue accru avec la société civile et les « courants islamiques »[3]. Même s’il risque de sur-dimensionner le facteur religieux, un tel revirement confirme que l’heure des bilans a sonné. Le printemps arabe, qui prive peu à peu l’Europe de ses interlocuteurs habituels discrédités, oblige à repenser totalement le partenariat euro-méditerranéen.

Relations euro-méditerranéennes paralysées

Quand on considère le gel dudit partenariat depuis fin 2008, illustré par les reports successifs des sommets euro-méditerranéens, on est tenté de porter un jugement sévère sur l’activisme dérisoire déployé pendant quatre ans pour redynamiser le processus. L’initiative française en Méditerranée, dont Nicolas Sarkozy voulait faire son grand chantier diplomatique, a accumulé contradictions, improvisations et maladresses. Resteront toutefois la volonté de remettre la question méditerranéenne au centre du débat européen, ou la tentative de réintroduire le dialogue euro-arabe dans le processus. Avec plus de recul, l’échec français est aussi celui de l’Europe, le révélateur de sa difficulté à assumer le rapport aux sociétés d’outre-Méditerranée. Les partenaires du sud et de l’est de la Méditerranée ne sont pas étrangers à la crise des relations euro-méditerranéennes, par leur incapacité à parler d’une seule voix comme par leurs dérives autoritaires. Mais la responsabilité des Européens paraît essentielle.

Sur un plan conjoncturel, l’affaire de Gaza a causé le gel immédiat de l’UPM. Les Européens dans leur ensemble n’ont pas cherché à dissuader les Israéliens, dont ils ne pouvaient ignorer les préparatifs, de lancer sur Gaza leur offensive, absolument contraire à l’engagement pris, lors de la conférence euro-méditerranéenne de Marseille en novembre 2008, de ne pas recourir à la force pour régler les conflits. Même si l’Union européenne (UE) n’est pas la seule à montrer son impuissance sur ce dossier, sa posture ambiguë a eu un effet délétère sur le rapport de confiance ébauché à Marseille. Ce conflit emblématique continue à bloquer les réunions euro-méditerranéennes. Mais la perte de visibilité et de crédibilité de l’Europe sur la scène méditerranéenne tient aussi à des facteurs plus structurels.

Construire l’Europe contre l’islam?

Beaucoup de dirigeants européens – dont la chancelière allemande Angela Merkel – partagent les réticences de Nicolas Sarkozy à l’égard de l’adhésion de la Turquie et sa vision du rapport à l’islam. Ces réticences expriment une peur ou un rejet du monde musulman, un sentiment que l’islam n’appartient pas vraiment à la « maison Europe »[4]. Cette peur est attribuée à l’opinion publique, mais la plupart des responsables politiques, loin de l’éclairer sur le sujet, usent avec démagogie des inquiétudes sociales. On est loin du magistère moral que les dirigeants européens du lendemain de la guerre exerçaient auprès de leur opinion, en refondant sur des valeurs universalistes l’Europe en ruines. Aujourd’hui, ce ressort initial du projet européen semble oublié au profit du réflexe identitaire, y compris au sein de l’espace européen, comme en témoignent la crise belge ou la chasse aux « Roms » en Italie et en France.

Prisonnière de ses tentations identitaires et populistes, l’Europe peine à penser son rapport au monde islamo-méditerranéen autrement que comme un repoussoir de sa propre identité, la stigmatisation de l’islam servant de réponse à la question « Qu’est-ce que l’Europe? ». À côté du débat récurrent sur la Turquie, les polémiques se sont enchaînées avec l’affaire des caricatures de Mahomet au Danemark, la votation sur les minarets en Suisse ou les lamentables débats français sur l’identité nationale puis sur l’islam. Alors que les « affaires de voile » ont essaimé dans toute l’Europe, la rhétorique islamophobe est présente dans les programmes de la plupart des partis conservateurs. Elle est au cœur des débats publics nationaux. Paradoxalement, les valeurs humanistes, longtemps défendues par l’Europe, se dégradent chez nous au moment où elles mobilisent les sociétés du Sud.

Cette propension de l’Europe actuelle à faire de l’islam son altérité, au risque de se définir elle-même sur une base religieuse, contraste avec la vision beaucoup plus ouverte des rapports avec le monde musulman développée par le président Obama, le 4 juin 2009 à l’Université du Caire. Or le rapport à la Méditerranée est beaucoup plus crucial pour l’Europe que pour les États-Unis. Pas seulement pour des raisons stratégiques, énergétiques, économiques, mais parce que la gestion de cette proximité humaine conditionne en partie l’avenir du projet européen.

La « proximité » est le terme qui caractérise le mieux les liens entre l’Europe et les sociétés sud-méditerranéennes. Elle est géographique et historique, économique et écologique, mais aussi humaine et culturelle. Au-delà des héritages antiques ou médiévaux, la notion de « creuset méditerranéen » renvoie surtout au brassage des populations au cours des deux derniers siècles, au moins aussi fort dans la région méditerranéenne qu’en Europe. Cette imbrication a créé une continuité d’espace humain. En témoignent les 30 % de musulmans, principalement originaires du Maghreb, que compterait la ville de Marseille, ou la variété des relations transnationales en Méditerranée occidentale, notamment les pratiques matrimoniales. Ces espaces de mixité humaine et culturelle résistent à l’invention des frontières méditerranéennes de l’Europe et à une vision essentialiste des identités.

Or, depuis 1986 et les accords de Schengen, le projet européen s’est employé à renforcer ces frontières, là où la liberté de circulation des personnes était auparavant la règle. Le Processus de Barcelone, lancé en 1995, a certes voulu renforcer la coopération euro-méditerranéenne. Mais il a consacré le divorce entre espace économique et espace humain, tout en comptant sur le dialogue culturel pour en atténuer les effets. À partir de 2003, la politique de voisinage est venue, malgré ses bonnes intentions initiales, confirmer idéologiquement la distinction entre les « voisins » et la famille européenne. Cette politique d’« apartheid tempéré » déstabilise la réalité humaine méditerranéenne. Appuyée sur le système Frontex, elle a des effets pervers, comme l’accroissement des migrations clandestines et ses milliers de victimes[5]. En même temps, les frontières sont contournées juridiquement par des millions de « citoyens des deux rives », en position de faire valoir une double nationalité. Émerge ainsi un individualisme transméditerranéen, qui renforce la constitution de sociétés méditerranéennes interfaces et transfrontalières, de plus en plus conscientes d’elles-mêmes.

Le poids des logiques étatiques

Le Processus de Barcelone avait défini un horizon de coopération en Méditerranée dont se sont emparés une multitude d’acteurs publics et civils. Mais chacun y projette sa vision particulière du rapport à la Méditerranée et tend à privilégier ses intérêts propres, en matière économique, politique ou symbolique. Un tel foisonnement peut être fécond tant qu’il est équilibré par une politique communautaire. Or la crise du partenariat, évidente depuis l’échec du sommet organisé pour le 10e anniversaire de la Conférence de Barcelone, a eu pour effet d’estomper le rôle des instances communautaires pour donner plus de visibilité aux acteurs de base, notamment aux États.

Lors de la guerre du Liban de l’été 2006, seules les grandes puissances de l’Union ont été en mesure de réagir et de proposer leurs casques bleus, tout en étalant leurs concurrences. En matière énergétique, où s’imposerait une démarche commune, l’Allemagne défend vigoureusement ses intérêts sur le solaire, comme la France sur le nucléaire. Aujourd’hui, l’affaire libyenne est caractéristique de la priorité donnée aux initiatives et postures nationales, l’échelle européenne n’étant sollicitée qu’après coup pour atténuer les divergences. On peut craindre que les grands États se contentent à l’avenir d’instrumentaliser à leur profit ce qui restera du projet européen.

La diplomatie française a illustré jusqu’à la caricature la prévalence des préoccupations nationales. C’est surtout avec le projet d’UPM que cette dérive a donné sa mesure et montré ses limites. L’improvisation a accentué la compétition entre acteurs étatiques européens et fut à l’origine de l’un des plus graves malentendus survenus entre la France et l’Allemagne, avant d’être apaisé par l’Espagne et l’Italie.

Le manque actuel de lisibilité dans la gouvernance du système européen n’est pas propice à l’émergence d’une vision commune du rapport au monde extérieur. En l’absence de perspectives institutionnelles et politiques claires, le retour à l’interétatique s’impose et profite aux États dominants. C’est une tendance lourde. Les quelques pays encore animés par la vertu européenne ne compenseront pas à eux seuls le manque d’esprit communautaire. À la confusion institutionnelle du système européen s’ajoute celle du partenariat euro-méditerranéen : entre le Processus de Barcelone, la politique de voisinage et l’UPM, les articulations et les recouvrements sont devenus un objet d’exégèse pour les juristes. Et le gel de l’UPM pèse sur tout le fonctionnement du partenariat.

Reste que les déboires de la diplomatie française ont mis en lumière une question centrale : comment mettre au service de l’intérêt commun les diverses ressources et expériences méditerranéennes des États et autres acteurs? Comment articuler l’atout que constitue cette diversité avec la nécessité d’une politique commune? Ce défi posé à la gouvernance européenne n’a cessé de grossir au fur et à mesure de l’élargissement de l’Europe. L’UE n’y a répondu qu’à travers la petite porte des « coopérations renforcées » ou « transfrontalières ». Or la gestion du rapport au Sud ne saurait se fonder exclusivement sur une hypothétique politique extérieure commune, ni sur des initiatives nationales désordonnées. Une harmonisation est nécessaire. Elle reste à inventer.

La marginalisation des acteurs civils

La circulation des personnes est devenue le principal abcès de fixation des relations euro-méditerranéennes. Aiguisée par les drames répétés des migrations clandestines et leurs échos médiatiques, une prise de conscience a mûri dans l’opinion et chez certains décideurs, qui reconnaissent les migrants comme de nouveaux acteurs du jeu régional, travaillés par un légitime « désir d’Europe ». De plus en plus, des ONG ont relayé leurs revendications, dénonçant les effets meurtriers et les instruments de la fermeture des frontières (Frontex, camps de rétention). Parmi elles figurent des acteurs d’inspiration humaniste (Ligues des droits de l’homme), politique (Attac, Réseau éducation sans frontière en France[6]…), religieuse (Communauté Sant’Egidio, Cimade…), qui n’hésitent pas à prôner la désobéissance civile comme mode d’action. Les plus importantes Églises se sont jointes à cette dénonciation.

Depuis 2007, ces débats ont contribué à remettre à l’ordre du jour la politique migratoire de l’Europe. Mais la société civile a été marginalisée, plus qu’à Barcelone en 1995, dans le processus qui a abouti à la création de l’UPM. Tout au plus lui a-t-on octroyé d’en haut des « projets ». Sur la question cruciale de la mobilité des personnes, les textes adoptés résultent d’un consensus sécuritaire entre les États (du Nord et du Sud), faisant peu de cas des demandes des acteurs civils. De même, le pacte migratoire adopté sous la présidence française révèle une Europe repliée sur sa sécurité. Il en reste à la problématique d’une immigration « choisie » contre une immigration « subie », comme s’il s’agissait de séparer le bon grain de l’ivraie dans une pure logique de marché. Des démographes et des économistes soulignent pourtant l’intérêt de l’Europe à ouvrir davantage ses frontières humaines, tandis que des juristes dénoncent la violation de ce droit élémentaire qu’est la liberté de circulation[7].

Comment « reméditerranéiser » l’Europe?

L’Europe manque donc d’ambitions méditerranéennes. Mais ne soyons pas totalement pessimistes. D’autres facteurs et d’autres acteurs poussent à la refondation des rapports euro-méditerranéens. De l’initiative lancée par Nicolas Sarkozy en 2007, il restera l’intuition que « l’avenir de l’Europe se joue en Méditerranée ». Mais comment recentrer l’Europe sur le défi méditerranéen?

Prendre conscience des enjeux et des exigences de la proximité est un préalable à toute redéfinition lucide du devenir euro-méditerranéen. Le rapport à la Méditerranée est pour les Européens une réalité incontournable, mais aussi un aspect essentiel du projet européen : il pèse sur sa définition, sur sa configuration spatiale, sur son développement, sur son essence même. La proximité doit être assumée comme un tout indivisible. Séparer la dimension humaine des dimensions économique, sécuritaire, énergétique, environnementale ou même culturelle ne peut que susciter malentendus et frustrations. Comment imaginer un plan solaire méditerranéen sans l’articuler à un développement humain et social équilibré? Il faudra arbitrer entre au moins deux approches : privilégier une technologie simple au service du développement local, ou céder au fantasme de faire du Sahara la centrale énergétique de l’Europe, avec les investissements lourds et l’impact environnemental induits. Si l’UPM se contente de lancer des projets sectoriels sans vision globale du rapport au Sud, elle a peu d’avenir.

Les valeurs affichées lors du printemps arabe rejoignent celles qui ont permis à l’Europe de devenir une des plus fortes avancées pacifiques des relations internationales. Les sociétés arabes n’appartiennent donc pas à un monde différent du nôtre, avec lequel nous n’aurions que des intérêts économiques. C’est pourtant le moment où certains Européens se replient sur eux-mêmes en développant des discours hostiles à l’islam, aux étrangers, aux immigrés. Cette dérive populiste a réouvert le débat sur l’avenir de l’Europe. Elle oblige hommes politiques et citoyens à prendre leurs responsabilités lors des échéances à venir. Certains ont déjà pris parti. Les Verts ont, un peu partout, dénoncé les méfaits de « l’Europe forteresse ». En France, des responsables de différents bords affichent désormais leur inquiétude à cet égard. Plaider pour le retour à la mobilité des personnes en Méditerranée, comme le réclame le Forum civil euro-méditerranéen depuis 2006, exige certes du courage, car cette question « tétanise les hommes politiques » (Jacques Huntzinger). Mais elle est incontournable.

Second facteur favorable : les acteurs civils – des individus aux ONG – ont appris à faire valoir leurs vues. La tension entre logique interétatique et aspirations civiles, lors de la création en 2008 de l’UPM, peut se convertir en potentiel dynamique, seul un rapport de forces étant susceptible de faire bouger certaines lignes. Les ONG se comportent de moins en moins en auxiliaire des pouvoirs publics et entendent jouer un rôle exigeant en faveur des droits de l’homme. Les acteurs civils sont d’autant plus enclins à agir et à durcir leurs revendications que les imaginaires et les opinions changent de part et d’autre de la Méditerranée : l’image de puissance bienfaisante dont bénéficiait l’Europe a été gravement entachée par le verrouillage des frontières. Leurs critiques ont contribué à tourner en dérision en France le débat sur l’identité nationale et l’immigration. Un peu partout, des voix critiques se font entendre, à la recherche de solutions alternatives, y compris parmi les chercheurs, plus soucieux de promouvoir une analyse indépendante et citoyenne.

La paralysie du jeu interétatique, grippé pour quelque temps par le printemps arabe, donne aussi une chance aux acteurs « d’en bas » de participer plus activement à la relance des relations euro-méditerranéennes. La liberté d’association retrouvée dans plusieurs pays du Sud ne peut que renforcer leur capacité d’initiative, de concertation et de contestation et leur contribution à l’invention d’un autre partenariat.

Dernier atout en faveur d’une refondation du rapport euro-méditerranéen : les débats des dernières années ont donné lieu, malgré tout, à un vaste « remue-méninges » sur l’avenir. Avant d’opter pour le concept mou et peu signifiant d’Union pour la Méditerranée, d’autres pistes avaient été explorées, sans tomber dans les contradictions du projet initial d’Union méditerranéenne. La formule la plus intéressante est celle d’Union euro-méditerranéenne[8], qui peut avoir une signification tant maximaliste (élargissement de l’UE au Sud) que minimaliste (structure englobant l’UE). Elle serait compatible avec la perspective d’élargir à la Méditerranée la compétence du Conseil de l’Europe. Il ne s’agirait pas d’européaniser la Méditerranée mais plutôt de « reméditerranéiser » l’Europe. La formule laisse surtout la porte ouverte à une vision plus claire et plus populaire d’un destin humain commun, alors que l’UPM ne peut en aucun cas faire fonction d’utopie mobilisatrice pour des gens qui ne peuvent circuler librement dans cet espace.

Inventer un avenir commun

Il n’y a pas de moyen terme crédible entre l’élargissement à la Méditerranée de l’espace humain commun déjà réalisé par l’Europe et un développement humain séparé. Dès lors, la seule voie raisonnable semble d’étendre à la Méditerranée les recettes qui ont réussi à pacifier l’espace européen. La première a été d’articuler, dès la déclaration Schuman, une utopie ambitieuse et crédible pour les populations avec des politiques réalisables par degrés. Ainsi, les échanges humains ont été renforcés, en commençant par la jeunesse. Mais la création d’un Office méditerranéen de la jeunesse ou d’un Erasmus méditerranéen se heurte aujourd’hui à des veto politiques sur la mobilité des personnes. Il en est de même pour la coopération entre les régions riveraines.

Finalement, l’échec de la realpolitik de l’UPM oblige les Européens à se déterminer plus clairement par rapport au Sud. Ou ils choisissent de renforcer la frontière avec leurs voisins musulmans et risquent de façonner en retour l’identité européenne sur des bases religieuses dés-universalisées; ou ils assument pleinement ce qui les rapproche des sociétés du Sud : l’imbrication humaine et culturelle, l’intensité des liens transnationaux, la communauté d’aspirations. Ce serait privilégier un cercle vertueux plutôt qu’une logique de cercle fermé. Sur le plan géopolitique, une Méditerranée assumée comme un espace de mobilité et de civilité, prolongeant celui constitué au Nord, serait un atout pour l’Europe qui l’amènerait à repenser son projet dans une perspective plus ouverte sur le monde. In fine, la révolution qui se propage chez nos voisins et diffuse peu à peu ses effets chez nous est une incitation à inventer, en tenant mieux compte des acteurs d’en bas, un avenir commun.


1 / . Il vient d’être remplacé, de façon tout aussi discrète, par un diplomate marocain chevronné.
2 / . Texte préparatoire au Sommet européen extraordinaire du 11 mars 2011 sur la Libye.
3 / . Cf. Le Monde, 19 avril 2011.
4 / . C’est aussi, en termes plus édulcorés, la vision qu’on peut déduire du discours prononcé par le pape à Prague le 26 septembre 2009, lorsqu’il parle de l’Europe comme d’une « patrie spirituelle », soulignant – sans référence explicite à l’islam – « le rôle irremplaçable du christianisme » et sa distinction entre politique et religion.
5 / . En prenant l’hypothèse crédible de 2 000 noyés ou disparus par an parmi ceux qui tentent de rejoindre les côtes européennes, la fermeture des frontières humaines de l’Europe aurait provoqué près de 40 000 victimes en vingt ans.
6 / . Cf. Projet, n° 321, avril-mai 2011 [ndlr].
7 / . Cf. « Vers un droit à la mobilité? », Migrations et sociétés, vol. 21, n° 121, janv.-fév. 2009; Catherine Wihtol de Wenden, La globalisation humaine, Puf, 2009; Lever les barrières : mobilité et développement humains, rapport du Pnud, oct. 2009.
8 / . Proposée fin 2007 par le ministre espagnol des Affaires étrangères, Angelo Moratinos, et déjà avancée auparavant – cf. Jean-Robert Henry, « Le renouveau de la problématique Nord-Sud » , Projet, n° 270, juin 2002.



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