Logo du site
Dossier : Inégalités, un défi écologique ?

Pour que d’autres puissent simplement vivre


En 2015, la fortune cumulée de 62 personnes équivaut à celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité, selon Oxfam ! Même si la méthode de calcul peut toujours être débattue, le chiffre reflète une réalité insupportable. Si les inégalités entre pays ont reculé au cours des dernières décennies (Afrique subsaharienne mise à part), celles entre individus ont explosé – et plus encore en termes de patrimoine que de revenus. Dans des proportions certes variables selon les pays – la France se situant quelque part entre le Danemark et les États-Unis – elles ont atteint une telle ampleur que même le Fonds monétaire international, longtemps le héraut du néolibéralisme, s’en inquiète. Mais pas nécessairement pour les bonnes raisons : comme si de leurs incidences sur la croissance pouvait dépendre notre tolérance aux inégalités (cf. R. Sénac) !

Comment justifier de pareils écarts ? Certainement pas par le mérite, contrairement à ce qu’une idéologie sournoise avance comme une vérité scientifique (cf. D. Girardot) : selon la Banque mondiale, notre niveau de revenu s’explique pour 60 % par notre pays de résidence, et pour 20 %, par notre origine sociale (cf. M. Duru-Bellat) … Et pourtant, bien des hommes et des femmes en bas de l’échelle sont renvoyés à la terrible accusation d’être, par leur faute, « inutiles » pour la société (cf. P.N. Giraud et les propos recueillis par J.-M. Boisselier). Les écarts de richesse rendent nos sociétés malades – du stress, de la dépression, de la délinquance (cf. R. Wilkinson) … Ils travestissent nos démocraties, jusqu’à les transformer en « ploutocraties ». Mais il y a plus.

Les inégalités mettent aujourd’hui en péril les conditions de vie sur terre – et d’abord pour les plus pauvres (cf. M. Drique et C. Lejeune). Elles nourrissent la spirale consumériste quand le mode de vie insoutenable des plus riches est érigé en modèle ; elles fragilisent la cohésion sociale et le crédit des autorités politiques au moment où il faudrait engager de lourdes mutations ; elles mettent en position de force ceux-là mêmes qui fondent leur fortune sur des modes de production et de consommation insoutenables. Loin de concurrencer l’impératif de justice sociale, la sauvegarde de notre maison commune en fait une question de survie pour l’humanité. Mais il ne suffira pas de mieux répartir les richesses, si celles-ci sont assises sur le dérèglement du climat, l’élimination des espèces et la surexploitation des ressources.

L’humanité dans son ensemble devra trouver une forme de sobriété. Sans renoncer à offrir des conditions de vie dignes aux centaines de millions d’êtres humains aujourd’hui privés de l’essentiel. Un plancher social, un plafond écologique : l’espace situé entre ces deux balises est le seul horizon éthiquement acceptable pour notre humanité (cf. K. Raworth). Le défi est colossal : pas un pays ne concilie aujourd’hui ces deux impératifs. Mais une chose est certaine : cet horizon est inaccessible sans une réduction drastique des inégalités. Non pas « l’élévation » de l’humanité entière au mode de vie occidental, mais bien plutôt une convergence vers des modes de vie sobres et décents. Les transformations requises dans nos pays riches sont profondes. Car le lien entre niveau de richesse et empreinte écologique, sans être mécanique, est étroit : nous sommes, avec les riches des pays émergents, ceux qui importons le plus, qui nous déplaçons le plus, qui émettons le plus grand volume de gaz à effet de serre (cf. N. Gondran et A. Boutaud).

Réduire les inégalités : une exigence écologique et sociale. C’est cette conviction, aujourd’hui partagée par un ensemble d’associations et syndicats, de sensibilités et de missions sociales variées, avec lesquels la Revue Projet travaille depuis deux ans, qui anime ce numéro. Qui préside aussi à la tenue d’un colloque au Conseil économique social et environnemental, du 16 au 18 février 2017. Avec une grande modestie : la profondeur des ruptures à opérer invite d’abord à explorer des pistes – reconnaissance des biens communs (cf. M. Renault), allocation universelle (cf. F. Augagneur), réforme des institutions (cf. C. Guimont)…, à en débattre. Avec détermination, car le monde à naître est déjà en gestation, notamment à l’échelle locale – des coopératives d’énergie allemandes (cf. A. Rüdinger) à certaines collectivités locales (cf. S. Anderson). Mais aussi parce qu’il faudra vaincre bien des résistances pour plafonner les écarts de revenus (cf. L. Leclair et J. Merckaert) ou réallouer les rentes aujourd’hui captées par quelques-uns (cf. P. Askenazy). Avec enthousiasme enfin, parce que la sobriété n’est pas une mode, ni un acte de contrition, mais la reconnaissance que nous appartenons à une même famille humaine : il s’agit, comme y invitait Gandhi, de « vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre ».


À lire dans la question en débat
« Inégalités, un défi écologique ? »



Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

L’envol de la chouette

Le confinement mis en place pour contenir l’épidémie s’est traduit par toute une série de restrictions : limitation des déplacements, couvre-feu, port du masque… Comme les secouristes de haute montagne, nos comportements étaient dictés par une injonction à ne pas penser pour éviter une chute fatale. Un vent de liberté souffle à présent et l’on se réjouit de retrouver, petit à petit, nos libertés suspendues.Mais n’avançons-nous pas en terrain miné ? L’histoire nous enseigne que c’est dans les te...

L’État, obstacle ou allié écologique ?

L’écologie politique s’est longtemps construite en opposition à l’État capitaliste. Or si l’État reconsidère sa façon d’administrer, il peut en devenir un levier. Depuis quelques années, l’écologie a investi le champ politique. La politique a-t-elle été pour autant écologisée au sens où les combats politiques seraient désormais pensés à partir de la grille de lecture écologiste, voire mieux, de la sensibilité écologiste ? L’...

Du même dossier

L'inégalité mise en récit

Comment sont-elles vécues par des personnes vivant des situations de pauvreté et d’exclusion sociale ? Des personnes accompagnées par le Secours catholique à Dreux, Créteil et Paris, réagissent, lors d'ateliers d'écriture. « C’est pas juste ». Cette expression toute simple, si souvent entendue dans la bouche des enfants, semble devoir s’appliquer au ressenti de celles et ceux qui vivent des situations de précarité et d’exclusion. À les écouter, et sans généraliser, bien sûr, la réalité semble pl...

L’allocation universelle est-elle juste ?

Sortir de l'aliénation par le salariat, dynamiter la société de croissance, pallier la disparition du travail, démanteler l'État-providence... Le revenu de base, ou allocation universelle, trouve autant de justifications que de partisans, à gauche comme à droite. Or, pour être pérenne, une institution doit être ancrée sur des principes solides. Considérée il y a peu encore comme excentrique, l’idée d’allocation universelle1 est aujourd’hui débattue partout, dans tous les pays, au sein de chaque ...

L’égalité n’a pas à être «performante»

Plus de femmes ou d’immigrés, c’est « bon pour la croissance » ? Défendre l’égalité au nom de la « performance » est une démission politique. L’égalité doit rester un principe sans conditions, non soumis à la loi du marché. « Plus de femmes dans les instances dirigeantes des entreprises, c’est une valeur ajoutée. » « La diversité, c’est bon pour le business. » « Plus d’immigrés, ça améliore la croissance. » De tels arguments se retrouvent de plus en plus fréquemment, à gauche comme à droite1. Pe...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première a...

Pour une économie relationnelle

« On peut en savoir beaucoup sur quelqu’un à ses chaussures ; où il va, où il est allé ; qui il est ; qui il cherche à donner l’impression qu’il est ». À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1, on pourrait ajouter : « Quel monde il invente ». Car l’analyse du secteur de la chaussure, objet du quotidien s’il en est, en dit long sur notre système économique. Un système qui divise. À commencer par les humains : quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication ...

Libérons-nous de la prison !

Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénit...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules