Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Le tourisme de masse en montagne a vécu. Le réchauffement climatique et ses conséquences pressent de réinventer l’usage de ces espaces. Certaines initiatives montrent la voie.
L’année 2022 constitue un moment charnière pour notre avenir et celui du vivant. Les exigences environnementales nous rattrapent inexorablement. La concentration en CO2 dans l’atmosphère a atteint son record depuis deux millions d’années et les quatre dernières décennies ont été les plus chaudes jamais enregistrées, selon le cinquième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).
Les montagnes abritent une partie des derniers espaces sauvages de la planète. Elles se composent d’écosystèmes encore préservés. Jusqu’à quand ? Majestueux et attractifs, les espaces montagneux n’en sont pas moins fragiles. Habitants et usagers de ces territoires se doivent de réinventer l’usage qu’ils en font.
À quoi ressembleront nos montagnes après la fonte des glaciers ? Que donneront les récoltes après les sécheresses ? Que deviendra la population montagnarde passée l’ère de l’économie de l’or blanc, dépendante des activités de neige ?
C’est désormais collectivement que ces questions sont portées par les acteurs de l’écosystème montagnard (associatifs, socio-professionnels, militants ou académiques). De leurs réponses résulteront de nouvelles trajectoires pour vivre en montagne dans le respect du vivant, humain et non-humain.
Le réchauffement climatique est bien plus visible en montagne qu’en plaine. Depuis 1900, on constate une hausse de 2 °C sur l’ensemble des Alpes, et les glaciers des Alpes françaises ont perdu en moyenne 38 % de leur surface depuis les années 1980. Le manteau neigeux a, quant à lui, diminué en moyenne de 39 cm entre les périodes 1960-1990 et 1990-2017.
S’ajoutent à cela d’autres phénomènes naturels comme la multiplication des éboulements dus à la fonte du permafrost2, la remontée de la limite pluie-neige à basse et moyenne altitude ainsi que l’intensification des phénomènes météorologiques qui entraîneront un nombre accru de catastrophes naturelles. Ces processus pèsent sur les écosystèmes naturels, mais également sur les ressources primaires, comme le renouvellement de l’eau au printemps et à l’été qui ne cesse de diminuer.
Les domaines skiables tiennent une part majeure dans l’artificialisation croissante de la montagne.
Les espaces montagnards ont été fortement anthropisés au cours du vingtième siècle avec la poursuite de l’or blanc. Les domaines skiables ont une part majeure dans cette artificialisation croissante, conjuguée à l’attrait pour la montagne d’une population plus vaste. Stations et pistes génèrent de 5 à 10 % du PIB du secteur touristique en France.
Néanmoins, « sur 11 milliards d’euros dépensés par an par les visiteurs des montagnes, 4,81 milliards le sont dans les stations, 6,13 milliards le sont hors stations », selon l’agence de développement touristique Atout France. Cette donnée contredit l’imaginaire lié à la station et qui tend à nous faire oublier l’étendue des richesses des espaces montagnards.
Pourtant, les investissements touristiques continuent de s’orienter majoritairement vers le maintien et le développement des infrastructures hivernales. Ce choix pose question au regard de la vulnérabilité des stations face aux effets du dérèglement climatique et, plus globalement, de leur viabilité économique. Mountain Wilderness a recensé 103 stations fantômes à démanteler. De leur fermeture découlent d’importants problèmes socio-économiques.
Depuis plus de trente ans, Mountain Wilderness France, association nationale reconnue d’utilité publique, agit pour protéger et partager la richesse et la spécificité des territoires de montagne. Positionnée comme « garde-fou » des pratiques déraisonnables, l’association œuvre également pour fédérer les acteurs de la transition écologique en montagne autour d’une vision partagée.
Les urgences environnementales nous obligent à questionner nos politiques d’aménagement, notre vision du territoire, nos pratiques de loisirs et la façon dont nous voulons habiter en montagne. Des transitions doivent être engagées à l’échelle des vallées, des bassins de vie, sans se limiter à la seule question du tourisme. Dans un contexte de raréfaction des ressources et de clivage entre groupes sociaux, il nous faut penser des activités économiques diversifiées et pérennes, capables de nous sortir de la dépendance à l’industrie touristique.
En septembre 2021, Mountain Wilderness a piloté les États généraux de la transition du tourisme en montagne aux côtés de l’association Transitions des territoires de montagne. Cet évènement inédit a rassemblé l’ensemble des acteurs de l’écosystème montagnard autour des enjeux de transition du tourisme.
La priorité doit être une « montagne à vivre » à l’année et non une activité touristique saisonnière.
La prise de conscience se concrétise. Métabief, station du Jura, en est un exemple. Après avoir analysé précisément ce que la station pourrait devenir en termes d’enneigement et de rentabilité, le collectif local a pris conscience de la fin actée des activités de neige pour 2040. Plutôt que de subir, les acteurs de la station ont décidé d’anticiper la fermeture pour 2030 et de ne pas reproduire un modèle touristique comportant des investissements en masse. C’est une voie orientée vers la diversification qui a été choisie, avec la mise en valeur d’activités comme le VTT ou la luge quatre saisons.
Il convient de réorienter les priorités vers une « montagne à vivre » à l’année et non vers une activité touristique saisonnière. La petite vallée de Cervières (Hautes-Alpes) l’a compris tôt en résistant à l’époque aux sirènes du « tout-ski » et en conservant une agriculture très active. Des associations militent pour la sauvegarde des semences anciennes qui gardent dans leur ADN la trace des changements climatiques et offrent une meilleure résilience.
L’habitat demeure, lui aussi, une question cruciale. Entre le choix de s’isoler sur un bout de montagne pour y vivre en autonomie et celui de vivre dans des villages en se confrontant à la concurrence du marché des résidences secondaires, il existe une voie médiane.
Dans le massif du Vercors (Isère), le collectif de La Jolie Colo a réhabilité une ancienne colonie de vacances pour créer des habitats aux loyers accessibles et permettre à des artistes et artisans de travailler sur leur territoire. Ce tiers lieu a, en outre, mis en place une salle de spectacle et un marché de producteurs locaux offrant au territoire un lieu de vie et d’animation à l’année.
La mobilité fait partie des enjeux délicats dans des territoires où le modèle de la « voiture solo » prédomine.
En termes d’activités économiques, de nouveaux espaces se créent comme dans le village des Adrets en Belledonne (Isère), qui possède désormais un espace de coworking et un restaurant associatif. La jeune entreprise Caprin, basée à Grenoble, fabrique des vêtements de trail dans des ateliers de tissage et de confection de l’arc alpin français. La création de monnaies locales, telle que « La Roue » dans les Hautes-Alpes, offrent aussi de nouvelles perspectives de valorisation des activités économiques en circuits courts et non délocalisables.
La mobilité fait également partie des enjeux délicats dans des territoires où le modèle de la « voiture solo » prédomine. Les principales initiatives en la matière consistent à encourager le covoiturage et les transports en commun, comme s’y emploie la station d’Arêches Beaufort (Savoie) en proposant des tarifs de forfaits de ski dégressifs selon le nombre de covoitureurs.
Cependant, le problème perdure pour les habitants de ces endroits isolés que les transports collectifs ne desservent que pendant les saisons touristiques. Sur ce point, l’engagement des politiques locales pour la mise en place de services à l’année est indispensable.
En matière de gouvernance, des expériences de démocratie participative, comme à Saillans (Drôme), ont inspiré plusieurs listes citoyennes propulsées à la tête de municipalités avec des bassins de vie orientés vers la montagne. C’est le cas d’Annecy et de Chambéry. La politique locale touche également des questions sociales où il est primordial d’innover pour les personnes en vulnérabilité. La « Maison des Cimes » du village pyrénéen de l’Hospitalet-près-l’Andorre a mis en place, en ce sens, un dispositif inédit d’aide à la parentalité pour des mères célibataires.
À chacun d’aller se perdre dans ces coins de montagne pour en découvrir les spécificités.
Ces initiatives perdureront si nous arrivons à promouvoir l’image de la montagne source d’apprentissage, notamment auprès des nouvelles générations rarement en contact avec ce milieu. Pour construire ces imaginaires, nous avons besoin de récits inspirants, de contes à diffuser autour des feux de camp et de soutien aux structures d’éducation populaire comme les colonies de vacances qui se meurent. L’éducation passe aussi par la formation vers de nouveaux métiers de médiation sur des sujets complexes comme celui de la relation entre le pastoralisme et le loup.
Nous ne saurons être exhaustives tant ces initiatives sont multiples et singulières. À chacun d’aller se perdre dans ces coins de montagne pour en découvrir les spécificités. Au-delà, nous pouvons souhaiter que les territoires de montagne trouvent leur équilibre et un chemin de résilience propre à leur écosystème.
Gageons que l’économie du tourisme soit enfin intégrée à une logique d’économie locale offrant à ses habitants des services à l’année. Réfléchissons collectivement à des « manières d’être vivants » riches et respectueuses pour le futur de notre planète et de l’ensemble de ses habitants, humains et non-humains.
Podcast « Sports d’hiver : Pourra-t-on encore skier en 2100 ? », avec Loïc Giaconne, Greenletter Club, janvier 2022.
Roman graphique Jean-Marc Rochette, Le loup, Casterman, 2019.