Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : Vers une finance au service de la société ?

Donner à la finance un visage


Le système financier s’effondrerait, le reconstruirait-on à l’identique ? Sûrement pas. Certes il n’aura pas été inutile. La protection et la gestion de l’épargne, le financement de l’économie productive, la transformation d’une épargne liquide en crédits de long terme, la couverture des risques sont de réels services rendus à la société. Mais la mémoire de sa dérive est encore fraîche.

Industrie de service, la finance en est venue, trop souvent, à asservir le reste de l’économie. Avant la crise, elle captait 40% des profits des entreprises américaines. Sa part dans le Pib européen est passée de 2,3 % à 8,2 % entre 1951 et 20071. Depuis les années 1970, les besoins se sont bien sûr diversifiés : montée du risque de change, financement des États sur les marchés, progression des retraites par capitalisation (cf. A. Mérieux). Mais la libéralisation des capitaux et la concentration du secteur ont mis les grandes banques en position de force face aux entreprises (les États sont priés de les secourir en toutes circonstances), au point de mettre la société en péril.

Le secteur financier ne s’est pas effondré. Après 2008, il a vite recouvré son emprise sur l’économie réelle. Sur le marché des produits dérivés (11 fois le Pib mondial), à quels besoins répondent les 93% de transactions encore échangées entre acteurs financiers ? Si la finance est un service, y compris en faveur des plus précaires (cf. A. Bernard), le sens du mot est à redécouvrir. Que faire ? Devant l’ampleur du chantier, aucune initiative ne saurait se substituer à la justice, quand la captation des richesses prend des tournures frauduleuses (cf. J.-F. Gayraud). Rien ne remplacera, non plus, l’action politique. Face à la puissance des lobbies, la priorité devrait être au renforcement des contre-pouvoirs (cf. T. Philipponnat).

Et l’épargnant ? Il peut choisir sa banque sur d’autres critères que le prix (cf. G. Capelle-Blancard, J. Couppey-Soubeyran, J. Merckaert). La traçabilité est le maître-mot de banques alternatives comme la Nef. Dans le même esprit, la finance solidaire propose une affectation de l’épargne ou des revenus du capital vers des secteurs à forte utilité sociale (emploi, agriculture bio, logement d’insertion).

Devenu roi, l’actionnaire peut aussi faire entendre sa voix. Encore faut-il qu’il s’en serve, comme le rappelle la dérive des banques coopératives à l’insu des sociétaires (cf. M. Abhervé). L’investissement socialement responsable (ISR) permet de mettre ses placements plus en accord avec ses valeurs, par l’exclusion de certaines entreprises ou la sélection des plus vertueuses en matière sociale ou environnementale. Hier marginal, l’ISR pèse aujourd’hui 5% des actifs financiers en France (cf. D. Blanc). Pour quel bilan ? (cf. N. Notat et G. Capelle-Blancard).

L’actionnaire peut encore interpeller directement la direction d’une entreprise qui investit dans des États répressifs, dans les paradis fiscaux ou dans les gaz de schiste. Cet activisme a fait ses preuves outre-Atlantique (cf. L. Loubières), mais en France les normes (et les entreprises) ne l’encouragent guère (cf. D. Branche). Les ONG, comme les salariés, les syndicats ou les élus (cf. É. Loiselet), ont ici un rôle à jouer.

Cependant, « donner du sens à son argent » n’est pas la préoccupation de tous. 60% de l’épargne des Français n’a pas d’allocation préétablie (cf. B. Séjourné). Les « Trente Euphoriques » (des années 1970 à 2007) sont passées par là : tant que les rendements étaient au rendez-vous, pourquoi s’en soucier (cf. P. Dembinski) ? Forts de cette confiance, les intermédiaires ont volontiers complexifié et opacifié leur gestion, recourant à de soi-disant savants calculs de risque (cf. C. Walter) et décourageant le client de comprendre. Et ils se sont servis. « Plus les chaînes s'allongent, plus elles échappent aux règles et aux contrôles habituels (…). [Les] accumulations de capitaux [sont] d'autant plus considérables que le commerce au loin se partage entre quelques mains seulement2. » Une finance « responsable » suppose que quelqu’un ait à « répondre » de la promesse échangée. Aussi bien, l’engouement actuel pour un moindre recours aux intermédiaires financiers est une bonne nouvelle. Le risque est accru ? S’il est assumé, il prend du sens.

À lire dans la question en débat
« Vers une finance au service de la société ? »

Dans nos archives « Finance »



J'achète Le numéro !
Vers une finance au service de la société ?
Je m'abonne dès 3.90 € / mois
Abonnez vous pour avoir accès au numéro
Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L’homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des...

Le clerc en sursis ?

La plupart des confessions religieuses excluent les femmes des charges sacerdotales. Pour combien de temps ? Patriarcale au superlatif, l’Église catholique voit son modèle vaciller. Le patriarcat demeure la règle dans le monde religieux. Dans des contextes très différents, les trois monothéismes le pratiquent. Tous invisibilisent les femmes, contrôlent leur corps et les tiennent éloignées de la sphère publique. Circonstance aggravante, ce bastion bien défendu l’est par...

Du même dossier

Comment bien choisir sa banque ?

Au-delà des prix, quelques critères simples – solidité, proximité, responsabilité – devraient aider à bien choisir sa banque. Pourtant, peu d’épargnants osent en changer. C’est que chacune tient à garder ses clients ! Tout le monde s’accorde à le dire : on ne peut pas placer son argent entre les mains de n’importe qui. Or la crise financière a érodé la confiance dans le secteur bancaire et financier. Le collectif « Sauvons les riches » relayait à sa façon, fin 2010, l’appel à quitter sa banque l...

Financiarisation : la révolution silencieuse

Depuis les années 1970, le capitalisme s’est transformé considérablement sous l’effet de la place croissante prise par la finance dans l’économie. Quelle en est l’incidence ? À quel point les marchés financiers sont-ils encore laissés à eux-mêmes ? L’influence de la finance sur l’activité économique, malgré des crises régulières, est longtemps restée relativement cantonnée. En Europe, les marchés étaient de faible taille et très cloisonnés et le secteur financier relativement peu développé. Aux ...

ISR : rendre le monde meilleur ?

Investir dans les secteurs de son choix, encourager les entreprises les plus vertueuses en matière environnementales et sociales… Au-delà des objectifs affichés de l’investissement socialement responsable, quel est son impact réel ? Débat entre Nicole Notat, fondatrice de Vigeo, une agence de notation extra-financière, et l’universitaire Gunther Capelle-Blancard. Selon certains de ses promoteurs, l’investissement socialement responsable (ISR) contribuerait à rendre le monde meilleur. Quelle en e...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première a...

Pour une économie relationnelle

« On peut en savoir beaucoup sur quelqu’un à ses chaussures ; où il va, où il est allé ; qui il est ; qui il cherche à donner l’impression qu’il est ». À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1, on pourrait ajouter : « Quel monde il invente ». Car l’analyse du secteur de la chaussure, objet du quotidien s’il en est, en dit long sur notre système économique. Un système qui divise. À commencer par les humains : quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication ...

Libérons-nous de la prison !

Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénit...

1 Guillaume Bazot, « La finance est-elle devenue trop chère ? Estimation du coût unitaire d’intermédiation financière en Europe, 1951-2007 », Les notes de l’IPP, n°10, juin 2014.

2 Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Arthaud, 1985, pp. 53-59.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules