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Débat public : les leçons de la Commission

Chantal Jouanno
Responsable politique

Permettre un débat serein sur des sujets qui divisent, en favorisant la participation citoyenne : la Commission nationale du débat public a des objectifs ambitieux. D’autant qu’elle doit faire face à beaucoup de méfiance quant à son utilité… Permettre un debat serein sur des sujets...

Une nouvelle place pour le débat dans le processus politique

Brigitte Fouilland
Chercheur

Aujourd’hui, le débat s’avère d’autant plus nécessaire au sein du processus politique que les acteurs sont nombreux : partis, institutions, mais aussi experts, associations, acteurs privés… Sur quelles prémisses fonder ce débat ? Aujourd'hui le debat s'avere d'autant plus necessaire...

« Avec mon langage caillera, on ne m’écoutait pas »

Stéphane de Freitas
Acteur de terrain

Stéphane de Freitas est mû par une conviction : apprendre aux jeunes à exprimer leurs opinions, c’est préparer une société apte à débattre. Depuis 2012, il forme des jeunes à la prise de parole en public et les mène collectivement vers des concours d’éloq...

Débats (bio)éthiques : quelle place pour les citoyens ?

Bruno Saintôt
Question de sens

Quelle éthique du débat dans le processus de révision de la loi relative à la bioéthique ? Le philosophe Bruno Saintôt revient sur les discussions citoyennes qui ont rythmé ces deux dernières années. Quelle ethique du debat dans le processus de revision de la loi relative a la bioethique...

Sans conflit, point de démocratie

Alain Cugno
Question de sens

Pourquoi tant de débats se révèlent-ils aussi violents que stériles ? Entendre un avis opposé au sien peut être perçu comme une menace par l’individu. Pourtant, débattre, c’est accepter de voir que l’autre détient une part de vérité que je n’ai ...

À quoi tenons-nous ?

Bruno Latour
Chercheur

Nul autre que le citoyen n’est en mesure d’explorer et de décrire ce à quoi il est réellement attaché. Et sans cette auto-description, point de compréhension réelle du territoire vécu. Nul autre que le citoyen n'est en mesure d'explorer et de decrire ce a quoi il est reellement attache Et...

À chaque démocratie son débat

Dimitri Courant
Chercheur

Représentative, délibérative, sauvage… À l’heure où des démocraties s’inventent et où d’autres s’ankylosent, revenons sur la place qu’occupe le débat au sein de chacune d’entre elles. Representative deliberative sauvage A l'heure ou des democraties s'...

De la nécessité d'atterrir

Bruno Latour
Chercheur

Face à l’urgence, un nouveau régime climatique est en train de s’inventer. Mais les émotions que suscitent les inquiétudes sociales et environnementales peinent à s’incarner en politique. Et sans connaissance par les citoyens de leurs véritables intérêts, comment espére...

Quand les personnes en galère ont voix au chapitre

Daniel Verger
Acteur de terrain

En parallèle au grand débat national, le Secours Catholique-Caritas France a organisé près de 200 débats dans toute la France pour écouter les préoccupations et les propositions des personnes en précarité. Une expérience inédite pour l’association. En parallele au gr...

Vive la controverse !

Hélène Dulin
Acteur de terrain

Réinventer le débat, est-ce faire le deuil d’un consensus à tout prix ? Le CCFD-Terre Solidaire se risque à de nouvelles formes de discussion, en faisant confiance à l’intelligence collective. Retour d’expérience. Reinventer le debat est ce faire le deuil d'un consensus a tout prix Le...

Savoir parler pour savoir débattre

Damien de Blic et Réda Didi
Coup de projecteur

Il n’est point de débat sans maîtrise du langage. Or l’accès à celui-ci est particulièrement inégalitaire en France, où le système scolaire peine à résorber les écarts créés par le milieu socio-économique des enfants. Mais face à une ...

« La fabrique de solutions partagées »

Dominique Potier
Responsable politique

Agriculteur de métier, Dominique Potier est député. Aux sources de son engagement politique, une éthique du débat démocratique, inclusif et participatif. Pour faire vivre le grand débat national dans sa circonscription, en Meurthe-et-Moselle, il a fait preuve d’imagination… Agriculteur d...

La démocratie en suspens

Benoît Guillou
L'équipe de rédaction

Le modele democratique liberal et representatif se trouve remis en question voire rejete ou delegitime au niveau mondial Ici montee en force des populismes et rejet du pluralisme ailleurs fosse croissant entre les elus et les electeurs parfois remise en cause de l'independance de la presse et de la justice On pense aux Etats Unis au Bresil a la Ru...

Dossier : Savons-nous encore débattre ?
© Eloquentia
© Eloquentia

« Avec mon langage caillera, on ne m’écoutait pas »


Stéphane de Freitas est mû par une conviction : apprendre aux jeunes à exprimer leurs opinions, c’est préparer une société apte à débattre. Depuis 2012, il forme des jeunes à la prise de parole en public et les mène collectivement vers des concours d’éloquence.


Comment est née l’idée de remettre à l’honneur les concours d’éloquence ?

Ce projet est né d’une expérience personnelle et de la prise de conscience d’un problème de société. J’ai grandi en banlieue parisienne, à Aubervilliers. À l’âge de 14 ans, en formation pour devenir basketteur professionnel, j’ai été projeté dans l’Ouest parisien, porte d’Auteuil, dans un établissement privé très élitiste. Habitué à des écoles où les interactions avec les enseignants étaient fortes, je me retrouvais dans une institution où les élèves écoutaient le professeur et ne prenaient la parole que pour donner la bonne réponse. Dans ces milieux privilégiés, avec mon langage « caillera », je me suis très vite rendu compte qu’on ne m’écoutait pas. Pire : on se moquait de moi ou l’on préjugeait de qui j’étais du fait de ma manière de m’exprimer. Je n’avais pas le langage ajusté à ce milieu social et je ressentais une forte frustration : à défaut de pouvoir mettre un mot sur la chose, sur mes sentiments, sur ce que je pensais, je ne pouvais pas m’ouvrir aux autres et ils ne me comprenaient pas non plus. J’ai commencé à apprendre le français comme une langue étrangère, en soulignant dans le journal Le Monde les mots et les expressions que je ne comprenais pas. À l’origine d’Eloquentia, il n’y a donc pas un savoir universitaire mais cette expérience vécue. Je voulais trouver des solutions de terrain pour les jeunes, sûrement nombreux, qui auraient rencontré les mêmes difficultés que moi.

« Si on ne peut pas se parler, on ne peut pas se comprendre ; il ne peut y avoir d’idéal partagé, pas de pacte de société possible. Ce qui mène, à terme, à une forme de délitement social. »

Mais cette expérience s’est accompagnée d’une prise de conscience plus large. J’ai constaté que la France connaissait une grave crise de la liberté d’expression, devenue très visible à la suite des événements tragiques de Charlie Hebdo et des attentats de novembre 2015. On pouvait « être Charlie » ou pas, mais aucun dialogue n’avait lieu. Comment, en France, où le pacte social réclame une adhésion collective, pouvait-on à ce point ne pas se comprendre ? Au-delà des clivages existants (entre droite et gauche notamment), cette crise touche à la possibilité même de s’entendre. Aussi, avant de réfléchir au « vivre ensemble », il m’a semblé primordial de penser aux conditions de l’échange de paroles dans notre société. Si on ne peut pas se parler, on ne peut pas se comprendre ; et si on ne peut pas se comprendre, il ne peut y avoir d’idéal partagé, pas de pacte de société possible. Ce qui mène, à terme, à une forme de délitement social.

Pourtant, les espaces d’expression et de débat se sont multipliés avec Internet et les réseaux sociaux…

L’ère d’Internet donne en effet la possibilité à tous de parler, mais cela ne signifie pas que tout le monde s’écoute. Avec les réseaux sociaux, nous sommes aussi entrés dans la « culture du clash », et le débat de société tend à se confondre avec un échange de punchlines. De même, quand on est invité dans des médias, on a cinq minutes pour intervenir : il faut être percutant, frapper les esprits. On manque souvent de temps pour dérouler son argumentaire, on est immédiatement confronté à un déferlement de commentaires, de critiques, voire d’insultes. Le dialogue de société est ainsi assimilé à un sport de combat. Il y a bien sûr une dimension positive de cette ère du réseau, où chaque citoyen peut s’exprimer, mais l’impression est bien aujourd’hui celle d’une cacophonie ou d’un brouhaha ambiant.

Comment des concours d’éloquence peuvent-ils apporter des réponses à ces questions ?

Je suis convaincu qu’il nous faut travailler collectivement dans deux directions. D’une part, il faut investir la question du débat de société, en particulier avec les jeunes métissés venus de différentes origines. Il y a en eux des ressentis très forts, liés souvent à l’héritage du colonialisme et de l’immigration. Il faut pouvoir aborder ces questions dans des espaces bienveillants, où l’écoute est possible. Sans cela, l’ambition de construire demain une société commune est illusoire. Il y a urgence à créer des agoras constructives et bienveillantes. Et je suis convaincu que la jeune génération ne demande que cela : qu’on lui propose des cadres de discussion collective.

Le deuxième axe de travail est lié à l’enjeu que représente la maîtrise du langage. Je crois à l’importance de ce que j’appelle la « prise de parole éducative » – un terme sans doute préférable à celui d’éloquence : tu viens et tu défends une conviction, quelque chose qui te tient à cœur, avec une forme qui peut être artistique, mais surtout avec de l’authenticité. Il ne s’agit pas d’une école du sophisme, ni de l’apprentissage d’un art de convaincre à tous les coups ; cela reviendrait à nier l’empathie et l’écoute active, fondamentales à nos yeux.

L’important, c’est la façon dont l’apprentissage de la prise de parole va permettre à une personne de développer son savoir être, son intelligence émotionnelle, d’entendre ce qu’elle a dans le cœur et de le conceptualiser.

J’insiste : l’important, c’est la façon dont l’apprentissage de la prise de parole va permettre à une personne de développer son savoir être, son intelligence émotionnelle, d’entendre ce qu’elle a dans le cœur et de le conceptualiser, de le formuler aux autres. Mais c’est aussi apprendre au groupe à accepter la parole de l’individu, en le questionnant si l’on n’est pas d’accord, mais sans le juger. Peut-être en l’aidant à se remettre en cause, à évoluer.

Comment ces constats et ces convictions ont-ils donné lieu à des initiatives concrètes ?

En 2012, à l’Université Paris 8 (Saint-Denis), j’ai mis en place un atelier de formation à la prise de parole éducative. Cinq matières sont enseignées : la structure du discours, le slam et les différentes formes d’écriture poétique, l’expression scénique, la voix et la respiration. La formation intègre aussi un atelier d’insertion professionnelle, car cet apprentissage de la prise de parole peut se révéler essentiel dans l’accès au monde du travail.

Cette formation, qui s’est généralisée depuis, dure soixante heures, réparties sur six semaines. Trente jeunes, sélectionnés en fonction de leur motivation, se retrouvent ainsi chaque semaine pour assister aux différents modules. Depuis, le concours Eloquentia, organisé à Paris 8 mais ouvert à tous les jeunes de Seine-Saint-Denis, a connu un réel succès. Il a par la suite été organisé dans d’autres universités, mais toujours sur l’ensemble d’un département. Nous réalisons un travail de terrain avec des associations de quartier ou avec des leaders d’opinion pour y faire venir des jeunes des quartiers, dont certains entrent pour la première fois dans une université. Dans un second temps, le département de Seine-Saint-Denis nous a ouvert l’accès à ses collèges. D’abord trente, puis cinquante… Nous intervenons maintenant dans plus d’une centaine d’établissements scolaires. En 2019, 1 500 jeunes ont ainsi pris part à nos formations.

Par ailleurs, depuis juillet 2018, un dialogue s’est noué avec l’Éducation nationale pour penser la préparation d’une nouvelle épreuve du baccalauréat : le « grand oral ». L’insistance croissante des politiques éducatives sur l’expression – qu’elle soit écrite ou orale – va dans le bon sens : en responsabilisant un jeune, en habituant chacun à donner son avis, on s’accorde la chance d’évoluer collectivement.

Nous prônons la prise de parole éducative : en remettant de l’horizontalité dans les enseignements, en éduquant un groupe à parler dans le respect des opinions des autres, en développant l’écoute active, c’est-à-dire l’amour du partage et du collectif, on contribue à faire advenir une génération apte plus tard à dialoguer et à débattre sereinement. Et ce réflexe est déjà dans l’ADN de cette génération millenium. Il est indispensable d’en tenir compte pour construire la société de demain.

Propos recueillis par Damien de Blic & Réda Didi

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