Après l’espérance des années 70, d’ériger collectivement un nouvel ordre mondial, le triomphe du libéralisme a remplacé l’affirmation d’un droit au développement. Mais le retour du débat Nord/Sud sur la scène internationale prend des figures nouvelles : à Porto Alegre ou Monterrey.

Les débats actuels pour une autre mondialisation et pour un autre développement réactivent une problématique, qu’on croyait désuète, celle des rapports Nord-Sud. Cette redécouverte est soulignée en ce début d’année 2002 par le choix symbolique des lieux de débat : Porto Alegre répond à New-York, qui a pris le relais de Davos. Monterrey est choisi pour un sommet des Nations unies sur le financement du développement. Et l’Unesco, un espace international « neutre » d’où les Etats-Unis sont absents, abrite la plus large réflexion menée depuis longtemps sur le développement et l’« après-développement ».

Mais si le constat de la fracture Nord-Sud sert à nouveau de symptôme aux dysfonctionnements du système mondial, et fait écho aux analyses et stratégies des années 70, les termes et les partenaires du débat ont beaucoup changé. Nous sommes engagés, semble-t-il, dans le troisième moment d’une réflexion sur le processus de mondialisation et les modes d’organisation du système planétaire, dont on ne sait pas où elle conduira exactement mais qui pourrait se révéler davantage qu’une résultante des deux étapes précédentes.

L’utopie du village planétaire

Un premier moment de la pensée mondialisante, curieusement refoulé aujourd’hui par beaucoup d’analystes – il demeure présent cependant dans la mémoire de nombreux témoins et acteurs –, fut celui d’une mondialisation optimiste ou euphorique. Consécutive au mouvement de décolonisation, elle était soutenue par l’idée d’un développement pour tous. Malgré le conflit Est-Ouest – ou peut-être comme sublimation de celui-ci –, l’utopie du « village planétaire » chère à Mac Luhan et Tibor Mende et le désir de mettre l’économie mondiale au service des hommes (François Perroux) ont fortement marqué la littérature développementiste francophone des années 60 et 70. Elle a inspiré de nombreuses politiques, à commencer par le tiers-mondisme gaullien, tel qu’il était présent, par exemple, dans le rapport Jeanneney en 1963.

C’était l’époque où la fracture Nord-Sud apparaissait comme provisoire et maîtrisable à terme, plus facile à dominer que les clivages politiques car d’ordre économique. La réduction des « écarts de développement » semblait à la portée de réformes internes et internationales, formulées à partir d’une critique plus ou moins radicale du système international. « La mondialisation appelle la constitution de décisions économiques à l’échelle mondiale et dotées de moyens mondiaux », affirmait François Perroux dès 1954. La concurrence dans l’exercice de la solidarité était d’ailleurs un effet secondaire positif du conflit Est-Ouest. Par ailleurs, le développement n’était pas seulement économique ; il fonctionnait aussi comme un mythe universaliste, définissant un temps commun du monde pour l’Ouest, l’Est et le Sud, malgré leurs divergences sur les voies et moyens de réaliser ce destin planétaire. La culture du développement était largement relayée dans le champ religieux par les encycliques et toute une réflexion sur le « droit au développement », qui s’était débarrassée d’une vision caritative des peuples dominés. Et sans être encore la question majeure qu’il est devenu aujourd’hui, l’environnement émergeait comme préoccupation importante avec la conférence de Stockholm en 1970.

Cette approche globale de la mondialisation suscitait une riche réflexion prospective, malgré quelques naïvetés. Et elle trouvait sa traduction dans l’ordre politique et institutionnel : jamais le problème de la représentativité des pays du Sud n’a été aussi activement posé qu’à cette époque, à travers la mise en œuvre du droit international du développement, la création d’instances internationales comme la Cnuced, les multiples tentatives de dialogue Nord-Sud.

C’est justement à la formalisation concrète d’un nouvel ordre économique international que l’espoir de réformer les échanges mondiaux dans un sens plus équitable se heurta. La difficulté d’obtenir satisfaction par l’appel à la solidarité ou à la négociation avait poussé les pays pétroliers à déclencher la crise de 1973. Mais, après quelques succès du Tiers Monde, le rapport de forces tourna progressivement à l’avantage des pays riches, entraînant ce qu’il faut bien appeler un reflux global et durable des pays du Sud sur la scène internationale.

Globalisation économique et fragmentation humaine

Alors que la mondialisation, dans sa première manière, était pensée comme un phénomène complexe mais global, le second temps de la mondialisation, qu’on pourrait appeler celui de la mondialisation différentialiste s’est caractérisé par une disjonction apparente des différents éléments du processus. Celle-ci a privilégié en fait une certaine logique économique sur les dimensions humaines et politiques.

La « victoire » des pays occidentaux (ou des principaux d’entre eux, puisque la France a joué plus longtemps que ses partenaires la carte du dialogue Nord-Sud) a surtout été la victoire absolue de l’économie libérale. Refoulant ou ignorant les critiques portées contre elle et ses effets, on a délaissé les perspectives réformistes des « décennies du développement » au profit du « tout marché ». Le vocable même de mondialisation nous est revenu sous la forme d’une traduction de la notion américaine de globalisation, comme s’il n’avait jamais été employé auparavant, dans une perspective sensiblement différente. Désormais, il n’était plus question d’intervenir sur le jeu économique international pour le rendre moins asymétrique, mais au contraire de laisser le champ libre à la loi du marché et aux grands agents économiques, la régulation se limitant à faire respecter cette loi dans le cadre de l’Omc, et à gérer a posteriori les effets dévastateurs sur certains pays du rapport de forces économiques et de la fracture croissante entre Nord et Sud.

Le triomphe du libéralisme économique s’est accompagné, sur le plan culturel, d’un désenchantement du développement et d’un affaiblissement de la croyance en un destin commun. Si les notions de développement humain et de développement durable ont enrichi sur certains plans l’idée de développement, elles ont aussi appauvri globalement son statut de référent culturel universel. Dans le même temps, on substituait à un contenu un instrument culturel, celui de la communication universelle. Celle-ci rendait inutile la mobilité des hommes du Sud vers le Nord, puisqu’elle était assurée virtuellement par la TV et le net. Plus grave encore, certaines perceptions du sens commun sur les clivages culturels recevaient leurs lettres de noblesse avec les écrits de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations », dont le succès fut proportionnel au simplisme de l’analyse. Le même succès accueillait d’ailleurs la vision contraire mais tout aussi simpliste de la « fin de l’histoire » et de l’universalisation de la culture libérale.

La référence à la « guerre des cultures » a eu des effets redoutables sur le clivage Nord-Sud, en « naturalisant » ce qui n’était perçu jusqu’alors que comme des différences économiques et sociales réductibles. Le clivage entre riches et pauvres s’est ainsi trouvé conforté après la guerre du Golfe par l’accent mis sur les différences irréductibles entre les cultures au sens large du terme – c’est-à-dire entre les sociétés humaines – qui expliqueraient et justifieraient tout à la fois les écarts de prospérité. Ce discours régressif tend à opposer complètement l’unité de l’espace économique et communicationnel mondial à l’hétérogénéité des espaces humains : à la « mondialisation des objets » répond, selon la cinglante formule d’Edgar Morin, la « tribalisation des sujets ».

Dans ce processus contradictoire de mondialisation, le facteur humain ne s’est pas réduit tout à fait, il est vrai, à une lecture culturaliste. Il a fait aussi l’objet du nouveau discours sur les droits de l’homme et l’humanitaire, dernier refuge apparent d’un espace humain mondial. Mais l’humanitaire n’est, pour une large part, qu’un retour au caritatif, bien en deçà de ce qu’étaient la vision d’un monde en développement et l’affirmation du droit au développement. C’est aussi un remède impuissant, déplorait  J.-C. Rufin, à combattre l’idéologie du limes entre « l’Empire et les nouveaux barbares ».

C’est paradoxalement par le biais de l’environnement que la question de la solidarité de l’espace humain mondial s’est trouvée posée de façon plus systématique : les risques de dégradation de la nature ignorent les frontières politiques et les clivages économiques. Depuis la conférence de Rio en 1992, la certitude que la gestion de l’environnement exige une vision solidaire du monde a fait davantage progresser la conscience d’appartenance à un espace humain commun que le débat sur les droits de l’homme. C’est au cours de ce « Sommet de la terre », auquel participaient la plupart des chefs d’Etat du monde, qu’a été avalisé l’objectif de développement durable, « un développement qui répond aux besoins des générations actuelles sans compromettre ceux des générations futures ».

Toutefois, cette tentative de repenser l’avenir du monde autrement qu’à travers la loi du marché reste timide et isolée et tarde à se traduire sur le plan politique. La disjonction des processus qui caractérise la mondialisation différentialiste ne favorise pas la formulation institutionnelle de grandes utopies mondialistes. Le projet de mettre le patrimoine commun de l’humanité au service du développement a fait long feu. Et surtout, à l’espérance des années 70 d’ériger collectivement un nouvel ordre économique international répond, après la guerre du Golfe, la réalité d’un nouvel ordre international fondamentalement américain. Les pays du Sud n’ont plus guère voix au chapitre. Ils restent peu représentés au Conseil de sécurité et la création de l’Omc n’a pas été l’occasion, comme avec la Cnuced, de leur offrir une place plus grande dans le jeu international. Enfin, la régionalisation, quand elle ne consiste pas à structurer les espaces de prospérité de la planète, est envisagée comme un palier différentiel de mondialisation entre riches et pauvres, sur le modèle du partenariat euro-méditerranéen.

Pour une autre mondialisation

Les événements du 11 septembre ont d’abord semblé donner raison, jusqu’à la caricature, aux scénarios catastrophes sur la guerre des cultures. Mais les propos réducteurs du président américain sur le terrorisme et l’« axe du mal » ont vite suscité en retour malaise et réactions. Finalement, la crise, perçue comme une accélération inattendue de l’Histoire, aura contribué à catalyser les diverses sensibilités anti-globalisation et précipité la réflexion pour une « autre mondialisation », amorçant un retour à une approche plus globale et collective des relations internationales. Pour l’instant, cependant, ce retour reste tâtonnant.

Sur le plan économique, la mise en cause de plus en plus vive de la mondialisation libérale réactive l’ancienne problématique Nord-Sud, tout en plaçant sur la défensive les tenants de l’économie de marché. Mais, si les débats de Porto Alegre semblent donner raison à ceux qui sont restés fidèles à une critique radicale de la mondialisation comme forme actuelle du capitalisme, les forces et les acteurs en présence ne sont plus les mêmes. Le mouvement n’est plus porté, comme au milieu des années 70, par un front des pays du tiers monde autour de quelques leaders, comme l’Algérie. Aux prises avec des crises internes, ces pays se sont ralliés au credo libéral, et de nombreuses divisions entre eux excluent toute stratégie frontiste : ainsi, la Ligue arabe a cessé d’être l’acteur international dynamique qu’elle avait été dans les années 70. Aujourd’hui, c’est surtout au Nord que le courant hostile à la mondialisation libérale s’est développé. D’abord dans la sphère d’audience du Monde diplomatique, dont l’extraordinaire essor international témoigne d’une attente sociale, teintée de nostalgie, pour une autre vision économique du monde. Puis le mouvement anti-mondialisation a pris la figure d’une prise de parole et d’une lutte politique de la société civile mondiale en se structurant autour d’Attac.

Cette critique, fondamentalement économiste et néo-marxiste du système libéral, interagit aujourd’hui avec d’autres critiques de la mondialisation peu compatibles avec elle à l’origine. Ainsi, le courant anti-productiviste (F. Partant), longtemps resté confidentiel, jusqu’à ce que son plaidoyer en faveur d’une utopie mondialiste alternative soit relayé et médiatisé sur la scène internationale par les partisans de José Bové. Depuis Seattle et Gênes, la préoccupation écologique s’impose au débat économique et politique international de façon beaucoup plus subversive que dans la notion de « développement durable ». Celle-ci est aujourd’hui dénoncée par certains comme un dilemme ingérable, la chimère d’un mariage entre développement économique et respect du patrimoine naturel, alors que pour survivre et durer il serait « urgent d’organiser la décroissance » (Serge Latouche). Ce fut un des thèmes principaux du débat de la conférence tenue à l’Unesco en février 2002. Une alternative moins radicale, proposée par les partisans d’une économie solidaire, réunis à Québec en octobre 2001, consiste à vouloir « globaliser la solidarité ».

Repenser le facteur culturel

Parallèlement à ces nouvelles façons de penser le rapport entre paramètres économiques, écologiques et sociaux, se manifeste la volonté de réarticuler l’économique et le culturel, en cessant d’opposer l’unification économique du monde à sa fragmentation culturelle et humaine. La part du facteur culturel comme menace et comme ressource est réévaluée. De plus en plus d’analystes et d’acteurs dénoncent les limites du « paradigme de Huntington » qui attribue aux confrontations culturelles les désordres actuels ou à venir du monde. A l’échelle internationale, les différences culturelles, fortement atténuées par le recours à des langues dominantes, nourrissent moins la fracture Nord-Sud que les écarts économiques, et il faudrait plutôt s’interroger sur le rôle de la communication instantanée et de la médiatisation dans la mise en scène et l’exaspération des conflits à l’échelle mondiale. Par ailleurs, l’exemple de la crise argentine montre que les justifications culturalistes des clivages de pauvreté résistent mal à la réalité des faits.

Le facteur culturel, dans ses formes traditionnelles et modernes, est aussi redécouvert comme une ressource pour favoriser le développement harmonieux des sociétés à l’échelle mondiale. Cela implique de se dégager du piège du tout économique pour repenser les modalités dynamiques du rapport entre les dimensions économiques et culturelles de l’activité humaine. Il faut parvenir, affirme Jean-Baptiste de Foucauld, ancien commissaire au Plan, à « construire le développement humain en s’appuyant sur ces trois cultures politiques et spirituelles qui constituent notre patrimoine commun : la résistance, la régulation et l’utopie [1] ».

La question de l’espace humain mondial, longtemps réduite au débat sur les droits de l’homme et aux pratiques humanitaires, n’était présente qu’indirectement dans la référence onusienne au développement humain. Elle est aujourd’hui reposée de façon plus large, y compris par la mise en cause de l’humanitaire prétexte. Mais il y a encore loin du « piège de l’humanitaire » (J.-C. Rufin) au concept opératoire d’humanité mondiale que René-Jean Dupuy souhaitait voir émerger de l’imaginaire des nations pour s’inscrire dans leur loi. « L’humanité – écrivait-il en 1991 – s’impose comme un ensemble à gérer, comme une exigence de projet. C’est une communauté à construire »... « Ne concevoir l’avenir que sur la pérennité de la brisure Nord-Sud, consolidée par l’organisation de systèmes de défense antagonistes, conduirait à un monde impossible [2]. »

Cette gestion de l’humanité, presque abandonnée depuis deux décennies à la loi du marché, revient aujourd’hui comme une question lancinante. Elle n’est pas moins posée par les nantis que par les déshérités, comme en témoignent l’intérêt des politiques français pour Porto Alegre ou les débats du sommet de Monterrey. En écho à la demande du président vénézuélien de « décréter une urgence sociale du monde », on a entendu le président français prôner une « coalition contre la pauvreté » : « La mondialisation de l’économie appelle une mondialisation de la solidarité. » Quant au président américain, il a admis qu’il pouvait exister un lien entre pauvreté et terrorisme.

Les acteurs du changement

Derrière ces propos médiatiques, quelle vision et quel mode de gestion du monde se dessinent ? Avec quels moyens et quels acteurs ? Ici, les réponses restent floues et ne sont pas à la hauteur des enjeux. Les limites du sommet de Monterrey, dont le principal intérêt est d’avoir dé-spatialisé et déculturalisé le rapport Nord-Sud en remettant l’accent sur le clivage entre riches et pauvres, sont apparues avant même qu’il ne soit clos. Le « consensus » adopté se fixe pour objectif l’« élimination de la pauvreté » et la progression « vers un système économique mondial ouvert à tous et équitable ». Mais il demeure minimaliste sur les moyens : il réaffirme que l’ouverture des marchés est la clé du développement humain, sans relayer vraiment l’appel de la Banque mondiale à doubler le volume d’aide publique. Quant au « partenariat global » proposé, c’est une notion encore plus informelle que le partenariat euro-méditerranéen. Les acteurs susceptibles de le mettre en œuvre restent les Etats, les institutions internationales et une société civile mondiale émergente, où la bureaucratisation le dispute trop souvent à l’épanouissement d’un mouvement citoyen planétaire.

L’aspect le plus nouveau de la réinscription du débat Nord-Sud sur la scène politique internationale tient à la surpuissance américaine. Elle affaiblit la capacité d’initiative des organisations internationales et la voix des autres Etats, comme la France, bien plus discrète sur le sujet qu’il y a trente ans. Surtout, elle rend difficile l’organisation d’un nouveau dialogue Nord-Sud sur le modèle de celui des années 70. Faute de pouvoir le faire dans les instances internationales, c’est ailleurs, notamment dans la rue, que tendent à s’exprimer la contestation la plus vigoureuse de la mondialisation libérale et l’aspiration à un monde plus équitable. Et, parfois, ce sont des actes désespérés qui catalysent les réponses à la toute puissance des Etats-Unis. Cette mise en place d’un théâtre sauvage d’expression des nouveaux rapports de forces internationaux n’est pas sans risques. Mais des crises peuvent aussi sortir des avancées dans la gestion de l’humanité mondiale. C’est ainsi que se met en place progressivement une justice pénale internationale, malgré les réticences américaines. De même, la crise du Moyen-Orient appelle à une mutation du débat sur la régionalisation. Alors que Régis Debray nous propose un nouvel édit de Caracalla pour fédérer l’Amérique et l’Union européenne dans des Etats-Unis d’Occident, l’avenir de l’Europe dépend bien davantage de la façon dont elle saura imaginer son rapport à l’outre-Méditerranée, illustration et défi exemplaires à l’échelle régionale du clivage Nord-Sud.

Encart de l’auteur - L'Union euro-méditerranéenne, une utopie nécessaireL'accentuation du clivage Nord-Sud dans l'espace méditerranéen doit beaucoup à la dynamique contradictoire du projet européen, qui tend à faire de la Méditerranée à la fois une région périphérique de I'Europe et une frontière identitaire et culturelle.
En effet, l'Europe cherche à y accroître et organiser son influence, notamment économique, en constituant une vaste région euro-méditerranéenne, où l'outre-Méditerranée deviendrait un marché et une « marche » périphériques de l'Europe. Mais l'extension du projet unitaire européen à des critères politiques, sécuritaires, identitaires produit en Méditerranée un effet de clôture, de frontière culturelle, sociale et humaine face à un monde musulman, considéré de plus en plus comme une altérité radicale. II en résulte un processus contradictoire d'inclusion-exclusion du Sud par le Nord, tout à fait dissymétrique. Renforçant l'effet à la fois attractif et dissolvant que le développement d'un espace européen de prospérité économique et de bien-être démocratique exerce sur son environnement, ce processus est porteur de tensions économiques et culturelles redoutables.
Les réponses données dans le « partenariat euro-méditerranéen » pour gérer ce risque ne sont pas à la hauteur. Le projet de zone de libre-échange prévoit la libre circulation des biens et des services, mais restreint celle des personnes. La dimension humaine du partenariat reste dominée par les deux I et le D que dénonçait un universitaire marocain : immigration, islamisme, drogue. Pour le reste, on compte sur le dialogue culturel et les capacités plus ou moins mythiques de la société « civile » pour apaiser les tensions.
Soucieuse d'éviter que se creuse la fracture Nord-Sud en Méditerranée, la commission européenne préconise d'adopter à Valence des décisions d'ordre économique, social et culturel « pour favoriser l'intégration à l'échelon euro-méditerranéen ». Mais l'Europe continuera-t-elle tout à la fois à vouloir intégrer et altériser son Sud ? La formule de partenariat inégal s'avère incapable de réduire les déséquilibres économiques et sociaux et les écarts de pauvreté en Méditerranée. On ne pourra longtemps, au nom des différences culturelles - totalement surestimées en Méditerranée occidentale -, stabiliser et sécuriser cette frontière de pauvreté en limitant la circulation des personnes. Au Sud, la prospérité proche et familière de l'Europe et les nombreux phénomènes d'osmose culturelle induisent un comparatisme permanent avec les modes de vie du Nord. Le décalage économique croissant entre les deux rives ne peut qu'accentuer les frustrations, radicaliser les revendications, encourager les migrations clandestines.
Plus que toute autre relation extérieure, le voisinage avec le monde arabo-musulman invite à choisir entre deux modèles opposés du projet européen : soit construire une forteresse de prospérité, une grande Suisse continentale repliée sur son patrimoine humain, économique et culturel, et protégée des menaces potentielles du Sud par des barrières supposées infranchissables; soit revenir au pari d'une « Europe sans rivages » (François Perroux), préfigurant une autre organisation du monde, qui intégrerait réellement ces pays voisins dans une prospérité partagée.
Le premier modèle s'incarne notamment, avec Schengen, dans une politique de sécurité commune. Le second, en renouant avec le débat des années 60 sur le « village mondial » et la réforme de l'ordre économique international, paraît le plus apte à gérer l'avenir de l'espace méditerranéen. Il consiste à penser l'Europe moins comme un repli continental que comme un régionalisme ouvert et dynamique, et moins comme une finalité identitaire que comme une utopie porteuse d'un processus universaliste. N'est-ce pas ce qui est tenté avec l'élargissement de l'Europe vers l'Est? Pourquoi ne pas poursuivre vers le Sud ce processus d'élargissement progressif d'une zone de mieux-vivre où les rapports sociaux sont relativement négociés? Serait-il arrêté seulement par le postulat d'une différence culturelle essentielle avec les sociétés d'outre- Méditerranée?
L’utopie euro-méditerranéenne peut aider à dépasser le caractère palliatif du processus de Barcelone, et donner un sens à des mesures qui sont aujourd'hui à notre portée : élargir le Conseil de l'Europe à la Méditerranée, permettre la libre circulation des hommes (à commencer par des actions prioritaires pour la jeunesse, comme l'extension d'Erasmus à l'espace méditerranéen), explorer les modalités institutionnelles et politiques d'appartenance un espace humain commun, sans exclure les procédures actuelles d'adhésion à l'Union, et donc répondre favorablement aux demandes de la Turquie et du Maroc.
Un scénario authentiquement euro-méditerranéen ne consisterait pas à « européaniser » le Sud, mais plutôt à « reméditerranéiser » l'Europe, à la réconcilier avec ses racines méditerranéennes. Cette utopie serait surtout une façon de mieux inscrire le projet européen dans l'universel. Aujourd'hui, il fait figure de modèle fécond comme réalisation d'un espace régional de paix, de prospérité économique et de bien-être démocratique. Il ne deviendra une étape majeure d'un processus de mondialisation pacifiée qu'à condition d'éviter la tentation du repli. C'est d'abord en Méditerranée que l'Europe relèvera ce défi d'humanisation de la mondialisation, moins en bouleversant les règles du jeu mondial qu'en élargissant progressivement vers le Sud l'espace d'espérance qu'elle a déjà réalisé et qui est le grand acquis des relations internationales depuis un demi-siècle.


1 / Jean-Baptiste de Foucauld, Les trois cultures du développement humain, éd. Odile Jacob, 2002.
2 / René-Jean Dupuy, L’humanité dans l’imaginaire des nations, Conférences du Collège de France, Julliard, 1991.



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