La troisième mondialisation, culturelle, appelle une régulation.

Dans un monde de communications, les identités culturelles sont à valoriser, en veillant à ce qu’elles soient des identités ouvertes, relationnelles.

Projet – Dans l’histoire du monde, la géopolitique prend souvent le pas sur le culturel : on se réfère plus à la Révolution française qu’aux Lumières. Pourtant, ne se passe-t-il pas en ce moment sur le plan culturel quelque chose d’aussi important que la mondialisation économique ?

Dominique Wolton – Personnellement, je vois trois mondialisations depuis 1945 : la première, c’est la création de l’Onu, passée presque inaperçue, elle nous a introduits dans un monde multipolaire. La seconde est purement économique et correspond à la volonté de suppression des frontières pour les marchés. Face à ces ceux dimensions, ont surgi des techniques de communication qui auraient dû rester des moyens pour favoriser la deuxième mondialisation. Mais ces techniques ont catalysé une rupture à laquelle personne ne pensait et que je résume ainsi : d’abord quand tout le monde voit tout et sait tout, cela change tout ; ensuite la fin des distances physiques a révélé l’importance des distances culturelles. La communication généralisée ne rapproche pas les points de vue, elle les rend au contraire de plus en plus insupportables les uns aux autres. Du coup, et c’est la troisième mondialisation, on ne peut plus penser les cultures sans la communication et il va falloir gérer politiquement ce que j’appelle la cohabitation culturelle (on ne se ressemble pas, on n’a rien à se dire, mais on va appendre à se tolérer mutuellement). Plus il y a de communication, plus les identités culturelles vont être fondamentales. Jusqu’à il y a environ 50 ans, celles-ci étaient considérées comme conservatrices. Aujourd’hui, je crois qu’il faut revisiter et revaloriser le concept d’identité culturelle, en veillant à favoriser une identité ouverte ou relationnelle et non une identité fermée ou refuge. Il y a deux philosophies de la communication : le courant dominant aujourd’hui est celui de la puissance technique et économique, mais une philosophie humaniste s’intéresse plus à ce que les hommes veulent faire de ce progrès technique et économique.

Projet – Une école, en France surtout, affirme que nous devons défendre notre identité, défendre notre production culturelle (avec des quotas de production, etc.). Pensez-vous que cette vision défensive soit la bonne ?

Dominique Wolton – Ce n’est pas une politique défensive et c’est un vrai débat mondial. Car la culture n’est pas un bien comme les autres et il n’y a que les Américains pour croire qu’on vend la culture comme du pétrole ou des services. Plus on avance dans la construction de l’Europe, plus chacun comprend que la France a eu raison, il y a déjà vingt ans, de s’opposer à la domination des industries culturelles nord-américaines. Il est bien entendu nécessaire que chaque Etat-nation ait les moyens de préserver son identité musicale, cinématographique…, qu’il ait donc les moyens financiers et industriels pour produire. On en viendra forcément à une négociation au sein de l’Omc - et ce sera une bataille violente -, ainsi qu’à une régulation de l’internet. Cependant, je ne suis pas pessimiste car beaucoup de choses sont possibles. Pour l’instant, le Nord est prêt à tout du moment qu’il vend ! Le Sud est prêt à prendre tout ce qui vient du Nord ! Mais un jour, le Sud va arrêter de vouloir acheter les mauvaises séries télévisées étatsuniennes ; et peut-être le Nord va-t-il aussi admettre que ce qui est produit en Inde ou en Papouasie est aussi intéressant que ce qui est produit aux Etats-Unis. Il s’agit en définitive de partager la diversité d’accès aux industries culturelles.

Projet – Votre vision n’est-elle pas utopique ? Pour le moment, les pays d’Afrique n’ont pas les moyens de s’opposer au déferlement des séries occidentales…

Dominique Wolton – Je suis persuadé que l’idée de la défense de l’identité culturelle progresse. Quand les gens réalisent que le progrès n’est pas d’être connecté à CNN, un grand pas est déjà franchi, même s’il faut vingt ans pour qu’un pays soit en mesure d’avoir sa propre production culturelle. L’idée est que les peuples disent : « et nous ? ». Il s’agit d’une bataille de représentations. La conscience critique des récepteurs progresse aussi vite que la diffusion du message ; dans le monde entier, le récepteur avale des séries américaines, mais il n’en pense pas moins. En outre, il y a des événements internationaux qui sont aussi des accélérateurs de conscience critique. En faisant une guerre d’invasion en Irak, que le monde entier a vue à la télévision, les Etats-Unis ont fait comprendre à tous que l’humiliation du peuple irakien ne leur fera pas gagner la guerre.

Projet – Vous parlez de cohabitation culturelle. L’expression est un peu connotée en France, dans un sens plutôt passif. Ne peut-on dire dialogue ? N’est-ce pas un universel qui se traduit dans d’autres cultures ?

Dominique Wolton – La cohabitation est un concept politique, si vous voulez, mais très utile et absolument pas passif. En famille, dans l’entreprise, partout, il faut bien cohabiter puisqu’on ne peut pas tuer ceux qui ne nous plaisent pas ! Et ce concept de cohabitation est bien plus modeste que celui de société métissée ou multiculturelle qui suppose que l’on a réussi le mélange des cultures (alors qu’on ne l’a justement pas réussi). La musique africaine est un parfait exemple du vol d’une culture : les Africains ont inventé les percussions ; puis ils ont récupéré des rythmes et les ont transformés, et on vient encore leur piquer leurs inventions ! Et ne dites pas que c’est une traduction : on ne traduit pas une culture, on l’adapte. Je ne veux pas non plus dire voisinage et refuse le « cosmopolitisme d’aéroport » : seuls les dominants réussissent et peuvent affirmer qu’ils sont favorables à la fin des identités ou au métissage, puisqu’ils ne risquent rien. Les dominés, quant à eux, sont traités de nationalistes identitaires dès qu’ils ouvrent la bouche…Pour moi, les sociétés se métissent très lentement et seulement à la marge. Et ce qui m’intéresse, c’est l’avènement de la société de masse. Ainsi, en Europe, nous allons être 520 millions, cela nécessite une réflexion politique pour prévoir des arbitrages.

Projet – Le monde n’a pas vraiment réussi la régulation des deux premières mondialisations. Pensez-vous que nous réussirons celle de la troisième ?

Dominique Wolton – Il le faudra bien, sinon ce sera la guerre. La fin du monde bipolaire date d’il y a 25 ans. Depuis, tous les conflits sont liés à la langue, la religion et la culture. Une instance de négociation des questions culturelles est d’autant plus nécessaire. Soit nous serons capables de gérer à la fois les langues, les religions et les cultures – et c’est en principe la tâche de l’Unesco –, soit cela va exploser. Car chacun a besoin de racines pour supporter la mondialisation économique et personne n’y renoncera. En Europe, il s’agira, entre autres, d’affirmer la place de la tradition orthodoxe dans la religion chrétienne et celle de l’islam à côté, et non plus de prétendre que l’Europe est un club chrétien ! C’est un réel problème.

Projet – Entre l’Unesco et une régulation par l’Omc des industries culturelles, qu’est-ce qui aura le plus de poids ?

Dominique Wolton – Les industries culturelles passeront en premier, bien sûr, mais le reste se fera aussi, j’en suis persuadé. Considérez, par exemple, le problème de l’écologie ou celui de l’humanitaire : même si rien n’est réglé, les questions sont soulevées. C’est la même chose avec l’éducation et la santé, qui sont reconnues comme des problèmes graves pour le monde. Le mouvement altermondialiste, qui rassemble des gens très divers, n’a vraiment émergé qu’en 2000. Et pourtant, ils parviennent déjà à faire passer un certain message. Le monde a compris que la mondialisation économique signifie un antagonisme, et les financiers qui se réunissent à Davos ont perdu leur arrogance et doivent s’abriter derrière des barrières. Avant d’en arriver au stupide « choc des civilisations » dont parle Huntington, il y a une marge de manœuvre autorisée par la richesse des civilisations existantes. Les Américains ne réussissent pas à comprendre qu’un paysan irakien a 5000 ans d’histoire dans la tête, un paysan égyptien 3000 ans, alors qu’eux mêmes n’ont que trois siècles. Heureusement que l’intelligence d’un peuple ne se mesure pas au nombre d’ordinateurs : il n’y a pas de puissance culturelle mondiale, il n’y a que des puissances militaires ou économiques. La seule chose qui réunisse les Américains, c’est l’argent, qui leur sert de religion et de langue. Nous avions en Europe la même arrogance vis-à-vis des peuples que nous avions colonisés. Ce sont les défaites qui nous ont rendus modestes. Il faut croire, hélas, que les Américains n’ont pas encore assez perdu de guerres. Ils sont encore trop méprisants face au monde arabo-musulman. Pourquoi le monde occidental dans son ensemble respecte-t-il la différence des Chinois et pas celle des Arabes ? Il faut – et c’est, reconnaissons-le, l’atout et le défi de l’Eglise catholique de le promouvoir – le respect de la diversité culturelle tout en posant la question de l’universalité.

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