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À la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours

Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel (dir.) (dir.) Seuil, 2012, 614 p., 27 €

Marginalisés, parfois vilipendés, souvent incompris ? Les chrétiens de gauche ne laissent pas indifférents et ce livre contribuera à éclaircir solidement cet objet politique non-identifié. Denis Pelletier, historien, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, et Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions et membre de la rédaction de la revue Esprit, aidés des meilleurs spécialistes sur la question, apportent une contribution significative à ce phénomène complexe. Le « moment chrétien de gauche », qui a correspondu à la fin de l’emprise des Églises en Occident, signe la sécularisation de la société française et l’entrée en scène d’une mouvance à la fois politique, intellectuelle et spirituelle, traversée de courants parfois contradictoires, mais animée par ce constant souci de combiner trois postures, a priori inconciliables : lier la morale et la politique, faire exister le politique dans le religieux et, inversement, le religieux dans le politique. Ces tentatives de synthèses dialectiques, parfois non dénuées d’outrances gauchistes (comme « Bible et pratiques subversives », ou dans les liens avec le marxisme), coûteront cher, en crédibilité, en cohérence et en efficacité, aux chrétiens de gauche, qu’ils soient catholiques ou protestants. On leur reprocha beaucoup d’en rester à une posture moralisante aux yeux de la gauche, laïque jusqu’à la déraison, et de jouer quasiment la carte de l’hérésie, aux yeux des institutions des Églises. Pour bien des dirigeants socialistes d’avant la victoire de François Mitterrand en 1981, les chrétiens de gauche n’avaient, par exemple, pas assez les mains dans le cambouis, ou n’étaient pas assez « tueurs ». Jacques Delors, comme avant lui, Marc Sangnier, le fondateur du Sillon et de la Jeune République, ont chacun essuyé le feu d’une certaine classe politique ne pardonnant pas aux « chrétiens de progrès » d’avoir aussi fait les beaux jours de la Deuxième Gauche et du PSU, avant de fournir les bataillons de ses militants les plus enthousiastes et de forger ses idées les plus avancées. Quant au Vatican, il condamna sans hésiter les prêtres-ouvriers, la théologie de la Libération, et toute main tendue au Parti communiste, tuant dans l’œuf toute reconnaissance légitime d’une voie chrétienne de gauche. Dès lors, en même temps que les Français se méfiaient du monde politique, attestant le début d’une profonde crise de la démocratie représentative, les chrétiens de gauche désertaient eux aussi les militances politiques traditionnelles, préférant s’investir dans des actions civiques ou associatives : au Secours catholique, dans l’accueil des migrants, au CCFD-Terre Solidaire, pour la défense du droit au logement... Loin des exigences parfois cyniques de la vie politique (incompatibles avec le respect d’une certaine éthique de l’engagement ?) – à mettre en rapport avec la défiance manifestée par un Emmanuel Mounier envers les partis politiques –, les chrétiens de gauche ont cherché dans la société civile un terrain d’action et de changement social, où leurs valeurs et leurs convictions évangéliques (partage, fraternité, solidarité, communauté) avaient, selon eux, plus de chance de s’incarner, et leur positionnement plus de chance d’être compris. Qu’en est-il des chrétiens de gauche aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation ? La partie finale du livre se veut réaliste et tend à démontrer que leur époque est révolue, leurs idées ayant partiellement triomphé notamment avec Vatican II. « Génération perdue », comme le dit Jean-Louis Schlegel ? Dans l’actualité, à côté des composantes historiques, comme Témoignage chrétien, les Éditions de l’Atelier, Golias… de nouvelles initiatives affirment un attachement critique mais filial à cette histoire contrastée : le Pacte civique de Jean-Baptiste de Foucauld, le site À la table des chrétiens de gauche, parmi d’autres. On rencontre même des députés socialistes qui se réclament ouvertement du personnalisme communautaire, déplorant toujours cette « crise du lien social » à laquelle des générations n’ont cessé de se mesurer, avec plus ou moins de réussite. Une histoire qui n’a sans doute pas fini de s’écrire...

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Didier da Silva
22 février 2013
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