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Bédouins du Sinaï Broder la mémoire

Moussa Algebaly, 25 ans, de la tribu Jebeleya, est allongé sous un théier après avoir pris soin de son jardin à Al Tarfa, dans le sud du Sinaï. Égypte, avril 2020.
© Rehab Eldalil
Moussa Algebaly, 25 ans, de la tribu Jebeleya, est allongé sous un théier après avoir pris soin de son jardin à Al Tarfa, dans le sud du Sinaï. Égypte, avril 2020. © Rehab Eldalil

Rehab Eldalil, photographe égyptienne, a trouvé dans les communautés bédouines du Sinaï un peuple épris de liberté face aux changements du monde. De fil et d’image, son ouvrage donne voix à cette culture.


Vous vivez actuellement au Caire. Quels liens entretenez-vous avec cette tribu Jebeleya qui habite dans le sud du Sinaï ?

Mon nom de famille est Eldalil, que l’on peut traduire par « le guide ». J’ai toujours voulu savoir d’où il venait parce que, la plupart du temps, les noms de famille proviennent de ce que faisaient nos ancêtres.

Mon père était un vétéran de guerre, en stationnement pendant l’occupation du Sinaï par Israël1. Nous étions donc proches de la communauté bédouine du Sinaï. Quand j’avais 11 ans, un ancien de la tribu m’a dit que les Eldalil étaient une vieille lignée bédouine qui avait quitté le village il y a longtemps. C’est à ce moment que mon père m’a avoué notre ascendance.
Le projet photographique a alors germé dans mon esprit : je voulais me reconnecter à mes origines en créant des liens avec la communauté existante.

© Rehab Eldalil, autoportrait, 2019.

© Rehab Eldalil, autoportrait, 2019.

Comment ces communautés bédouines sont-elles perçues et quelles sont leurs relations avec les autorités égyptiennes ?

Comme beaucoup de communautés indigènes, en Égypte ou ailleurs, les Bédouins sont considérés comme en retard par rapport à la modernité. Ils peuvent également être perçus comme des vauriens, des terroristes ou des personnes agressives. Les femmes sont constamment dévalorisées, considérées comme faibles, sans voix et soumises aux hommes.

J’ai voulu montrer à travers ce projet que cette communauté est, contrairement aux idées reçues, très moderne et très ouverte, mais qu’elle reste aussi attachée à ses racines et à ses traditions, ce qui la rend respectable à mes yeux.

Ses liens avec les autorités égyptiennes sont tendus : parce qu’elles ont insisté pour demeurer sur leurs terres pendant l’occupation du Sinaï par Israël, ces communautés sont considérées comme des traîtres. À titre d’exemple, les Bédouins n’ont eu le droit de posséder une carte d’identité nationale égyptienne que dans les années 1990. Cela montre à quel point ils sont isolés de la partie urbaine et culturellement arabe de l’Égypte.

Chaque matin, les femmes du village d’Al Tarfa se lèvent aux aurores et vont faire paître chèvres et moutons dans les montagnes environnantes. Pendant ce moment privilégié, elles discutent, partagent leurs préoccupations, demandent conseil et apprennent les unes des autres. Nora, Nadia et Mariam se tiennent au bord d’une montagne surplombant leur village. Sainte-Catherine, Sinaï, février 2021. © Rehab Eldalil

Votre livre mêle la photographie à la broderie et à la poésie. Pourquoi cette hybridité ?
J’ai commencé ce projet avec l’idée d’en apprendre davantage sur l’identité bédouine. J’ai très vite compris que je ne pouvais pas raconter cette histoire à partir de ma propre perspective, que le projet devait être participatif. J’ai eu le sentiment que la voix de la communauté devait être montrée visuellement.

La broderie est un moyen d’expression traditionnel pour les femmes bédouines. Elles fabriquent de nombreux objets artisanaux qu’elles vendent sur les marchés. Malgré nos liens de confiance mutuelle, ces femmes avaient du mal à se faire photographier. Elles savent comment elles sont perçues par les communautés extérieures, combien leur image peut être présentée hors contexte sous un aspect exotique ou romantique.

Nous avons donc décidé que j’imprimerais sur du tissu les portraits que je prendrais d’elles avant de les leur rendre pour qu’elles les brodent elles-mêmes. Cela a abouti à une véritable conversation visuelle. Et il a été surprenant de constater qu’une grande partie de ces portraits brodés, bien loin de cacher les visages, les mettaient en valeur. Il ne s’agissait pas seulement de respecter la culture, mais aussi de leur permettre d’avoir le contrôle sur la façon dont elles sont représentées.

Les vêtements et les bijoux traditionnels sont de moins en moins fabriqués en raison du déclin de l’économie locale, ce qui pousse les femmes à porter des vêtements génériques importés d’autres villes d’Égypte. Néanmoins, les traditions évoluent et restent vivantes : les femmes, en particulier les futures mariées, portent les vêtements qui leur ont été offerts par leur fiancé. Une forme de séduction subtile, alors qu’elles marchent tous les jours dans les montagnes. Sinaï, avril 2019. © Rehab Eldalil/Fatma Om Gawaher

Les hommes bédouins, eux, ont choisi de s’exprimer par la poésie. Celle-ci est une autre courroie d’expression traditionnelle qu’ils utilisent quotidiennement. Il faut savoir que les Bédouins sont très romantiques, plus que les Français, car ils poétisent l’ensemble de leur vie. J’ai rassemblé des centaines de poèmes écrits par ces hommes avant d’essayer de les représenter visuellement.

Comment voyez-vous l’avenir de cette communauté ?

Au moment où j’ai décidé de faire ce livre, le gouvernement a lancé un « projet de développement » dans le Sinaï et a commencé à démolir un grand nombre de maisons où vivait la communauté, y compris la mienne. À la place, ils construisent des hôtels sur une terre indigène. C’est extrêmement préoccupant. Beaucoup de membres de la communauté se sentent bafoués dans leurs droits, d’autant plus qu’ils n’ont même pas été indemnisés après avoir été expulsés.

Face à un tel bouleversement, comment peuvent-ils défendre leur identité ? C’est la raison pour laquelle il était très important pour moi d’horodater les photos : ce livre constitue une archive qui, très vite, rejoindra l’histoire. Beaucoup des paysages photographiés sont d’ores et déjà complètement métamorphosés.

Cette photo de Nadia (20 ans), imprimée sur du tissu, a été brodée par elle et sa cousine Mariam (19 ans), du village d’Al Tarfa. Jusque dans les années 1990, il était interdit aux hommes de voir les femmes d’autres tribus sans leur consentement. L’évolution de la technologie et les réseaux sociaux ont conduit certaines femmes à ne jamais être photographiées pour contrôler la façon dont elles sont représentées. Sinaï, décembre 2019. © Rehab Eldalil/Nadia/Mariam  

Seliman Abu Anas, ci-contre.
Sainte-Catherine, Sinaï, mars 2020. © Rehab Eldalil

Lors du lancement du livre, en février, j’ai invité les membres de la communauté à venir parler de leur expérience. Il ne s’agissait pas seulement de créer une œuvre, mais aussi de collaborer en aval pour la présenter au monde entier. C’est à eux et elles que le public posait des questions. C’est sans doute ce dont je suis le plus fière : eux comme moi avons pu nous reconnecter à un chemin qui avait parfois pu être brisé pour faire valoir la beauté de la diversité humaine.

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