Des « bureaux des temps » s’ouvrent dans des villes qui prennent conscience de la difficulté pour les habitants de combiner les horaires de travail et ceux des services, des transports, etc. Les exigences nouvelles de mobilité sont facteurs d’inégalités. Comment synchroniser, sous d’autres modes, les temps d’un territoire ?

Traditionnellement en France, dans le champ de la réflexion et de l’action publique, on a dissocié l’approche du temps vécu de celle de l’espace. Depuis quelques années cependant, les pouvoirs publics, à l’échelon du gouvernement comme à celui des collectivités locales, portent une attention nouvelle aux questions temporelles et à

leur inscription territoriale. Le programme de prospective de la Datar « Territoires 2020 » a stimulé les premiers travaux et expérimentations français. Des moyens financiers importants pour organiser un séminaire sur trois ans 1 ont donné un véritable coup de fouet, permettant d’intégrer à la dynamique des temps de la ville de nouveaux territoires 2. Peu à peu, cette orientation s’est imposée dans le calendrier et l’action politique, notamment à travers des initiatives conjointes du ministère délégué à la Ville et du secrétariat d’Etat aux Droits des femmes,

Les transformations des usages du temps et de l’espace

Ces différentes initiatives résultent, en France, de la prise de conscience des dynamiques et dysfonctionnements sociaux et culturels pour la plupart antérieurs aux lois Aubry, mais révélés et catalysés par la mise en œuvre des 35 heures : difficulté croissante à combiner les différentes activités quotidiennes, (travail rémunéré d’un côté et celles situées dans la sphère familiale et sociale, hors travail rémunéré de l’autre) ; multiplication et diversification des usages du temps et des mobilités ; sensibilité croissante au regard des questions temporelles appréhendées tant en termes quantitatif (réduction du temps de travail) que qualitatif (maîtrise par chacun de ses propres structures temporelles).

Au-delà des politiques sociales, notamment celles relatives à la protection sociale, deux voies complémentaires semblent devoir être mobilisées afin de répondre à ces défis. La flexibilité équilibrée au sein des espaces de travail, entre les contraintes économiques de l’entreprise d’un côté et les contraintes et aspirations des salariés de l’autre, ouvre une première voie. Il s’agit de savoir si les partenaires sociaux peuvent intégrer les contraintes qui s’exercent sur le hors travail des salariés dans la négociation des horaires et durées du temps de travail.

Les politiques des temps de la ville constituent la seconde voie. Comment les acteurs locaux peuvent-ils éviter le creusement des inégalités sociales, de genre et de génération, dans les usages du temps et de l’espace ? Les politiques des temps de la ville développées en Italie depuis le début des années 90, plus récemment en Allemagne et en France, ou encore les politiques d’aménagement des temps quotidiens menées aux Pays-Bas, s’inscrivent dans cette logique. Elles sont une façon de repenser les fonctionnements collectifs tant dans leur dimension temporelle que spatiale. Elles élargissent le champ d’analyse et d’action au-delà de l’entreprise et du seul temps de travail et véhiculent avec la problématique des temps vécus, celle des lieux où se vivent les temporalités qui ne sont pas celles du travail. Elles ont pour objectifs tant l’amélioration de la qualité de vie que l’égalité entre les genres, les âges, les catégories sociales, la reconstruction du lien social ou encore la requalification urbaine.

Des modalités de synchronisation devenues inopérantes

Les politiques qui s’intéressent à l’ensemble des temps sociaux sont perçues en Europe comme un processus démocratique transversal. Elles répondent aux difficultés nouvelles d’organisation de la vie quotidienne résultant de l’individualisation des modes de vie, de l’évolution des rapports entre hommes et femmes, des transformations du temps de travail et de l’importance croissante des temps hors travail 3.

Elles sont une réponse à la déstabilisation des principes structurants de l’organisation sociale du temps héritée de la révolution industrielle :

– la discipline du temps qui renvoie à un système de représentation dans lequel le travail est considéré comme l’élément unique de construction des identités individuelles et collectives. Le loisir, mais plus largement le hors travail, est, dans ce dispositif disciplinaire, d’une part, considéré comme un résidu, d’autre part, organisé sur un mode similaire. La valeur travail et, par voie de conséquence, le temps de travail, occupent dans ce dispositif un rôle central et structurant. Cette discipline du temps qui s’est progressivement imposée au cours du siècle passé s’est accompagnée d’une division des tâches et des espaces et a conduit à un double mode de synchronisation des activités et des temps qui constituent les deux autres principes logiques de cette organisation sociale.

– la synchronisation par la succession des activités dans laquelle les activités hors travail (temps dédié à la famille, à l’éducation des enfants, aux activités sociales et aux loisirs, temps pour soi) sont situées aux marges du temps de travail (le soir, la fin de semaine, les congés). Dans la mesure où l’essentiel des services fonctionne selon des horaires standards et où, de surcroît, les transports se sont calés sur les rythmes dominants du travail, ce mode de synchronisation a conduit, d’une part, à des engorgements aux horaires de pointe, d’autre part, à une course effrénée après le temps.

– la synchronisation par la division du travail entre les hommes et les femmes à travers la dissociation formelle entre les espaces assignés aux activités productives et ceux dévolus aux activités reproductives. Ce processus a débouché sur le modèle de l’homme unique apporteur de ressources et de la femme au foyer. Il s’est ainsi imposé comme un moyen de résoudre le problème de l’accès aux activités de services. Ce modèle était également adéquat à la prise en charge des enfants en dehors des horaires scolaires ainsi qu’à celle des personnes dépendantes, mais il plaçait les femmes et les hommes dans une forte asymétrie au regard de la citoyenneté.

Ces trois principes structurants sont aujourd’hui remis en cause respectivement par l’importance croissante accordée aux temps hors travail, la flexibilisation du marché du travail et la volonté d’émancipation des femmes qui sont entrées massivement sur le marché du travail au tournant des années 60-70.

Vers de nouvelles formes d’articulation temps/espace

Nées en Italie, au milieu des années 80 dans leurs principes théoriques et à partir des années 90 dans leurs développements concrets, les politiques des temps de la ville répondent à l’enjeu de maîtrise du temps, principalement à travers le concept d’accessibilité. L’accessibilité peut se décliner au plan temporel (horaires d’ouverture et articulation entre les différents systèmes d’horaires), spatial (localisation des services), conceptuel (guichets uniques, bouquets de services, offres nouvelles), économique (coût des services) et morphologique (une articulation temps/espace qui favorise une plus grande égalité des usages du temps pour l’ensemble des catégories sociales, qui soit porteuse de cohésion sociale et non plus d’exclusion).

Derrière cette notion d’accessibilité se profile en filigrane la distinction entre temps disponible et disponibilité du temps : en effet, à quoi cela sert-il d’avoir du temps libre si, pour des raisons économiques ou d’inadéquation spatiale et temporelle, on ne peut l’utiliser ou on le perd en des temps d’attente et de transports croissants ? La politique des temps de la ville est liée à la nécessité de repenser les fonctionnements collectifs (notamment ceux des services) dans un contexte de flexibilisation des temps travaillés et de mutation des modes de vie. Comment construire de nouvelles régulations des régimes temporels, afin de resynchroniser sur un mode différent les activités économiques, sociales et culturelles ? Comment articuler les horaires des entreprises, des services administratifs, des transports et communications, des services de santé et éducatifs, des services de loisirs, etc. ?

Poser ainsi le problème du temps, c’est se placer dans une perspective systémique. Une politique du temps de travail dans l’entreprise doit intégrer l’interaction entre les décisions prises dans l’espace du travail et leurs effets sur l’ensemble de la société. Ces orientations ne sauraient être décidées uniquement à l’échelon des entreprises : elles nécessitent une recomposition à un échelon plus large, le territoire (la ville, la région, la nation, voire l’Europe), afin de concilier des intérêts souvent divergents.

En associant une réflexion à la fois sur le temps de travail, sur l’inégale répartition des tâches entre les genres, sur l’harmonisation des systèmes d’horaires entre eux et sur un meilleur fonctionnement des services publics, les Italiens ont d’emblée inscrit les politiques temporelles dans une perspective transversale, territoriale mais aussi culturelle. Transversale, dans la mesure où la régulation temporelle ne demeure pas circonscrite à un

seul objet mais fait entrer en harmonie les différents champs du social 4. Territoriale en posant la question de la construction d’une articulation entre temps et territoires. L’alternative ici est entre adaptation et anticipation

ou maîtrise du développement : un territoire est-il condamné à s’adapter, par exemple en flexibilisant ses horaires d’ouverture pour suivre la « demande », à s’orienter vers la société 24 h/24 h ? Ou bien, sur la base de ses caractéristiques économiques, sociales et culturelles, se mettra-t-il en position de construire son propre projet temporel (intégrant, notamment, la question des lieux et des activités qui seraient amenés à fonctionner 24 h/24 h) ? Enfin, ces politiques répondent, par leur contenu, leur processus de mise en œuvre et les acteurs qui y sont associés, à un triple défi culturel : aider à une nouvelle représentation de l’articulation entre le temps de travail et les autres temps sociaux ; aider à la constitution de relations différentes entre les hommes et les femmes, entre les âges et les catégories sociales ; favoriser une insertion et une responsabilisation de l’entreprise au regard de ses lieux d’implantation.

Des enjeux d’égalité, de cohésion sociale, de maîtrise du développement

Les politiques des temps urbains répondent ainsi à des enjeux d’égalité, de cohésion sociale et de qualité de vie. Le modèle italien des temps de la ville est, entre autres, l’expression d’une aspiration à élaborer de nouveaux équilibres entre les temps sociaux fondés sur une distribution plus égalitaire des différentes activités constitutives de la vie quotidienne. Partout où ce type de politique s’est développé, la question de la combinaison des multiples tâches de la vie quotidienne constitue un de ses enjeux centraux.

L’analyse des premières expérimentations qui se déploient depuis quelques années en France (à Saint-Denis, Poitiers, Belfort, ou en Gironde, puis à Paris, Rennes, Lille, Nancy, Créteil...) révèle que les enjeux sous-jacents à la mise en œuvre de ces politiques sont multiples. Ils résultent des transformations du temps de travail : flexibilité des horaires, évolutions organisationnelles des entreprises, catalysées par la mise en œuvre des 35 heures, évolutions des statuts d’emploi (Saint-Denis, Poitiers), ou mise en œuvre de la RTT dans les collectivités territoriales (Gironde, Belfort). Il s’agit de concilier des objectifs tant individuels (entre le temps professionnel et le temps hors travail, à Saint-Denis, mais aussi à Paris où l’accent est mis sur les horaires d’ouverture des structures d’accueil des enfants), que collectifs (la coordination des différents systèmes d’horaires à l’échelon d’un territoire, particulièrement à Poitiers), ou en termes de nécessité de reconstituer les liens sociaux et de s’opposer aux dynamiques d’exclusion sociale (Saint-Denis, Rennes). Pour cela, il faut réduire les inégalités d’accès aux différents services (marchands et non marchands) de la ville en articulant des politiques d’horaires des services avec des dynamiques spatiales (localisation et regroupement des services), sociales (développement des services de proximité, accessibilité favorisée aux personnes en situation fragile) ou culturelles (développement des infrastructures culturelles).

D’autres objectifs sont assignés à la mise en œuvre des politiques temporelles : une amélioration de la situation de l’emploi (création de nouveaux services, et lutte contre la précarisation du travail), une plus grande égalité entre les genres (Rennes), ou encore une modernisation des services publics et municipaux (Gironde, Belfort). La mobilité constitue un autre objectif largement partagé : Saint-Denis se concentre sur les temps de déplacements, le développement de l’intermodalité, mais aussi la sécurité au cours de ces déplacements. Poitiers substitue une gestion par un « système à fréquence » à la gestion par un « système à horaire ». A Belfort, le Bureau du temps s’intéresse à l’attractivité du territoire, en intégrant aux politiques temporelles les possibilités nouvelles offertes par les NTIC (informatique embarquée, transport à la demande via des équipements mobiles, rue numérique, etc.). En Gironde, les promoteurs du projet privilégient l’accessibilité des services pour les personnes âgées et l’articulation entre le rural et l’urbain.

La mobilité est ainsi envisagée comme un élément central de l’amélioration de la qualité de vie et est appréhendée comme un droit et non plus seulement comme une condition de l’accessibilité. Elle constitue un puissant stimulant des politiques des temps de la ville (le Pacte de mobilité de la ville de Modène constitue la première expérience significative de ces politiques en Italie), notamment à Paris. La Ratp est d’ailleurs un des acteurs qui a contribué à faire connaître ces politiques et est elle-même engagée dans plusieurs projets de recherche et expérimentations, notamment une analyse chronotopique du quartier des Halles 5.

Un nouveau type de gouvernance

La prise en compte des différentes dimensions du temps sur un territoire suscite une remise en question des modes de gestion et d’utilisation du temps de la part des différents acteurs, publics comme privés, qu’ils soient prestataires de services, employeurs, usagers, clients, salariés ou citoyens. L’échelle du pays ou de l’agglomération semble la plus adéquate, elle est lisible pour l’ensemble des usagers. Elle permet de penser les dynamiques consacrées par les différents textes de lois relatifs au temps de travail (lois Aubry) ou à l’aménagement du territoire (lois Voynet, Chevènement et Gayssot) dont les effets de recomposition des temps et de reconfiguration de l’espace sont potentiellement importants.

Les analyses comparées menées en Europe 6 révèlent que le temps est aujourd’hui au centre des réflexions, des discours, des processus de planification et des réponses aux questions urbaines. Une nouvelle forme de stratégie accompagne les politiques des temps urbains, qui reposent sur de nouvelles formes de participation, comme les forums de citoyens, ou des enquêtes publiques, et sur une coopération entre les divers services de l’administration locale. Les Italiens, imités par les Allemands, puis par les Français, ont inventé les « bureaux du temps 7 ». Il s’agit d’une structure, municipale ou fortement articulée à l’action de la collectivité territoriale, qui assure cette transversalité tout en étant à l’écoute des habitants, des utilisateurs du territoire, en même temps qu’elle les associe à la formulation des problèmes et des solutions. Dans le cadre de ce dialogue sociétal et

avec l’aide des bureaux du temps, doivent se construire les compromis destinés à résoudre les conflits temporels inhérents à nos sociétés individualisées et diversifiées.

L’émergence d’une dynamique européenne

Si les tendances d’évolution et les problématiques sous-jacentes aux politiques temporelles sont communes à la plupart des pays européens, ces politiques ne se sont développées, à ce jour, de façon claire, c’est-à-dire comme un processus transversal et articulé, que dans quatre pays : Allemagne, Italie, France et Pays-Bas. Elles y connaissent d’ailleurs des développements différents et ne font sens qu’en fonction des contextes socioculturel, économique et politique de chaque société. En Italie, en Allemagne et en France, on observe un ancrage territorial de ces politiques, qui tendent alors à se diffuser par connaissance mutuelle, à travers la mise en réseau des villes et territoires et la mutualisation des outils et méthodes d’analyse et de représentation (cartes chronotopiques ou chronographiques). On peut, à cet égard, parler de politiques temporelles locales. Aux Pays-Bas, rares sont les politiques transversales prises en charge par les collectivités locales (seule la ville d’Amersfort s’inscrit dans cette logique et s’apprête à créer un bureau du temps) : l’essentiel des projets est porté par des acteurs ou des institutions, publics ou privés, à travers le développement de micro-projets.

Le rôle de l’Etat comme initiateur a été inexistant en Allemagne, mais cela doit être référé à l’organisation administrative de ce pays. Faible au départ en Italie, mais très présent pour recomposer à une échelle plus large les expériences menées dans différentes villes et régions (loi Turco de mars 2000), il a été important aux Pays-Bas et en France. Aux Pays-Bas, après le lancement d’expériences pilotes sous la houlette du ministère des Affaires sociales, le programme Dagindeling (aménagement des temps quotidiens), doté de 30 millions d’euros, a permis de financer 142 projets innovants visant à résoudre les dysfonctionnements spatio-temporels dont souffrent les Néerlandais dans leur vie quotidienne. En France, les pionniers (Poitiers, Saint-Denis, Belfort, la Gironde) n’ont pu sortir de la confidentialité et trouver les ressorts d’actions concrètes qu’en s’inscrivant, comme acteurs de l’action et de la réflexion, dans la démarche de la Datar.

Les politiques des temps de la ville nous paraissent devoir être intégrées à la perspective d’une évolution du modèle social européen dont la dimension temporelle a jusqu’ici été largement ignorée. Au-delà de leur aspect fonctionnel (meilleure organisation des services publics, conditions de leur accessibilité, etc.), elles comportent, en effet, une dimension culturelle indéniable : elles visent un « bien-être temporel ou time welfare 8 ». Il s’agit de prendre la mesure des changements objectifs relatifs aux temps quotidiens (accélération, fragmentation, inégalités), mais également aux représentations et valeurs attachées aux différents temps sociaux. Si l’on retient la définition de la « prospérité temporelle », avancée par Garhammer, on y retrouve les notions de maîtrise et d’accessibilité. Elle suppose la disponibilité d’un temps de loisir approprié, une souveraineté temporelle individuelle et l’inclusion dans un ensemble d’institutions temporelles collectives (les services et leur accessibilité), qui confèrent un sentiment de sécurité et de prédictibilité de la vie quotidienne et du déroulement des temps de la vie.

Jean-Yves Boulin


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