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Dossier : Bidonvilles : sortir du déni

1850-2015 : les (mêmes) mots de la mise à distance

Mendiant à Ploudaniel, 1900-1910 (domaine public).
Mendiant à Ploudaniel, 1900-1910 (domaine public).
1851, Nantes : les « populations étrangères » qui s'installent dans les quartiers pauvres de la ville font frémir les experts. 160 ans plus tard, les origines des exclus ont changé, mais les discours font, eux, preuve d'une remarquable constance.

Extrait d’un rapport rendu en 1851 par le polytechnicien Auguste Chérot au maire d’une grande ville française (les références aux origines de la population incriminée en sont retirées) :

« Nous avons la conviction qu’il est possible, avec une ferme volonté et beaucoup de persévérance, de faire pénétrer les améliorations nécessaires dans les classes malheureuses de notre cité ; mais, nous devons le reconnaître, nos espérances se décourageraient, si les quartiers misérables, dont nous poursuivons l’assainissement, devaient être régulièrement infectés, le mot n’est pas trop fort, par ces invasions de mendiants qui nous viennent [de XX].
Ces populations, étrangères à notre département, chez lesquelles la malpropreté la plus repoussante est une seconde nature, et dont la dégradation morale est descendue à un niveau effrayant, viennent périodiquement encombrer nos quartiers les plus pauvres et les plus insalubres. Elles recherchent et n’obtiennent qu’à des prix élevés, en raison de leur insolvabilité même, des logements où le devoir de l’administration ne lui permet pas de tolérer la présence d’êtres humains. […]
Lorsqu’ils parviennent à occuper des habitations qui ne sont pas, par elles-mêmes, dans des conditions d’insalubrité, leurs habitudes d’une malpropreté hideuse, sur la personne, les vêtements, dans toutes les fonctions usuelles de la vie, ne tardent pas à y créer une insalubrité grave. Ajoutons que la plupart de ces malheureux ne comprennent que le [XX], et qu’il est presque impossible aux agents de l’autorité de s’en faire comprendre.
Nous ne saurions trop insister sur ce point, monsieur le Maire ; chacun de leurs séjours est une véritable infection des habitations, qui doit paralyser tous nos efforts et les vôtres, si on n’apporte un remède énergique à ce fléau. Car c’est un véritable fléau, une plaie déplorable que la présence, parmi nos populations, de ces pauvres gens, dont la dégradation morale égale la dégradation physique. En général, ces ménages sont encombrés d’enfants dont l’aspect est navrant.
Nous croyons fermement, monsieur le Maire, que l’administration doit se préoccuper sérieusement d’un pareil état de choses. Les mesures tendant à arrêter l’envahissement du mal seraient non moins dans l’intérêt de la population de notre ville que dans le véritable intérêt de ces infortunés. […] C’est la misère qu’ils fuient en abandonnant leurs campagnes pour se jeter dans nos villes ; mais ils ne font que changer de misère et aggraver leur triste condition.
La plupart ne comprennent ou ne parlent que [XX] : ils sont donc dans l’impossibilité de pouvoir s’employer utilement, sauf le cas exceptionnel de grands travaux de terrassement. La charité publique ne leur est pas accessible, parce qu’elle n’est acquise qu’à certaine condition de domicile ; leur seule ressource est la charité privée, c’est-à-dire son exploitation par la mendicité. […] Enfin, ils ont, outre la tentation, toute facilité, dans une grande ville, de s’abandonner à tous les vices auxquels les laisse en pâture l’absence du sens moral, à peu près étouffé chez eux, si jamais il y a été développé.
Nous pensons qu’à tous égards, il importe que cette facilité de quitter les campagnes pour venir croupir dans la misère d’une grande cité comme la nôtre, soit refusée à ces populations. L’administration doit les retenir dans les campagnes ; c’est là qu’elle doit s’occuper de venir en aide à leur misère. Elles y seront toujours plus à la portée d’un travail utile, qui leur fait, d’ailleurs, complètement défaut dans les villes. Elles y seront aussi, près du pasteur de leurs paroisses, à la portée des enseignements de la religion et de la morale, dont elles n’ont pas moins besoin que de pain. »

Quels sont les reproches faits à ces « envahisseurs » ? « Ils ajoutent de la misère à misère », dans des quartiers déjà « défavorisés » ; ils sont, « culturellement » ou « naturellement », éloignés de la civilisation moderne ; « nomades étrangers », ils ne parlent pas la langue locale, n’ont pas accès aux « services sociaux de droit commun » et ne pouvant s’« insérer professionnellement », ils mendient… Les « solutions » s’imposent, conjuguant « fermeté et humanité » : ne plus tolérer ces « installations sauvages » ; travailler à leur « insertion » dans leur région d’origine, car ce n’est pas leur « rendre service » que de tolérer de telles « conditions de vie indignes ». Ainsi reformulées, les idées et la logique argumentative du rapport correspondent très exactement aux discours officiels tenus ces dernières années sur les « Roms » vivant dans des « campements illicites ». Or ce texte vieux de plus d’un siècle et demi porte sur les… migrants bas-Bretons venus s’installer dans la ville de Nantes1.

La permanence des discours mobilisés pour justifier une politique de non-accueil et d’exclusion a de quoi inquiéter : nos sociétés de la « gestion rationnelle » semblent tout autant qu’hier fondées sur des représentations fantasmagoriques, des autres et de nous-mêmes. Mais elle peut aussi, paradoxalement, rassurer: malgré tout, les « indésirables » parviennent tant bien que mal, au fil du temps, à se faire une place. Prendre conscience de ce simple fait pourrait alléger le prix qu’ils payent pour mener à bien ce travail d’ (auto)insertion, en réinjectant un soupçon de confiance (non pas naïve mais factuelle) vis-à-vis de nos aptitudes au fameux « vivre ensemble ».



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1 L’intégralité du rapport et son commentaire par Didier Guyvarc’h (« Un manifeste de 1851 contre les immigrés bas Bretons ») ont été publiés dans Genèses, 24, 1996, pp. 137-144.


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