Logo du site
© Michele Cirillo
© Michele Cirillo

Le vent tourne à Riace Ce qui nous lie


Dans le Sud de l’Italie, le village de Riace est devenu un symbole de l’accueil des personnes migrantes. Jusqu’à ce que le vent tourne et que les pouvoirs publics criminalisent celles et ceux qui, hier encore, étaient des héros.


Le village de Riace, en Italie du Sud, est devenu un symbole incontournable de la « cause des migrants » en raison de ses politiques « vertueuses » d’accueil et d’inclusion de plusieurs milliers de personnes en migration. Les origines de l’initiative remontent à la fin des années 1990, lorsque les membres de l’association « Città futura », La Cité du futur, décident d’agir contre la désertification de leur commune. Ils commencent par contacter les personnes qui ont quitté Riace voici trente ou cinquante ans, afin de les convaincre de céder leurs maisons abandonnées. Plusieurs biens vont être rénovés grâce à des bénévoles et des dons privés. À cette époque, l’objectif est de faire « renaître » le village à travers le tourisme rural. Mais l’arrivée d’une embarcation de fortune sur les plages de la commune, en 1998, avec à son bord plus de 200 Kurdes fuyant persécutions et conflits, va précipiter les choses.
Dans un premier temps, la communauté religieuse locale ouvre les portes du sanctuaire de la commune – une structure habituellement destinée à l’accueil des pèlerins – pour héberger ces personnes en urgence. Mais la plupart vont rapidement poursuivre leur route vers le nord du pays et de l’Europe. Seules quelques personnes décident de rester. C’est autour d’elles qu’émerge une hospitalité spontanée, soutenue par des solidarités de voisinage, des associations locales et internationales.

Les habitant.e.s de Riace et leur maire convertissent cette supposée « crise migratoire » en une opportunité pour leur territoire.

Face à l’arrivée croissante d’embarcations sur les côtes méridionales et alors qu’à l’échelle des États-Nations européens se consolident des politiques migratoires de plus en plus sécuritaires, les habitant.e.s de Riace et leur maire convertissent cette supposée « crise migratoire » en une opportunité pour leur territoire. Au fil des ans, plusieurs familles, mais aussi des femmes et hommes seul.e.s en migration, vont occuper les maisons désertées par les Calabrais.e.s, tout en participant au tissu économique et solidaire qui se développe dans le centre historique du village.

Ces premières mobilisations vont rapidement connaître un processus d’institutionnalisation. Dès 2001, en effet, la commune adhère à un dispositif national de « protection pour demandeurs d’asile et réfugiés » (SPRAR) et accède ainsi aux fonds publics du système d’accueil italien octroyés, en partie, par le ministère de l’Intérieur. Pour un temps, l’accès à la manne publique encourage le développement socio-économique du village. L’intervention de nouvelles figures professionnelles – comme des accompagnants administratifs, des opérateurs sociaux et médicaux, des « médiateurs culturels » ou des professeurs d’italien – va permettre à des dizaines d’habitant.e.s, diplômé.e.s ou non, jeunes et moins jeunes, ainsi qu’à une partie des migrant.e.s accueilli.e.s, d’accéder à un emploi salarié. D’ancien.ne.s habitant.e.s reviennent, à la faveur de ces dispositifs. Mais ces aides vont de pair avec l’imposition de nouvelles normes et de pratiques de plus en plus gestionnaires, qui se heurtent aux limites du contexte local, ainsi qu’à la conception de l’hospitalité promue par le maire et les militant.e.s engagé.e.s.
Comme le revendique souvent l’ancien maire, Domenico Lucano, rencontré en mars 2016 – il est issu de la gauche « extra-parlementaire » et se dit inspiré par « l’engagement de l’utopie sociale » –, à Riace, l’hospitalité est allée « au-delà » des seules normes qui régissent l’accueil d’État. En près de vingt ans, plusieurs initiatives orientées vers l’insertion des personnes accueillies et des habitant.e.s ont vu le jour. À titre d’exemple, une partie des fonds publics a été destinée à l’ouverture de boutiques artisanales dans lesquelles une majorité de femmes en quête d’emploi, migrantes et calabraises, ont travaillé ensemble de façon rémunérée. Ces activités « innovantes » ont longtemps été validées par les instances publiques chargées de gérer le bon fonctionnent des politiques d’accueil locales.

Pourtant, à partir de 2016, les activités du projet sont remises en question par les autorités régionales puis nationales. Elles dénoncent une série d’irrégularités administratives et suspendent des fonds publics dont dépendent désormais des centaines de résident.e.s en demande d’asile. Ces sanctions paralysent l’économie de l’accueil à Riace : sans l’aide de l’État octroyée durant la procédure d’asile, les migrant.e.s se retrouvent dans une grande précarité. Voisin.e.s, militant.e.s et associations font face à l’urgence en distribuant des denrées alimentaires. Mais des dizaines d’opérateurs publics et une partie des migrant.e.s perdent leur emploi, rémunéré par le dispositif.

Le 2 octobre, à l’issue d’une vaste enquête pénale, le « maire de l’accueil » est arrêté et accusé, entre autres, d’avoir « favorisé l’immigration clandestine ».

En 2018, la police judiciaire entre en scène : le 2 octobre, à l’issue d’une vaste enquête pénale nommée « Xenia », le « maire de l’accueil » est arrêté et accusé, entre autres, d’avoir « favorisé l’immigration clandestine ». Les mois précédents, des micros et des caméras avaient été placés dans les locaux de l’association Città futura, sur la voiture du maire, etc. Un dispositif de surveillance digne des plus grandes opérations de démantèlement de réseaux criminels qui ont fait l’histoire de la Calabre…
Sans détailler les mécanismes qui ont conduit, après près de vingt ans, à mettre en échec le « modèle Riace », ainsi qu’à la criminalisation de dizaines d’habitant.e.s aujourd’hui sous le coup d’accusations pénales, il s’agit ici d’explorer le rôle des divers groupes engagés dans la construction du « village global ». La crise récente vécue à Riace sonne comme un rappel à l’ordre pour les acteurs locaux. Une sorte de renvoi aux stigmates qui ont longtemps marqué cette région : corruption endémique, région « pauvre » et « assistée », terre d’exode… Or nombre de militant.e.s ont refusé de se plier à cet échec institutionnel. En témoigne la création d’une fondation qui souhaite renouer avec l’engagement originel, celui d’une hospitalité citoyenne émancipée du carcan gestionnaire de l’État.

Ce qui frappe, dans le cas de Riace, est la manière dont une commune en décroissance, jusque-là anonyme, se retrouve propulsée sous le feu des projecteurs et devient un modèle de développement et d’émancipation locale de renommée internationale. Ce modèle est porté par une figure charismatique, celle d’un maire engagé devenu un symbole médiatique de la « cause des migrants ». Pour les militant.e.s, Domenico Lucano et son « œuvre » incarnent l’espoir d’unification d’une gauche fragmentée. Aussi, pour nombre de méridionaux, Riace a permis de contrebalancer les représentations négatives attachées à la région, enfin érigée au rang de modèle à suivre.

Porteurs de luttes les plus diverses (« autonomie agricole », lutte « anti-mafia », question sociale et ouvrière…), on les nomme « les touristes solidaires ».

La façon dont différents groupes sociaux ont participé à la construction de l’identité « globale » et « accueillante » du village est intéressante à explorer. La notoriété du projet a encouragé l’arrivée de nombreux militants de toute l’Italie et d’autres pays européens. On les nomme couramment « les touristes solidaires ». Porteurs de luttes les plus diverses (« autonomie agricole », lutte « anti-mafia », question sociale et ouvrière…), ces militant.e.s, au capital culturel souvent élevé, mettent leurs compétences scientifiques, artistiques et politiques au service du projet d’accueil, tout en alimentant l’économie du village.

À ce groupe de visiteurs engagés, de manière plus ou moins éphémère, s’ajoutent les habitants les plus politisés, résidents permanents ou émigrés. Leur politisation s’est souvent faite à l’université. Les plus jeunes, eux, ont grandi dans l’effervescence de l’engagement de la commune. Tout en s’inscrivant dans le sillage des revendications et des pratiques portées par les visiteurs extérieurs, ces résidents donnent à l’identité de Riace un ancrage plus local, lié, notamment, aux mémoires de l’expérience personnelle et familiale de l’émigration : « Il m’arrive souvent de penser à ma grand-mère et à mon arrière-grand-mère qui sont parties en Argentine (…). J’ai un sentiment de gratitude envers ceux qui les ont accueillies, parce que je sais (…), j’imagine savoir un peu comment tu te sens dans une terre étrangère… » affirme Marzia, une trentenaire diplômée. Auparavant, elle occupait un emploi peu qualifié au nord de l’Europe afin d’éviter « l’expérience déprimante de l’inactivité » connue par bien des Calabrais.es. Son cas est rare. Elle est revenue en Calabre pour travailler dans le projet d’accueil de sa commune d’origine. Une opportunité unique pour elle d’accéder à un emploi proche de sa famille, en lien avec ses idéaux politiques et son niveau de formation.
Un second groupe est composé d’habitants moins politisés, notamment des personnes âgées, des petits commerçants et autres travailleurs qui perçoivent de faibles revenus. Si ces habitant.e.s participent de l’identité cosmopolite du lieu, c’est à travers une hospitalité du quotidien associée à la « culture calabraise ». Les interactions entre voisin.e.s, les échanges de services, les repas partagés, les visites au sein des foyers, sont autant de situations qui permettent d’inclure les personnes migrantes dans les activités qui rythment la vie du village. Des situations auxquelles participent bien sûr les habitants plus politisés décrits précédemment.

Les délimitations proposées ici ne sont pas figées. Elles ne rendent compte que partiellement de la complexité des groupes sociaux et de la circulation entre ces catégories d’acteurs. C’est particulièrement le cas pour le groupe des « hôtes » ou des migrant.e.s accueillie.s, regroupé.e.s ici en raison de leur expérience commune de subordination aux politiques migratoires centralisées, car « le propre des demandeurs d’asile, c’est précisément d’être demandeurs, c’est-à-dire de se trouver en attente d’une réponse de l’État1 ». La population accueillie comprend des personnes ayant un capital culturel et/ou politique élevé aussi bien que des personnes moins politisées et moins diplômées. La plupart sont seulement de passage en Calabre. Leur projet migratoire continue au-delà, en raison, entre autres, des faibles opportunités d’emploi offertes par le territoire.

« Aujourd’hui, je ne quitterai jamais Riace. Ce village est un peu comme ma maison. Depuis près de dix ans passés dans cette Europe, personne ne m’a épaulé comme on l’a fait ici. »

« Il faut dire quelque chose que personne ne dit : qui arrive à Riace ne veut pas y rester », confie en 2018 Adama, la trentaine, Burkinabè, alors salarié d’une association d’accueil à Riace. Arrivé deux ans et demi auparavant, il explique : « Quand tu quittes l’Afrique, les gens pensent l’Europe, c’est l’Europe, c’est les buildings, c’est les ascenseurs, ils ont tous cette mentalité-là. Et quand tu arrives ici durant la nuit, c’est vraiment… Il faut que les autres te rassurent, tu ne t’attends pas à un truc pareil (…), moi-même, j’ai parlé avec beaucoup de nouveaux venus en leur disant “calme-toi”, et quand je suis arrivé, j’étais choqué, je ne m’attendais pas à un coin isolé comme cela. (…) Aujourd’hui, je ne quitterai jamais Riace. Ce village est un peu comme ma maison, je peux dire que depuis près de dix ans passés dans cette Europe, personne ne m’a épaulé comme on l’a fait ici. »
Comme Adama, à leur arrivée dans la commune, nombre de migrant.e.s accueilli.e.s découvrent un territoire rural et isolé « qui déçoit l’imaginaire de l’économie d’un pays industrialisé2 ». La prise de conscience de cette condition, partagée avec la société d’accueil, génère chez certains une forme de ralliement à la personnalité de Domenico Lucano et à son engagement. Il s’exprime notamment par la participation à diverses mobilisations politiques de la commune (grève de la faim, en 2018, pour contester la coupure des fonds publics), ainsi qu’à l’organisation de manifestations de soutien, notamment à la suite de l’arrestation de l’ancien maire, aujourd’hui en procès.
Si le « modèle Riace » a longtemps été valorisé, l’initiative a aussi été instrumentalisée par les partisans des politiques de fermeture et du rejet des migrants. Salvini, leader de l’extrême droite italienne alors ministre de l’Intérieur, s’est ainsi emparé publiquement de l’affaire de l’arrestation du maire calabrais pour en faire un énième outil de la criminalisation de l’accueil.
L’âge d’or de l’accueil à Riace a peut-être vu le jour à la faveur d’un consensus fragile entre les quelque 2 000 habitant.e.s de la commune, grâce à une convergence d’intérêts vers un même projet politique. Mais la crise engagée depuis 2016 semble avoir brisé l’entente qui prévalait jusque-là, dans un village aujourd’hui nettement divisé et où la nouvelle équipe municipale affiche ses sympathies avec le parti nationaliste de la Ligue.

Pourtant, les acteurs clés de l’accueil des personnes migrantes à Riace ont refusé de baisser les bras. Une fondation a vu le jour, qui canalise les derniers espoirs : « È stato il vento », « C’est la faute du vent ». La métaphore du vent est utilisée par Lucano pour raconter l’arrivée de cette fameuse embarcation « que le vent du destin a poussé sur les plages du village, en 1998 ». À travers ce projet citoyen, il s’agit de réinsuffler l’esprit initial de l’accueil. De repartir d’en bas, libérés d’une potentielle dépendance à des fonds publics pour faire à nouveau converger luttes politiques et renaissance locale.
À Riace, l’accueil des migrant.e.s, longtemps valorisé, ensuite criminalisé, continue d’alimenter un sentiment d’appartenance commun entre des groupes hétérogènes, sentiment que la société locale et des militant.e.s du monde entier s’efforcent de faire vivre dans une lutte qui continue, malgré des vents contraires.

Ce qui nous lie

Cet article est publié dans le cadre du séminaire de Serge Paugam, « Attachements et luttes sociales », à l’École des hautes études en sciences sociales. Tous les deux mois, la Revue Projet interroge l’engagement collectif et les liens qui se nouent autour d’une cause.

1 Carolina Kobelinsky, L’accueil des demandeurs d’asile : une ethnographie de l’attente, Le Cygne, 2010, p. 63.

2 Anna Elia, Rifugiati in Calabria. Risposte locali a disuguaglianze globali, Rubbettino Università, 2014, p. 81.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules