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Libérer la France des armes nucléaires. La préméditation d’un crime contre l’humanité

Jean-Marie Muller Chronique sociale, 2014, 207 p., 15€

Si le lecteur craint, non sans raison, de trouver ici un énième pamphlet contre la bombe, qu’il se rassure vite : Jean-Marie Muller connaît suffisamment les refrains des apôtres de l’atome pour pouvoir démonter toute la musique. La dissuasion ? Certes, c’est une sacrée construction intellectuelle : « À la différence de la pile Wonder qui ne s’use que si l’on s’en sert, la dissuasion nucléaire ne sert que si l’on ne s’en sert pas », ironise Muller. À partir de ce paradoxe, le militant de la non-violence, qui peut s’honorer d’avoir écrit le premier pavé sur la dissuasion civile, mène en moins de 200 pages son opération de « libération ». Le combat n’est pas gagné d’avance : n’est-ce pas toucher à l’identité nationale ? Les Français ont intériorisé l’idée que la possession de cette « force de frappe » mythifiée apporte un surcroît de grandeur, de rayonnement. Et, face à une telle addiction, les raisonnements les plus rationnels sont les moins audibles. C’est précisément à cause de toute cette complexité que Muller prend sa plume à la façon d’un avocat déterminé. Cette audace est-elle payante ? En tout cas, l’actualité s’y prête et à plus d’un titre. En effet, l’establishment militaire dans sa grande majorité est d’accord pour admettre que nos dirigeants seraient incapables aujourd’hui d’embarquer les Français dans une aventure nucléaire, comme ils l’ont fait (avec ruse, dissimulation, bluff et camouflage) dans les années 50. D’autre part, l’épiscopat français - qui a souscrit à cette idéologie païenne dès novembre 1983 dans le document « Gagner la paix » en la qualifiant de « moindre mal » -, se montre plus disposé à réactualiser son discours.

Jean-Marie Muller ne se contente pas de réfuter le catéchisme pro-nucléaire. Il n’est pas dupe des adeptes de la bombe qui font mine d’être rationnels en stigmatisant les nouveaux-venus au club, en les traitant d’hérétiques, États « voyous » et « fanatiques ». Il déprogramme le discours de ceux qui « sanctuarisent » (sic) notre territoire en expliquant la main sur le cœur qu’ils manient une arme de « non-emploi », garantie d’une « assurance-vie ». Ce faisant, il ne peut s’empêcher de critiquer la timidité d’une opposition qui s’est référée (à tort) à la Cour internationale de justice ; ou qui adopte la stratégie (et les travers) de Global Zero. Jean-Marie Muller a envie de leur crier : arrêtez de prôner une réduction des arsenaux ! Le projet de réduire est le meilleur moyen (et le plus subtil) de reporter aux calendes grecques l’échéance de l’élimination. L’approche d’un désarmement progressif et multilatéral, quantifiable et mesuré, « d’un commun accord » si diplomatiquement correct, avec laquelle se gargarisent nos experts en conférences internationales (du style « Voyons, on imagine mal la France être seule à … ») ne fait que perpétuer une vieille rhétorique qui ne colle pas à la réalité. Preuve en est que notre planète compte des États – au moins une quinzaine – qui ont renoncé à la bombe de façon unilatérale, parce que leurs dirigeants en ont décidé ainsi (Muller cite l’Afrique du Sud). Ainsi est-il tendancieux de cautionner le régime discriminatoire entretenu par les fidèles du Traité de non prolifération (TNP), selon lequel on s’arroge le droit de posséder cette arme tout en jugeant inacceptable que les autres s’approprient les mêmes droits.

Si le mouvement pacifiste veut que ce désarmement ait un sens, il va devoir réviser ses classiques en méditant la phrase : « Le désarmement nucléaire bien ordonné commence par soi-même. » Balayer devant sa propre porte est un objectif louable et crédible. C’est en tout cas celui des membres de la campagne pour le désarmement nucléaire au Royaume-Uni. Dans un scénario de démarche unilatérale, tout est à repenser : se défaire des fausses promesses du TNP, sans pleurer l’absence de déclaration finale en mai 2015 à la Conférence des parties de New York ; ne plus s’abriter derrière les tricheurs (il y en aura toujours !) pour conserver les vieux réflexes de ne pas « baisser la garde » ; ne pas s’inventer des ennemis pour réarmer….

Pour accélérer cette transition, l’heure d’un référendum avec un débat démocratique a-t-elle sonné ? Alors qu’une pétition circule sur la toile, l’auteur, à travers cet ouvrage, a tracé un sillon.

Ben Cramer
20 juillet 2015
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