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Castoriadis. Une vie

François Dosse La Découverte, 2014, 525 p., 25 €

Après les biographies de Paul Ricœur, de Michel de Certeau et de Gilles Deleuze, François Dosse nous propose celle de Cornelius Castoriadis (1922-1997). Une biographie proprement « sidérante », pour reprendre le mot que l’auteur utilise pour décrire la manière dont Jacques Ellul, Marcel Gauchet, Edgar Morin et Pierre Vidal-Naquet abordèrent pour la première fois l’œuvre de Castoriadis. Étudiant en droit et en sciences économiques à Athènes au moment de l’invasion allemande en 1941, celui-ci entre dans la résistance auprès des trotskistes et fuit la Grèce pour la France en 1945, poursuivi à la fois par les communistes et les Anglais. Cette expérience fondatrice l’amène à penser très tôt le phénomène communiste, au moment où les différents partis communistes européens sortaient auréolés de leur victoire sur le nazisme. À partir d’une critique des régimes communistes qui étaient d’abord des dictatures bureaucratiques, il en vint par la suite à remettre en cause les fondements du marxisme, en particulier son déterminisme économique et sa causalité mécaniste qui évacuent la question essentielle de l’autonomie du sujet. Il montre que, s’il y a contradiction quelque part, ce n’est pas au sein du capitalisme mais bien au cœur de la pensée marxiste qui, en « dernière instance », à cause d’une prétendue nécessité historique, ignore « le monde du faire humain » et crée à sa place une nouvelle transcendance avec ses dogmes, ses églises, ses chapelles, ses hérésies, ses schismes, ses tribunaux ecclésiastiques, ses inquisiteurs et ses clercs. Castoriadis passera de Marx à Freud en s’installant comme psychanalyste, ce qui approfondira sa rupture avec le marxisme, considérant qu’une société communiste ayant réussi à surmonter tous les conflits, transparente à elle même, est impossible à réaliser.

Cette biographie nous plonge dans l’histoire intellectuelle des petits groupes trotskistes autour de la revue Socialisme ou barbarie, fondée avec Claude Lefort, qui, de divisions en regroupements et de déchirements bruyants en réconciliations tout aussi bruyantes, alimentèrent la pensée de gauche des années 1960 à 1980, notamment la pensée 68. Daniel Cohn-Bendit dira plus tard : « S’il y a des gens qui (…) m’ont évité de faire pas mal de conneries politiques (…) ce sont des gens comme Castoriadis et les gens de Socialisme ou barbarie ». Dès l’été 1968, Castoriadis, Claude Lefort et Edgar Morin publient leurs analyses à chaud sur le mouvement de mai1. Réédité en 2008, ce livre reste un ouvrage de référence pour décrypter Mai 68, qui fut pour Castoriadis un mouvement ayant une dynamique propre et autonome, affranchi des appareils politiques et syndicaux, même si ces derniers purent reprendre la main en jouant leur rôle de régulation sociétale une fois l’acmé de la crise passée. Castoriadis se rapproche alors de la deuxième gauche antitotalitaire et du courant autogestionnaire de la Confédération française démocratique du travail (CFDT). Il chronique pour les revues du syndicat, à propos des grèves des ouvriers de l’usine d’horlogerie Lip (Besançon) par exemple. Les mouvements sociaux actuels comme les Indignés et leur suite politique espagnole, le processus de Porto Allegre, les contestations à Hong Kong, les nouvelles émeutes raciales aux États-Unis, les printemps arabes, les contestations des sociétés civiles en Afrique subsaharienne, gagneraient à être analysés avec les mêmes outils et la même acuité intellectuelle.

Paradoxalement, Cornelius Castoriadis, qui a construit son œuvre en articulant la science politique, l’économie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie et la psychanalyse, est longtemps resté en marge de l’Université et des grands médias. Il n’était pas lui-même à l’abri de contradictions : il a été économiste en chef à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qu’il a quittée en 1970 en demandant le versement en une fois de sa belle retraite de fonctionnaire international. Retraite qu’il jouera et perdra intégralement en bourse après le choc pétrolier qu’il n’avait pas anticipé. Il était aussi un redoutable polémiste, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, n’hésitant pas à manier l’invective. Quand, à partir des années 1975, les nouveaux philosophes, anciens thuriféraires de Mao, comme André Glucksmann ou Bernard-Henri Lévy, critiquèrent à leur tour le marxisme, Castoriadis s’en prit avec virulence à cette nouvelle mode : « Qu’est-ce qui donne donc la possibilité à Bernard-Henri Lévy de (…) faire du marketing de ‘philosophie’, au lieu d’être huitième parfumeur dans le harem d’un sultan – ce qui serait peut-être davantage dans l’ordre des choses ?2 » Castoriadis voyait dans la mode de cette « nouvelle philosophie » le signe d’un asservissement commercial de la fonction critique qui se rapproche de l’asservissement totalitaire. Éric Zemmour, Jacques Attali ou Valérie Trierweiler apprécieront.

Au-delà d’une reconstitution particulièrement bien documentée des débats intellectuels en France dans ces années de la fin du giscardisme et de la gauche au pouvoir, un des intérêts de ce livre est de nous montrer comment Castoriadis, athée militant, a croisé des penseurs chrétiens comme Jacques Ellul, Paul Ricoeur, Jean-Claude Guillebaud, Michel de Certeau, René Girard ou Francis Guibal, en collaborant aux revues Esprit et Études et en confrontant ses idées sur les questions de la liberté, de la démocratie comme innovation radicale et pratique instituante, de l’autonomisation de l’individu non pas comme individualisme mais comme responsabilité au sein d’un collectif humain. L’apport de Castoriadis à la psychanalyse tient dans le lien important qu’il mit en exergue entre le projet d’autonomisation de la cure analytique et le projet social de tout individu. Il a développé ces approches dans une œuvre protéiforme, particulièrement dans L’institution imaginaire de la société3. Après la chute du Mur de Berlin, quelques mois avant sa mort en 1997, de manière presque prophétique, il mettait en garde contre les nouveaux hégéliens qui voyaient dans la démocratie représentative et le marché l’accomplissement historique de l’humanité. La bureaucratie, la techno-science et la régression identitaire seront notre avenir si l’humanité ne reprend pas la main sur le réel, annonçait-il. Nous y sommes déjà. Castoriadis peut nous y aider.



1 Cornelius Castoriadis, Edgar Morin, Claude Lefort, Mai 68 : la brèche, suivi de Vingt ans après, Fayard, 2008 [réédition : Mai 68 : la brèche, Fayard, 1968 ; Vingt ans après, éd. Complexe, 1988].

2 « Les divertisseurs », Le Nouvel Observateur, 20/06/1977, pp. 50-51 [en ligne].

3 Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975.

Christophe Courtin
17 décembre 2014
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