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Dossier : Je suis débordé, donc je suis ?

Intensifier sa vie pour défier la mort ?

Crédits : Diamond Dogs / iStock
Crédits : Diamond Dogs / iStock

Entretien – « Débordé ». L’adjectif traduit littéralement notre situation actuelle, selon la philosophe C. Fleury : dépassés par les événements, mais aussi expulsés de notre propre vie. Et si la nature nous aidait à retrouver un sens de la limite salutaire ?


Vous conjuguez vos réflexions de philosophe avec une activité de psychanalyste (et, par le passé, pendant plusieurs années, vous avez fait des permanences à la cellule d’urgence médico-psychologique de Paris). Dans quelles réalités vous semble s’incarner le phénomène d’accélération ?

Cynthia Fleury - Il y a un phénomène d’expulsion de son espace-temps, qui peut être de l’accélération, mais pas uniquement. Les individus se sentent comme « expulsés » de leur vie. Je pense à ce que disait Bettelheim sur les comportements autistiques. Pour calmer un autiste, il faut mettre des bords, car ils ont des « comportements de frontières ». Ils doivent « toucher », « mettre du bord », pour récupérer un espace et un temps parce que, précisément, ils ne se sentent pas intégrés dans un espace-temps. Quand les gens me disent : « Je suis dé-bordé », le mot est très juste. La société, dans sa psychose ordinaire, pousse les gens à sortir de leurs bords, leur donnant le sentiment qu’ils sont perpétuellement à nu, sans enveloppe, mis à disposition. L’hystérie, ou tout autre comportement à tendance psychotique (variant selon la personnalité de chacun) devient une réaction quasi épidermique tant l’usure est grande. C’est un phénomène d’érosion, qui découle d’un management par le harcèlement, par la placardisation. Il remet en cause l’enveloppe psychique de l’autre, un autre que l’on vient attaquer directement ou plus sournoisement. Plus qu’une accélération, c’est un phénomène de dépossession et de déperdition. Les uns et les autres sont soumis à une expulsion de leur vie, qui peut confiner à une expulsion corporelle – au sens où ils ne se supportent plus ou mal. C’est la traduction somatique du fait de ne plus avoir de place, d’espace, de temps, car, là aussi, la confiscation du « temps propre », défini par soi-même, est grande. L’accélération, sans en interroger le sens, produit un sentiment d’expropriation.

La reconquête de ces espaces-temps est politiquement et existentiellement déterminante. Faute de quoi, les individus sont « hors d’eux » : déprimés, en colère… et la pulsion mortifère se retourne contre eux-mêmes ou contre autrui. Si vous enlevez un espace et un temps à un sujet, il n’est plus capable de penser une action, il passe à l’acte. Face à ce processus d’expulsion, certains se résignent, courbent l’échine, endurent jusqu’au burn out. D’autres deviennent hystériques. À plus grande échelle, l’accélération s’incarne dans ce monde essentiellement dominé par une intelligence algorithmique, par du trading à haute fréquence qui concerne aussi bien la finance que l’information. Quand il se joue entre 7500 et 22 000 décisions à la seconde, le contraste est éloquent avec le temps « humain » de la décision.

Comment entrer en concurrence avec un temps désincarné et récupérer de l’espace ? Des mouvements sociaux comme Nuit Debout ou Occupy Wall Street sont significatifs : on prend place, on s’installe pour récupérer un espace public sans cesse spolié, pillé. Ou bien on lutte contre ceux qui veulent le « marchandiser », à l’image de Notre-Dame-des-Landes ou d’Occupy Gezi en Turquie. Cette récupération de l’espace n’est ni naïve ni égoïste. Les occupants de la place de la République savent que ce n’est pas « leur » espace. Cette dynamique des commons renvoie au phénomène ancien de la lutte contre les enclosures1, qui s’incarne différemment aujourd’hui : « fab lab », tiers lieux, etc.

Face à une captation de l’attention et du temps mental, la réintégration dans le temps est bien plus compliquée. Le télétravail et le divertissement nous inondent : vous pourriez passer vingt-quatre heures capté par un temps qui n’est pas le vôtre. D’où une frustration immense, à laquelle les individus réagissent difficilement. Ils peuvent entrer dans un consentement, s’anesthésier, se mettre sous tutelle. Et s’ils refusent la mise à disposition, le prix à payer est le bannissement social. Dans le travail, la conséquence est un sentiment d’aliénation, car la définition du métier (activités, allocations du temps etc.) revient de moins en moins au sujet.

Vous opérez une distinction entre les notions philosophiques d’Orient (la lumière) et d’Occident (« la ténèbre »). Peut-on estimer que l’accélération contribue à nous « dés-orienter » ?

Cynthia Fleury - Mes premiers travaux s’inscrivaient dans le sillage d’Henry Corbin qui a défini les pôles Orient/Occident de façon métaphysique et non géographique ou ethnique. Il n’y en a pas de définition immuable. L’Orient signifiait un certain type d’éveil, mais la connaissance de soi passe par les deux, Orient et Occident, qui coexistent à l’intérieur de soi. Nous sommes tous « enténébrés » et lumineux, comme l’archange empourpré de Sohravardî commenté par Corbin. Cette philosophie de la lumière, on la retrouve chez les zoroastriens, les platoniciens (de Perse, de la Renaissance ou encore de Cambridge) et les néoplatoniciens. La caverne platonicienne est déjà la métaphore de la lutte de l’homme face au simulacre, ou encore contre l’asservissement volontaire que peut incarner la ténèbre. Encore une fois, il faut comprendre à quoi sert l’accélération : si elle aide à produire de la connaissance de soi, c’est un instrument intéressant. Si elle brouille et éloigne d’une connaissance de soi et des autres, il faut la remettre en cause. Mais, structurellement, l’homme a besoin d’un certain temps pour digérer ce qu’il apprend. Toute la notion d’expérience est construite autour de celle du temps vécu. Aujourd’hui, elle n’est plus guère valorisée, à l’inverse de celles de changement ou d’adaptation. Sennett raconte bien cette « fin de la compétence » : l’obsolescence programmée des choses existe bel et bien : derrière l’innovation se cache souvent une innovation falsifiée, destinée à faire perdurer l’ordre existant, sous couvert de nouveauté.

L’obsolescence n’en vient-elle pas à toucher aussi les travailleurs, au point de générer ce sentiment de « remplaçabilité » que vous décrivez ?

Cynthia Fleury - Un des premiers sentiments vécus par les patients est celui d’interchangeabilité, de remplaçabilité. C’est un découragement profond, une déconsidération et une disqualification, même chez les plus qualifiés. Ils viennent de milieux différents, mais établissent un même diagnostic de déshumanisation et de mépris. Dans un monde où le travail occupe une place centrale, cela les détruit et engendre une demande de « renarcissisation ». Ils expriment une mésestime d’eux-mêmes, infondée mais nourrie par les humiliations subies chaque jour. Leur personnalité s’en trouve changée. Sans parler du fait qu’aujourd’hui, leur travail peut être – parfois – mieux et plus vite fait par un robot. Avec de l’accompagnement, on peut essayer de reconfigurer les métiers, de reconvertir des salariés. Certains métiers, bien sûr, sont voués à disparaître. C’est parfois salutaire, car il s’agit souvent de tâches sans grande qualification, sachant que le management néolibéral a aussi standardisé ces tâches pour qu’elles deviennent insignifiantes et automatisables. Tout le monde est concerné par l’automatisation et le travail dissimilé. Un exemple courant : désormais, vous achetez vous-même vos billets d’avion ou de train sur internet, tâche autrefois accomplie par une personne en agence. Le consommateur est désormais un consommateur-producteur2. L’automatisation n’est pas à écarter bien sûr, mais seulement si l’on a un souci de justice sociale, si l’on est prêt à repenser le code du travail, à réduire le temps de travail, à créer un revenu universel citoyen, etc. Autrement dit, si l’on est prêt à accompagner ce changement. Sinon, il laisse place à la précarisation, à l’éjection des personnes de leur travail et de leur vie sociale.

« Si vous n’affrontez pas la véritable interrogation et le vrai questionnement critique de votre désir, vous êtes pris dans une course folle, où vous ne savez même plus ce que vous désirez. »

Hartmut Rosa voit dans l’accélération un désir de vivre intensément, dès lors que l’on a proclamé la « mort de Dieu ». Cette quête de vie intense est-elle pour vous le signe d’une époque nihiliste ?

Cynthia Fleury - Notre époque est en quête de performance, en-cadenassée dans ses simulacres. Elle s’illusionne, non plus sur Dieu mais sur une certaine idée d’elle-même. Incapable de gérer sa frustration, d’établir un principe de réalité, elle témoigne d’une immaturité forte. Ce qui a changé, c’est qu’il y a encore plus de vide, d’insatiabilité, de voracité… C’est une chose que la psychanalyse et la philosophie savent depuis toujours : si vous n’affrontez pas la véritable interrogation et le vrai questionnement critique de votre désir, vous êtes pris dans une course folle, où vous ne savez même plus ce que vous désirez. Et, une fois que vous l’avez, vous vous rendez compte que cela ne correspond pas à un vrai désir. Ce questionnement sur le fait que notre désir ne doit pas être sous tutelle sociale est important. En témoignent les travaux de René Girard sur la rivalité mimétique : « Je désire quelque chose parce que d’autres le désirent. » C’est une époque magnifique d’avatars, où un territoire entier de fantasmatique s’ouvre : celui de la réalité augmentée. Avec des moyens, on pourra se l’offrir. Légalement (à l’inverse d’une drogue). On peut aujourd’hui voyager à Sidney, puis aller au musée, puis sortir au restaurant, rentrer chez soi et vivre une expérience sexuelle « augmentée », mais dés-augmentée côté humain. Celui qui pourra se payer ce « luxe » pourra échapper aux contraintes mondaines – en apparence seulement, tant il faut être asservi au diktat de la performance pour jouir de son suspens. Être dans une bulle de réalité augmentée revient à être sous tutelle, sous captation, sous substance. La technique ne s’intéresse souvent qu’à l’aspect abâtardi de la politique : l’ordre, le contrôle.

Certains auteurs voient aussi dans la consommation un moyen de réalisation de soi…

Cynthia Fleury - C’est toujours une affaire de régulation et de degré. Hannah Arendt disait que les objets participent de la stabilité du monde. Si la consommation donne l’occasion de réfléchir à un objet susceptible de nous satisfaire dans la durée, elle offre un rapport raisonné, qui participe de la stabilisation du sujet. Mais on peut aussi avoir un rapport négatif à l’objet, entraînant une détérioration de soi : dès que l’on met la main dessus, il devient inexistant et il nous en faut un autre. Ce comportement est lié à l’obsolescence programmée : on n’a même plus le temps de vivre le rapport à l’objet que le désir se déporte ailleurs. Ce rapport désoriente plus qu’il ne construit. Je n’ai aucune vision diabolique de la consommation. C’est la surconsommation qui est mortifère : c’est parce que l’on n’arrive pas à gérer sa pulsion de mort de façon raisonnée, ni à la sublimer, que l’on consomme à outrance. La surconsommation, c’est d’abord de la compensation, parce que précisément le sujet est en décompensation et n’arrive plus, de façon autonome, à compenser. Alors il se remplit de façon addictive : substances, nourriture, dépenses, l’univers de la compulsion est assez restreint. Heureusement, la norme des comportements n’est pas aussi pathologique. Mais on observe, chez des personnes dans une immaturité affective, une certaine fébrilité. Si on leur dit « non » pour un objet sur lequel elles ont jeté leur dévolu, elles peuvent paniquer, ressentir un sentiment d’abandon ou de rejet. Bien sûr, refuser un iPad n’est pas refuser un objet anodin, car la connectivité n’est pas un objet mais une condition de possibilité. Elle appelle une suite : on veut telle application, pour ne pas paraître en retard, sans mesurer à quoi renvoie cette attente. Mais souvent, politiquement et écologiquement parlant, de telles positions se traduisent par un gaspillage délirant.  Comment consommer de façon plus respectueuse envers la nature et les humains qui nous entourent ? En ce domaine, la raison a encore une belle marge de progression.

Sur cet aspect politique, vous dites que la « société de consommation commune » ne fait pas « un monde commun, mais un merveilleux alibi pour ne pas avoir de monde commun »…

Cynthia Fleury - C’est un pis-aller. Consommer des produits identiques évite de se poser les vraies questions, celles de nos valeurs partagées, et de savoir si on partage ou non le récit d’un monde commun. Un produit venant chasser un autre, on repousse le jour où on affrontera le problème, où on entrera en conflit. C’est le caractère profondément pragmatique et efficace de la société de consommation. Elle crée sans cesse des alibis pour nous décentrer et nous éloigner de cette question essentielle. La paix qu’elle propose est de pacotille, mais elle fait illusion et nous occupe.

On constate chez les cadres une tension entre l’individuel et le collectif, entre le temps du travail et celui de la famille. Est-ce le propre de la dynamique d’accélération ?

Cynthia Fleury - Si on utilise le terme « individualisme » pour définir l’individu, on se rend vite compte des tensions avec le collectif. La passion de l’individu reste « égocratique » : à un moment donné, votre intérêt privé, personnel, présentiel, prend la main sur beaucoup de choses. Plus une société est individualiste, plus elle est atomisée. L’individualisme confine à une vision de toute-puissance et invite à se croire plus conséquent qu’on ne l’est. C’est une fausse idée de notre suffisance. Il s’agit plus d’un petit soleil qui tourne sur lui-même et qui oublie que la révolution copernicienne demande une autre posture.

En revanche, si on définit l’individu par le terme d’individuation, il se réalise aussi grâce à autrui. Le processus de construction du sujet, de son émancipation, passe par la juste compréhension de la place de l’autre, car tout se joue dans l’intersubjectivité. C’est la conscience de son propre manque : on peut être autonome, mais on est interdépendant. Toute la dynamique de coopération, de rencontre avec l’autre et de décentrement, est une dynamique propre à l’individuation. Celle-ci nous rappelle que l’émancipation collective et l’émancipation individuelle sont très liées. Aussi peut-on avoir un usage profondément collectif des réseaux sociaux, dans lequel on a le sentiment d’être soi-même, singulier, tout en cherchant celui avec lequel on va partager des affinités électives et s’aventurer dans un engagement commun. On construit un projet avec des personnes pas forcément proches de soi, mais avec lesquelles se crée une territorialité des valeurs.

Quelles sont les répercussions de cette difficulté à être dans le collectif sur la vitalité de notre démocratie et sur notre capacité à gérer les défis écologiques ?

Cynthia Fleury - L’État de droit, dans sa version actuelle, déficiente, travestie, qui devient le lieu d’inégalités croissantes, produit un sentiment de remplaçabilité, d’interchangeabilité, de précarisation. La singularité des individus est niée. Et en plus de détruire la psyché individuelle, il se détruit lui-même. La démocratie n’est rien d’autre qu’un aller-retour. Elle a besoin, pour être durable, de l’investissement d’individus irremplaçables, qui viennent revitaliser la démocratie par de la réflexion critique, de l’engagement associatif et citoyen, l’invention de nouvelles réformes, etc. Faute de quoi, on tombe dans une décadence, avec des individus qui ne sont plus aptes à protéger la démocratie, au sens de l’État de droit. À trop séparer les institutions des hommes, on dévitalise les deux et les institutions s’écroulent. Sans l’éveil des individus, l’État de droit n’est rien : son autoconservation nécessite de ne pas détruire le déploiement de cet éveil.

Vous dites que « les individus et les sociétés croient qu’ils vont pouvoir être les passagers clandestins de l’absence de morale », mais que la lâcheté est plus coûteuse que le courage3. Pourquoi ?

Cynthia Fleury - La seule chose qui protège un sujet, c’est de « faire » sujet. S’il n’agit pas, il déprime, tombe dans la mélancolie, allant parfois jusqu’au suicide. Le courage est protecteur : si le sujet ne prend pas le risque d’assumer son action, il aura, dans un premier temps, le sentiment de passer entre les gouttes. Sur le long terme, cette stratégie se retournera contre lui. J’en suis témoin en consultation : d’abord, le patient arbore un comportement délétère, il y a un effondrement moral, il se met en pilotage automatique. Laing parlait très bien de cela : je fais semblant de ne pas voir, je joue le jeu de jouer le jeu et je passe entre les gouttes4. On peut le faire une fois, deux fois… mais non sans provoquer une usure et une érosion du sujet. On peut, par exemple accepter un harcèlement pour garder son emploi. Mais au bout d’un an ou deux, le sujet tombera en dépression. Dans cette perspective, le courage coûte moins cher que son manque. Cette vérité analytique est aussi une vérité politique. L’histoire en atteste amplement. On se trouve d’abord d’excellentes raisons pour éviter d’être courageux, car la lâcheté est très rationnelle, dans une logique coût-bénéfice, très capitalistique. Le courageux sait ce qu’il perd, pas ce qu’il gagne. Et nous vivons une époque où la rationalité instrumentale a pris la main de façon féroce.

Vous appelez d’ailleurs, au niveau politique, à « une contre révolution libérale » pour établir une société de la reconnaissance. Comment l’opérer ?

Cynthia Fleury - Il s’agit d’abord d’engager une réflexion sur les commons, sur une éventuelle sixième République en France, sur l’expérimentation réelle et une modélisation économique du revenu universel, qui représente à mes yeux le socle d’un nouvel âge de l’État-providence. Il faut se battre pour que le travail ne soit pas assimilable à de la survie, qu’il permette de s’émanciper au lieu de s’aliéner. Ce qui implique, bien sûr, de nouveaux modes de gouvernance à l’international, une harmonisation politique et sociale au niveau européen… L’Europe est un vieux rêve de paix. Dans sa vérité quotidienne, c’est un univers de faux-jetons, une collection de sociétés qui se font une concurrence déloyale : en témoignent les pratiques de dumping social et fiscal. C’est une cour de récréation, dans laquelle les peuples sont réprimés de façon violente. L’enjeu est de construire de nouveaux outils, de puiser quelques valeurs que l’on avait laissées de côté : la coopération, la fraternité, la justice sociale, l’économie sociale et solidaire… On s’y essaie déjà un peu, mais il faut s’atteler de façon sérieuse à une véritable mise en forme.

Vous employez parfois le terme de « réconciliation » pour officialiser le besoin de l’autre, y compris de la nature. Y a-t-il, dans cette réinvention de notre relation à la nature, dans l’affirmation d’une interdépendance, une voie de sortie ?

Cynthia Fleury - Oui, à divers niveaux. D’abord en termes politiques. On constate un développement important des droits citoyens grâce à la question environnementale : elle ouvre un chemin pour faire évoluer la démocratie. Avec une autre manière d’aménager le territoire, qui prend en compte la biodiversité, une alliance beaucoup plus raisonnable entre les activités humaines et la nature. Sans parler du ressourcement que les uns et les autres peuvent ressentir près de la nature… Le renforcement du bien-être grâce à une réconciliation avec la nature n’est plus à démontrer. En matière de santé, ne joue-t-on pas avec le feu ? Il y a un pourcentage grandissant de causes environnementales dans les maladies chroniques et les maladies infectieuses. Les réflexions sur le microbiome (le génome bactérien) montrent l’immédiateté de notre interaction avec l’environnement. Les conflits autour des ressources naturelles sont depuis toujours des causes de guerres délirantes. Avec l’épuisement des ressources, ils le seront plus encore demain. La nature est le premier partenaire de l’homme.

Votre propos fait écho à l’encyclique Laudato si’ du pape François…

Cynthia Fleury - Cette encyclique m’a beaucoup parlé car elle promeut l’inappropriable, un au-delà de la propriété, au sens où personne ne peut confisquer pour soi seul l’espace-temps vital de tous. Il nous interroge sur « notre maison commune » : qu’est-ce qu’habiter ensemble une Terre ?

Cette encyclique nous dit aussi que l’absence de limites conduit l’homme à se prendre pour Dieu. Cela résonne avec le manque de « bords » que vous évoquez. Comment ré-instituer ces bords dans une société éprise de liberté, d’autonomie ?

Cynthia Fleury - Nous n’avons de la limite qu’une vue restreinte, alors qu’elle est consubstantielle à l’éducation, à la prise de conscience de ce qu’on est, à l’empathie. Plus on est empathique, plus on a conscience de la place de l’autre. Ce qu’on appelle limite est en fait une relation avec l’autre. La limite n’est pas simplement une entrave, c’est une manière d’être, un lien. Il faut sortir de l’individualisme, car il nous frustre. L’individuation s’invente à plusieurs. L’école, les médias, l’engagement associatif, tout cela peut nous l’apprendre et nous offrir des outils de mise à distance. Mais il n’existe pas de recette miracle.

« La limite n’est pas simplement une entrave, c’est une manière d’être, un lien. »

Vous parliez du ressourcement auprès de la nature, d’autres voient la prière comme espace de réappropriation de leur temps. Ces îlots d’aération pourront-ils vraiment nous sortir du mouvement d’accélération ?

Cynthia Fleury - C’est une nécessité mentale, psychique et politique, de même que, pour bien agir, il faut dormir. Si on ne récupère pas la définition du temps propre, on va droit dans le mur. Certes, sortir vingt-quatre heures de l’aliénation est impossible, mais notre travail est d’accroître des lieux de non-aliénation. Sénèque ne disait-il pas : « Sois complètement maître de toutes tes heures » ?

Propos recueillis par Marie Drique, Jean Merckaert et Claire Capou le 5 septembre 2016 à Paris.

 


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1 Réforme agraire intervenue au XVIIIe siècle en Angleterre et qui a consisté à privatiser des terres agricoles, en particulier des communaux, dont dépendaient nombre de paysans [NDLR].

2 Marie-Anne Dujarier, Le travail du consommateur. De McDo à eBay : comment nous coproduisons ce que nous achetons, La Découverte, 2014 [2008] [NDLR].

3 Cf. Françoise Taliano-des-Garets, « Grand entretien : Cynthia Fleury », Cambo, n°5, mai 2014.

4 Ronald David Laing, Nœuds, Tavistock, 1971.


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