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Retenus ou placés en attente, soumis à des contrôles ou à un confinement, les migrants du sud voient planer sur eux l’ombre du camp comme outil d’intimidation.

Les camps d’étrangers constituent des formes centrales de la modernité. Pour en prendre toute la mesure il importe de les dissocier des lieux de destruction de groupes sociaux et de dissidents politiques des régimes totalitaires. Les systèmes concentrationnaires par leurs caractères extrêmes ont d’ailleurs contribué en rendre difficile la connaissance et l’analyse des camps. L’ombre portée de la Solution finale et de la Kolyma pèse sur le traitement scientifique de ce lieu politique d’exception car le camp reste un mot malade et un objet de polémiques. En dépit de cette difficulté les camps d’étrangers doivent être étudiés car, à partir de leurs premières formes coloniales, ils se sont généralisés dans les sociétés actuelles jusqu’à devenir des modèles banalisés de prise en charge et de mise à l’écart des groupes présentés comme étant des problèmes, des risques ou des menaces.

Entre colonies et métropoles

Du point de vue des sciences sociales, il faut distinguer le camp d’étrangers des formes plus anciennes de mise à l’écart, les léproseries, les ghettos italiens, les moreiras espagnoles, « l’ensarrement » des pauvres et les bagnes français, dont il tire cependant certaines caractéristiques en les recombinant. Il en va de même pour les institutions de la Révolution industrielle comme le Workhouse anglais, ou ses équivalents européens et d’autres formes de confinement. En référence au modèle de Michel Foucault, les camps d’étrangers constituent le chaînon faisant le lien entre les régimes disciplinaires du xviiie siècle, les organisations biopolitiques du xixe siècle et les actuelles sociétés de contrôle.

On doit aussi réintégrer les camps d’étrangers dans leur généalogie coloniale et métropolitaine à la fois. Ils apparaissent sous leur forme moderne dans le monde colonial où ils assurent des fonctions politiques et stratégiques lors de conflits armés (Afrique du Sud 1899-1902, Philippines 1899, Cuba 1896) et visent des objectifs économiques pour la mise en valeur des territoires [1]. C’est particulièrement le cas en Afrique où les camps étaient un moyen de quadriller l’espace conquis mais aussi de déplacer et d’exploiter les populations comme forces de travail contraintes ( compounds en Afrique du Sud et camps miniers au Congo belge notamment) [2]. Les colonies fournissaient aussi des espaces sans limite de relégation pour les déportés et les convicts dans les zones désertes des empires coloniaux (Australie, Nouvelle-Calédonie, Indochine, Sahara par exemple). Les camps représentaient enfin un instrument d’épuration raciale dans le cadre de la substitution des colons européens aux autochtones des territoires de conquête. Les États-Unis d’Amérique ont systématisé cet usage sous la forme des réserves indiennes déjà utilisées de manière sommaire dès la première colonisation au Canada, en Nouvelle-Calédonie, au Cameroun ou en Algérie et à Madagascar plus tard pour cantonner et « resserrer » les indigènes afin de récupérer leurs terres [3]. Les États-Unis ont aussi été le théâtre d’applications novatrices de l’internement dans le cadre de la guerre de Sécession avec les cas célèbres du camp nordiste d’Elmira dans l’État de New York et celui, sudiste, d’Andersonville en Georgie. Les internés n’y étaient pas traités comme des prisonniers de guerre mais comme des civils ennemis. L’empire tsariste a pour sa part développé avec les camps sibériens de travail de la Katorga un système préfigurant par certains aspects le Goulag soviétique.

En Europe c’est lors de la première guerre mondiale, conflit total où les civils ont été visés en tant quel, que les camps ont trouvé leur application globale prenant toutes les formes possibles [4]. L’internement administratif s’est étendu alors au monde entier pour l’enfermement des civils ennemis et des otages, le regroupement dans une perspective militaire ou d’élimination des réfugiés et des expulsés, le casernement séparé des indigènes coloniaux transplantés, qu’ils soient soldats ou travailleurs, la surveillance des groupes mobiles comme les nomades et les forains ou les « indignes » (vagabonds, prostituées…) et la mise hors d’état de nuire des ennemis politiques. La mise en camps d’étrangers va se généraliser durant l’entre-deux-guerres puis lors de la seconde guerre mondiale jusqu’à devenir l’un de ses symboles avec la destruction des Juifs d’Europe, même si la Shoah s’est déroulée aussi hors des camps.

Depuis la seconde guerre mondiale les camps, tout en conservant certaines de leurs caractéristiques, se sont adaptés à l’opprobre pesant sur le système concentrationnaire et à l’effroi de leurs contributions à des fins de génocides, se faisant invisibles dans un premier temps et se légalisant ensuite. La diffusion des camps d’étrangers dans les sociétés ouvertes, quelles que soient les multiples formes de mises à l’écart et de confinement qu’ils peuvent prendre, pose une question majeure en termes de libertés publiques et touche aux fondements de la théorie politique libérale par son application de protocoles militaires à des civils en temps de paix.

Ainsi, l’appréhension contemporaine des camps nécessite de passer outre la distinction commune qui en fait un lieu d’exception liée à un contexte de guerre ou à des circonstances exceptionnelles. Il faut remettre en question une approche qui insiste sur les discontinuités et qui, notamment dans les travaux des historiens, a eu tendance à se focaliser dans l’étude des camps sur ces périodes conflictuelles. En fait, non seulement dans le monde colonial mais aussi en Europe et ailleurs, l’usage de l’internement ne s’est jamais limité aux périodes de conflits et de conquêtes. A l’échelle européenne, l’émergence de la question des réfugiés, les tensions politiques et les problématiques d’inclusion/exclusion de la citoyenneté ont donné de multiples occasions aux pouvoirs publics d’avoir recours aux camps d’étrangers [5]. A partir des premières expériences coloniales et martiales, le camp a été constitué en modèle, latent mais toujours disponible, de gestion de certains groupes de populations. Il s’est peu à peu diffusé et diffracté dans divers secteurs de prise en charge de catégories considérées comme en surnombre, posant un problème d’assimilation ou faisant courir un risque dans les pays occidentaux.

En France, des origines à la systématisation

Dès ces premières applications métropolitaines le camp a pu prendre différentes formes. Il y a ceux de conception militaire mais aussi ceux installés dans des baraques de foire ou de chantier, les locaux d’entreprise et des friches industrielles [6]. On trouve aussi l’usage de bâtiments réquisitionnés et les regroupements de fortune dans les lieux les plus divers, stades, écoles, hôtels, carrières. Le camp fait preuve d’une malléabilité dans ses fonctions, entre visées répressives et options humanitaires, pouvant combiner mise au travail, à l’écart et hors droit des populations qui y ont été placées, tout en les rendant presque imperceptibles. Mais tous les lieux et les établissements qui font office de camps partagent l’insalubrité, l’absence d’équipement et l’isolement. Les occupants y sont sous la coupe de l’arbitraire et sont voués à la pénurie. Plus largement, l’internement et la mise en camp se différencient du monde carcéral par la durée illimitée de la réclusion, son caractère administratif et non judiciaire et sa tendance à être appliquée de manière collective, préventive ou rétroactive.

Les raisons évoquées par les pouvoirs publics pour justifier la mise en place de camps sont multiples. Certains civils peuvent être considérés comme des ennemis du fait de leurs antécédents militants ou parce qu’ils sont des ressortissants de pays en guerre. L’internement permet aussi d’anticiper ou de prolonger une décision judiciaire de privation de liberté. Des réfugiés peuvent apparaître comme une menace en raison de leur origine, de leur nombre ou de leur incapacité supposée à subvenir à leurs besoins qui en fait des indésirables, ou encore de leur engagement politique. Les camps sont censés représenter un minimum humanitaire et protecteur et faciliter la prise en charge et le rapatriement des migrants coloniaux transplantés, souvent de force, en métropole et qui sont parfois présentés comme inutiles et inassimilables du point de vue des conceptions raciales. Les pouvoirs publics veulent éviter de les voir se disperser sur le territoire.

Dès ces premières applications les camps d’étrangers ont ainsi montré plusieurs de leurs caractéristiques. Leur forme est flexible et s’adapte aux circonstances et aux objectifs variables des autorités gestionnaires. Ils sont peu coûteux et permettent d’appliquer des dispositifs en dessous des normes à des usagers contraints. Ils offrent enfin la possibilité de contrôler les différents aspects de l’existence de ces publics internés en permettant leur mise au travail, ou au contraire en les empêchant de travailler, et la surveillance de leurs déplacements. Ces non-lieux ne sont pas pour autant des institutions disciplinaires au sens propre. Ils ne visent pas à socialiser ou à amender les internés comme pourraient le faire d’autres institutions comme la prison, l’hôpital psychiatrique, le monastère ou la caserne, mais au contraire à empêcher leur contact avec la société environnante et faciliter leur renvoi hors de l’espace national ou à défaut fonctionner comme un retardateur de leur installation éventuelle. Cette mise à l’écart peut être conçue comme temporaire pour faire face à une situation de sinistre frappant des nationaux, réduits à la dépendance, ou de contrôle à distance d’ouvriers mobiles de chantiers installés à l’écart. Mais elle peut viser à une exclusion plus drastique de nationaux racialement discriminés comme les Roms, les indigènes déportés ou des réfugiés dont les pouvoirs publics n’envisagent pas l’installation durable. Les camps fonctionnent alors comme des dispositifs répulsifs délivrant un message d’hostilité et d’inhospitalité. C’est enfin une enclave extraterritoriale tournée vers l’extérieur, un sas permettant la sélection, le contrôle et la protection des publics concernés, selon les préoccupations des autorités gestionnaires.

Si la forme du camp d’étrangers s’est ainsi largement diffusée, des traditions nationales d’internement se sont développées portées par différents acteurs institutionnels. En France, ces pratiques d’internement administratif ont été instaurées essentiellement par le ministère de l’Intérieur, qui s’est chargé de la conception et de la gestion des espaces de confinement. Le ministère s’est servi de ce dispositif pour étendre ses capacités de contrôle du territoire par l’intermédiaire de la prise en charge de populations cibles [7]. Le camp a été une arme dans la guerre pour l’espace menée par et dans l’État. A partir des premières expériences durant la première guerre mondiale, durant laquelle la Police (Sûreté nationale) gère les espaces de confinement à la place de l’armée, ont été formés des techniciens de l’internement, et des crédits et des moyens supplémentaires ont été obtenus. La Police nationale apprend et produit l’espace dans la localité spécifique du camp. Dans ce processus cumulatif d’apprentissage et de conquête du territoire, la Police a bénéficié du savoir-faire des autres acteurs du contrôle, de la surveillance et de l’exploitation des populations étrangères, ainsi de l’armée [8], dont elle a utilisé la tradition du camp militaire en l’adaptant à ses besoins spécifiques, et des grandes entreprises employeuses de main-d’œuvre coloniale, comme Michelin, Schneider ou la Société nationale des poudres et explosifs qui ont déployé des techniques de mise au travail et de logement séparés [9]. Entre ces divers acteurs n’ont cessé de circuler des savoir-faire, des crédits et des hommes [10].

La IIIe République a toujours eu recours aux camps, soit pour l’accueil des migrants dans des dépôts d’étrangers, soit dans la gestion des crises internationales et des conflits politiques internes, à la fois en métropole, dans l’empire colonial ou dans des zones sous contrôle. D’abord éclatés et occasionnels, les camps pour réfugiés qu’ils soient arméniens, assyro-chaldéens et russes [11], juifs allemands et autrichiens [12], ou espagnols [13] vont finir par constituer un véritable réseau utilisé à des fins politiques notamment contre les communistes français et étrangers à partir de la fin des années 1930. Ce complexe destiné aux opposants de l’intérieur et aux menaces extérieures sera ensuite récupéré par le régime de Vichy comme un dispositif national de lutte contre les ennemis politiques, mais aussi comme une technique rodée dans une politique d’épuration raciale directement connectée avec la destruction des Juifs d’Europe déclenchée par le régime nazi [14]. Les camps de la collaboration, tout comme leur personnel, seront réutilisés à nouveau par le gouvernement provisoire de la République pour organiser l’épuration officielle en 1944 et 1945, conduisant à l’internement de près de 170 000 personnes dont de nombreux réfugiés étrangers [15].

L’emplacement des camps et les types de bâtiments utilisés pour la mise à l’écart permettent de percevoir la continuité des représentations publiques de l’espace et des groupes sociaux visés. Plusieurs exemples le rappellent, comme celui du centre de la Rye au Vigeant dans la Vienne. A l’origine centre de pyrotechnie et de munitions à la fin des années 1930, il va dans les années 1940 accueillir successivement des soldats malgaches puis des soldats allemands, avant d’être une prison de droit commun. Il hébergera ensuite des réfugiés, indochinois en 1954, hongrois en 1957, harkis en 1962. Le camp devient alors une petite ville avec une école, un centre de formation pour adultes, un cimetière musulman. Depuis 1991, il fonctionne comme un centre de réinsertion pour jeunes délinquants.

La diffusion du camp dans les sociétés démocratiques

Après la seconde guerre mondiale, le camp devient un objet scandaleux à la suite de la Shoah mais il devient invisible derrière ce souvenir écran [16]. Car il est dès lors un outil banalisé et généralisé des pouvoirs publics pour faire face aux mouvements de populations et aux crises politiques. Minimalistes mais toujours opérationnels l’internement et la mise à l’écart constituent des dispositifs fréquemment utilisés pour les sorties de crise, les situations de transit et les épurations politiques. Sous la forme du camp colonial transplanté, il sert au rapatriement des travailleurs forcés, mais aussi pour l’accueil des rapatriés. Il est utilisé comme une interface et un commutateur entre la métropole et ses possessions impériales. C’est aussi un dispositif de lutte contre la subversion indépendantiste (des Indochinois et des Algériens notamment) et là encore il existe dans les deux espaces, très répressif mais sous un relatif contrôle administratif en métropole, zone grise de répression sans limite dans les colonies. Le camp militaire du Larzac donne un bon exemple des usages possibles. Créé par l’armée en 1902 pour servir de site d’instruction d’été, dans un lieu aride et hostile longtemps contrôlé par des ordres militaires, il a servi de centre d’hébergement de réfugiés espagnols en 1938 et 1939 puis de base d’entraînement de la légion étrangère et de site d’expérimentation d’armements durant la seconde guerre mondiale. Il a ensuite constitué l’un des plus grands camps de prisonniers de guerre allemands (plus de 10 000 entre 1945 et 1948). Enfin, durant la guerre d’Algérie (d’avril 1959 à juillet 1962), le centre du Larzac a été le principal camp d’Algériens en métropole (plus de 3 000 personnes assignées simultanément et près de 10 000 au total), avant d’accueillir près de 12 000 réfugiés harkis qui l’appelleront le « plateau des milles tentes » [17].

Durant la même période, le modèle du camp se diffuse dans la société sous des formes diverses et adaptées, comme avec le logement contraint dans des foyers des travailleurs migrants, héritant directement des habitats en camps et en casernes des travailleurs coloniaux. La surveillance y est moins forte mais la liberté d’aller et venir souvent réduite. Il est aussi connecté avec les cités de transit et les habitats autoconstruits ou les « bidonvilles » directement importés dans le mot et la réalité des périphéries des villes coloniales. L’exemple du camp du Grand Arénas à Marseille est révélateur de cette proximité entre internement, accueil d’urgence et habitat insalubre et cela durant plusieurs décennies. Ce « village de baraques » accueillera successivement ou simultanément des travailleurs requis indochinois devenus indésirables avec le début de la guerre d’Indochine, des Algériens avant rapatriement, des Juifs rescapés des camps de la déportation ou venus du Maghreb avant de se rendre en Palestine, puis des Gitans et des travailleurs immigrés [18].

Depuis les années 1970 un réseau de centres provisoires d’hébergement (CPH) a été progressivement mis en place pour les réfugiés, auxquels ont été ajoutés depuis les années 1990 des centres d’accueil de demandeurs d’asile (Cada). Les actuelles aires d’accueil des gens du voyage constituent aussi les formes contemporaines des camps pour nomades du xxe siècle. A côté de ces dimensions « tempérées » de logement contraint, mais qui sont parfois connectées avec le dispositif d’expulsion, le camp d’étrangers conserve ses caractères répressifs et répulsifs. Les premiers centres, dits de rétention mais qui sont en fait des étapes d’un processus de déportation d’étrangers, surtout algériens au début, ont commencé à fonctionner en 1964 lorsque la Police nationale a clandestinement installé le centre de rétention d’Arenc sur le port de Marseille [19]. Ce n’est qu’à partir de 1975 que l’existence du centre sera révélée. Mais cette mise au jour du dispositif policier tenu secret n’a pas débouché sur sa remise en cause. Bien au contraire, une nouvelle phase s’est ouverte qui dure jusqu’à nos jours, conduisant ces centres de l’illégalité à leur intégration dans le cadre de la loi au début des années 2000 [20]. Un tel processus est révélateur d’une transformation de l’attitude des démocraties politiques vis-à-vis de la détention arbitraire. Il existe actuellement en France plus de 25 centres auxquels il faut ajouter une centaine de locaux de rétention par lesquels passent environ 40 000 étrangers par an et dont 26 000 sont expulsés.

Au-delà de ce dispositif, dorénavant officialisé et même mis en avant par les pouvoirs publics comme étant au centre de la politique de gestion de l’immigration, on peut noter la constitution d’un continuum d’internement intégrant progressivement d’autres espaces, répressifs ou d’accueil dans un complexe à l’intérieur duquel les indésirables sont tantôt fixés tantôt déplacés [21]. Le durcissement des politiques répressives contre les migrants et les minorités s’est traduit par l’intégration du système carcéral dans ce dispositif [22]. Il en va de même pour les centres d’accueil de demandeurs d’asile dont les résidents déboutés sont expulsés et pour les résidents des foyers de travailleurs migrants qui sont la cible de rafles [23]. L’ombre du camp plane désormais sur les minorités du Sud comme une intimidation globale. Elle s’étend sur toutes les institutions sociales (santé, logement, éducation, transports et autres services publics) qui sont de plus en plus souvent enrôlées dans la traque des étrangers illégalisés [24] et prolonge l’ensemble des politiques discriminatoires opérant dans le monde du travail, de la ville et du logement ou encore de l’école et de la santé.

Cet enrôlement correspond à la fusion observée à l’échelle internationale entre des politiques de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, et les dispositifs contre les migrations [25]. Les migrations et les minorités originaires des pays du Sud sont globalement présentées dans les discours politiques et médiatiques comme des problèmes, des risques et des menaces. C’est dans ce cadre néo-raciste que le camp d’étrangers a acquis une nouvelle dimension non seulement en tant qu’espace de vie minimale pour les réfugiés dans les immenses villes de tentes dans les pays du Sud [26] mais aussi comme un maillon dans la chaîne des lieux de rétention des migrants et des déviants dans les pays occidentaux et à leurs frontières et enfin comme zone grise des guerres asymétriques, espaces secrets où des suspects enlevés par des services de renseignements peuvent être détenus illégalement, torturés et disparaître dans un trou noir sans protection diplomatique. Les camps aux origines coloniales ont trouvé toute leur place dans le monde post-colonial.


1 / Florence Bernault (dir.), Enfermement, prison et châtiment en Afrique. Du xixe siècle à nos jours, Karthala, 1999.
2 / Hilaire Babassana, Travail forcé, expropriation et formation du salariat en Afrique noire, Presses universitaires de Grenoble, Université de Brazzaville, 1978. Voir aussi Babacar Fall, Le travail forcé en Afrique occidentale française, (1900-1945), Karthala, 1993.
3 / Alain Saussol et Joseph Zitomersky (dir.), Colonies, territoires, sociétés. L’enjeu français, L’Harmattan, 1996.
4 / Annette Becker, Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre, Hachette, 2003  ; Jean-Claude Farcy, Les camps de concentration français de la première guerre mondiale, Anthropos – Economica, 1995.
5 / Pour une vision théorique de la question des réfugiés et des camps dans les années d’entre-deux-guerres on peut se référer à l’ouvrage majeur d’Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, l’Impérialisme, Seuil, 1982  ; Pour une approche plus actuelle voir Zygmunt Bauman, La société assiégée, Chambon, Le Rouergue, 2005.
6 / Voir par exemple le cas des périples d’internement d’Alsaciens pendant la pemière guerre mondiale. Camille Marie (présenté par), 1914-1918, des Alsaciens-Lorrains, otages en France. Souvenirs d’un Lorrain interné en France et en Suisse pendant la guerre par François Laurent, Presses universitaires de Strasbourg, 1998.
7 / C’est rappelé notamment par Pierre Legendre, Trésor historique de l’État en France. L’administration classique, Fayard, 1992.
8 / Plus de 600  000 tirailleurs et travailleurs coloniaux ont été déplacés vers la métropole entre 1916 et 1919 dans le cadre de la contribution de l’Empire à l’effort de guerre. L’essentiel de ce contingent a été pris en charge dans un système de camps spécifiques et séparés.
9 / Voir par exemple l’analyse par Abdelmalek Sayad du système des casernes pour Marocains gérées par la société Michelin à Clermont-Ferrand, « L’immigration en France : une pauvreté exotique », Mémoires algériennes, A. Kadri, G. Prévost (coord.), éd. Syllepse, 2004.
10 / Dans la période actuelle on constate aussi des fusions de traditions et de savoir-faire dans le monde de la surveillance entre pouvoirs publics et entreprises privées. Voir Didier Bigo, Laurent Bonelli, Thomas Deltombe (dir.) Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme, La Découverte, 2008.
11 / Voir par exemple les modalités de mise en camp des réfugiés arméniens à Marseille entre 1920 et 1930. Emile Témime, avec Marie-Françoise Attard-Maraninchi, Migrance, le cosmopolitisme de l’entre-deux-guerres (1919-1945), t. 3, Aix en Provence, Edisud, 1990.
12 / Parmi l’importante littérature sur l’internement des juifs étrangers voir notamment en français Gilbert Badia (dir.), Les Barbelés de l’exil, études sur l’immigration allemande et autrichienne, (1938-1940), Presses universitaires de Grenoble, 1979  ; Monique-Lise Cohen et Eric Malo, Les Camps du Sud-ouest de la France. Exclusion, internement, déportation, 1939-1944, Toulouse, Privat, 1994  ; Jacques Grandjonc, Théresa Grundtner, Zones d’ombres : exil et internement d’Allemands et d’Autrichiens dans le Sud-est de la France, Aix en Provence, Alinéa-Erca, 1990.
13 / Geneviève Dreyfus-Armand et Emile Témime, Les camps sur la plage, un exil espagnol, Autrement, 1995.
14 / Anne Grynberg, Les Camps de la honte, les internés juifs des camps français 1939-1944, la Découverte, 1999 (1991).
15 / Denis Peschanski, La France des camps, l’internement, 1938-1946, Gallimard, 2002. Pour une approche monographique des centres de séjour surveillés voir mon article sur celui d’Aix-en-Provence, « Au cœur de Saint-Mître : sociologie d’un centre de séjour surveillé, 1944-1945 », Déviance et société, 29-1, 2005.
16 / Alain Brossat, L’épreuve du désastre. Le xxe siècle et les camps, Albin Michel, 1996.
17 / Je me permets de renvoyer à mon article « Etre interné à Larzac : les Algériens dans les centres d’assignation à résidence surveillée, 1958-1962 », Politix, n° 69, 2005.
18 / Emile Témime, Nathalie Deguigné, Le camp du Grand Arénas, Marseille, 1944-1966, Autrement, 2001.
19 / Arenc a été ouvert sur la base d’un règlement de 1938. Alain Panzani, Une prison clandestine de la police française, Arenc, Maspero, 1975.
20 / Voir les révisions successives du Code de l’entrée, du séjour et du droit d’asile (Ceseda) notamment par la loi Sarkozy du 24 juillet 2006 en matière d’éloignement, de rétention et d’interdiction du territoire.
21 / Voir le récent numéro de Cultures et conflits, « Confinement des étrangers. Entre circulation et enfermement », n°71, 2008.
22 / Un quart environ des étrangers incarcérés en France le sont pour une « infraction à la législation sur les étrangers » (ILE). Par ailleurs en 2001, 22 % de la population carcérale en France était de nationalité étrangère.
23 / Nous renvoyons ici à notre article « Une tempête sous un CRA. Violences et protestations dans les centres de rétention administrative français en 2008. », Multitudes, n° 35, 2009.
24 / En France, plusieurs cas de dénonciation d’étrangers illégalisés ont été recensés ces derniers mois, de même que des convocations pièges dans des services publics, des souricières à l’entrée de chantiers de construction et des rafles dans des quartiers d’immigrés.
25 / Certains auteurs font quant à eux le lien entre camps de réfugiés, quartiers de tourisme sexuel et résidences sécurisées comme représentant autant de lieux emblématiques d’une exception globalement banalisée. Voir en particulier Bulent Diken et Carsten B. Laustsen, The Culture of Exception : Sociology facing the Camp, London, Routledge, 2006. On peut par ailleurs constater un processus de privatisation des camps avec la gestion des guerres par des groupes privés déjà engagés dans l’industrie carcérale, mais aussi dans le recours massif au travail forcé par de grands groupes internationaux ou des pays du Golfe et enfin dans l’exploitation de clandestins par des groupes mafieux par exemple en Italie ou à Chypre dans des activités agricoles ou sexuelles.
26 / Michel Agier, Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008.



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