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Banlieue de Palerme, une version sicilienne de l’exclusion urbaine

Ferdinando Fava l'Harmattan, 2007, 382 p., 31 €

Ferdinando Fava consacre une longue étude à la Zone d’expansion Nord (Zen) de Palerme, une banlieue faite de logements populaires, occupés illégalement depuis le tremblement de terre de 1908. L’ouvrage commence par une analyse du rôle des images de la zone : celle qu’en donnent les médias, celles de l’administration, celles des scientifiques, celles portées par les habitants, que l’auteur a écoutés longuement, témoin de leur vie quotidienne et du sens qu’il lui donnent.

Depuis que les politiques publiques se sont intéressées au quartier, les médias l’ont eux aussi investi, se focalisant sur les habitats dégradés, le marché des voitures volées, le manque d’hygiène (rats et détritus), et construisant une image sociale de gens sans culture, sans futur, limités au quotidien. Ils n’ont pas hésité à noircir l’image pour mieux la vendre. Comme ce producteur qui fit apporter des déchets pour décorer son film ! Les médias aiment fabriquer des contes : ces histoires de jeunes femmes, mariées à 15 ans, s’enfuyant avec leur amant ( Fuitina), vendant leurs enfants… mais aussi positivement à partir des initiatives du centre social, de l’école, autour du sport ou de la famille.

Parmi les travailleurs sociaux qui interviennent dans la zone, plusieurs en ont au départ une vision très pessimiste. F. Fava les a interrogés sur leur parcours personnel et professionnel afin de comprendre les frontières auxquelles ils se heurtaient, les stratégies et l’effectivité du projet social.

Car les frontières physiques de la Zen catalysent des frontières intellectuelles : hommes/femmes, locaux/étrangers, travailleurs/chômeurs. Certains sont satisfaits d’y vivre, d’autres rêvent d’en partir. Beaucoup ont honte d’y vivre. L’impact du regard extérieur est réel, amenant les habitants à penser que le seul fait d’habiter là les range dans les catégories sociales les plus reléguées, ou parmi celles dépendant de la mafia… Il est vrai que le chômage est omniprésent, comme l’habitude de ne pas payer de loyer, pas plus que l’eau ou l’électricité… Le vol est presque une valeur acceptée. Ces comportements sont transmis d’une génération à l’autre et le concept de normalité n’est plus très clair dans la vision du monde des habitants : beaucoup vivent d’illusions sur leur histoire, se référant à de glorieux parents ou grands parents ! Fava s’attarde sur le rôle des femmes, dans la vie privée et publique. Portant la plus grande charge dans la protection et le développement des enfants, elles sont les plus vulnérables. L’absence des hommes est particulièrement visible. Les jeunes femmes ne mesurent pas les conséquences des Fuitinas, et les travailleurs sociaux sont incapables de les aider.

Au-delà de ces frontières, c’est la notion d’identité personnelle que retient l’auteur. Les habitants se perçoivent comme « entre les deux », pas si mauvais, avec leur propre culture. La différence entre le « nous » et le « eux » est marquée par le nom d’un quartier dont on se satisfait pour vivre, mais pas émotionnellement. L’identité personnelle est mal perçue dans cette mosaïque, construite dans la précarité et la coupure avec les institutions extérieures. Le poids des images renforce cette vulnérabilité, rendant impossible d’être fier de la Zen.

L’étude de Ferdinando Fava en propose une nouvelle représentation en réinterprétant ces données de façon continuelle. L’utilisation privilégiée qu’il fait des récits de vie reconstruit les visions du monde des gens, disqualifiant les subjectivités des médias et des groupes d’intérêts. Au-delà de la pauvreté et de la précarité, du manque d’accès aux institutions, la question est celle de la constitution d’un capital humain, social et physique.

Dans les banlieues françaises, de Stains à Vaux en Velin, ce passage par Palerme ne dépaysera pas le lecteur attentif aux mécanismes de la relégation. Comprendre la vie des aires urbaines marginalisées et des ghettos reste un problème multidimensionnel. Les médias jouent un rôle déterminant pour produire un jugement global sur tel ou tel endroit. Et c’est sur cette base que les travailleurs sociaux justifient leurs interventions. Les chercheurs doivent déconstruire ces représentations pour rendre compte des stratégies sociales à l’œuvre dans ces endroits, loin du marché de l’information, mais aussi des catégories des politiques publiques.

Ce livre résulte d’une longue recherche de terrain, ouverte, confrontée aux réactions diverses suscitées par sa présence… Il donne à percevoir la représentation symbolique vécue par chaque acteur dans son temps et son espace. Cependant, ses principales sources restent les plus accessibles des habitants, ainsi que les travailleurs sociaux. A-t-il pu atteindre les personnes sans avenir, sans espoir, qui pensent uniquement à leur quotidien ?


Nahro Zakarya
1er août 2007
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