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Dossier : Quels pouvoirs ont les victimes ?

Prendre soin des victimes de la torture

Réfugié somalien au Kenya. ©Kate Holt/IRIN
Réfugié somalien au Kenya. ©Kate Holt/IRIN
Quand on a été torturé, être reconnu comme victime, c’est accéder à un statut, mais aussi risquer d’être enfermé dans le traumatisme. Au Centre de soins Primo Levi, des professionnels de la santé et du droit accompagnent des demandeurs d’asile au-delà de la souffrance.

Créé en 1995, le Centre Primo Levi s’adresse aux personnes victimes de violences politiques, exilées en France. Par l’action de son centre de santé, il « prend soin » des personnes qui ont été confrontées à l’intentionnalité malveillante d’un autre, d’un semblable, dans un contexte politique qui a rendu cette violence possible.

Le mandat de l’association et la mission de son centre de soins s’adressent non pas aux « victimes » mais à des « personnes » victimes de violences inouïes : la répression politique, la torture, la guerre, un génocide. Ce qui peut sembler n’être qu’une nuance est en réalité un positionnement éthique primordial, à la fois pour les patients eux-mêmes (nous les appelons ainsi car il s’agit d’un centre de soins) et pour celles et ceux qui en prennent soin. Il est important de se rappeler qu’un vécu spécifique, aussi dément, arbitraire et injuste qu’il ait pu être, ne détermine pas une personne, ne peut la réduire au statut de victime. Avec chaque patient, il s’agit d’une rencontre singulière, d’un chemin singulier à envisager pour surmonter les effets traumatiques des violences extrêmes.

Originaires d’une cinquantaine de pays chaque année, les patients sont pris en charge par une équipe composée de psychologues cliniciens et psychanalystes, de médecins généralistes et de kinésithérapeutes, mais aussi d’accueillants, de juristes et d’assistants sociaux. Tous participent au soin, à la restauration du lien. Près de 350 personnes par an – hommes, femmes, enfants, mineurs isolés – sont reçues, soignées et accompagnées pour une durée moyenne de deux ans environ. Une prise en charge de longue durée peut être nécessaire, car les effets de la violence politique sur la personne sont multiples, profonds, complexes et durables. Il s’agit de se donner le temps nécessaire pour atténuer l’impact des traumatismes, pour retrouver l’estime de soi, sa dignité et une certaine autonomie. Sans prétendre « guérir » de la torture, chose impossible, l’équipe pluridisciplinaire souhaite apporter un mieux-être réel (physique, psychique et social) à ses patients.

La torture réduit la personne à un état extrême de détresse et d’impuissance. Rien ne peut préparer à une confrontation avec l’imminence de sa propre mort. Difficile, après, de retrouver un sentiment de sécurité et d’investir dans un avenir. Se rajoute ici la rupture du lien d’appartenance à la communauté d’origine, l’exil et les deuils difficiles. Être désigné en tant que « victime » devient un point de repère qui donne sens à sa souffrance en permettant de franchir, entre autres, le seuil de l’isolement et de la méfiance. Après avoir été maltraité physiquement, moralement, après avoir été humilié au plus intime de son être (voire lorsque l’on ressent la culpabilité d’avoir échappé quand d’autres sont morts ou que l’on sait sa famille persécutée parce qu’on s’est échappé), devenir une « victime » offre « la possibilité d’une image supportable de soi-même ».

Dans l’espace thérapeutique, il est nécessaire de conduire la « victime » à un travail de désidentification de ce point de repère.

Or le sujet risque de devenir otage de cette image. Paradoxalement, dans l’espace thérapeutique, il est nécessaire de conduire la « victime » (alors que cette reconnaissance a été un préalable nécessaire à l’instauration de tout lien de confiance) à un travail de désidentification de ce point de repère. Si cette désignation, en effet, donne un sens à la douleur, elle ne suffit pas à l’éliminer. Dans la souffrance, le sujet est souvent pris dans une confusion inconsciente entre non-pouvoir et non-vouloir parler. Il est figé dans cet instant où l’horreur l’a rendu muet. Il ne peut ni intégrer l’événement traumatique au cours de ses représentations, ni l’abstraire du champ de sa conscience. La situation traumatique l’envahit comme si sa vie se réduisait à ce moment-là.

Le rôle du psychothérapeute est alors de susciter la parole, d’inviter « celui qui lui adresse une demande d’aide à s’engager dans la traversée de sa vie, avec ce qu’elle comporte de bon et de mauvais, de risque et de danger, avec ses marques qui, tout au long de sa vie, ont laissé des traces indélébiles. Il s’agit de conduire à une investigation où l’interrogation et le doute sont soutenus, pour qu’un dire s’énonce en restituant la dimension symbolique à la fixation répétitive du récit traumatique. Mais encore, de lui donner la possibilité de remémorer le passé dans le présent pour que son histoire ne cesse de s’écrire dans l’avenir ».

Le rôle du psychothérapeute est de susciter la parole, d’inviter « celui qui lui adresse une demande d’aide à s’engager dans la traversée de sa vie ».

Pouvoir se situer de nouveau sur le fil du continuum de sa vie implique, pour nos patients, d’être reconnu en tant que victime : une inscription qui ne conteste pas la véracité des dires sur les événements. Un lieu de soins dédié peut être un premier lieu d’inscription et d’affiliation. Dans le cas de personnes qui demandent l’asile, c’est-à-dire une protection, le statut de réfugié, tant convoité, est le seul qui « légitime » le départ, la fuite, l’exil. C’est un geste public et politique fort qui inscrit la personne dans notre communauté d’humains. Un geste pour reconnaître que l’État doit protection à toute victime fuyant persécution. Et une fois cette reconnaissance acquise (j’ai été entendu, on m’a cru), un autre type de travail peut s’engager, pour bâtir une nouvelle vie. D’où l’importance du travail de la juriste du centre de soins auprès des patients. Nombreux sont ceux qui, faute de recevoir la protection internationale que confère le statut de réfugié, doivent se tourner vers une procédure de demande de régularisation… pour raison de soins. Statut pervers qui permet à la personne de rester légitimement en France le temps des soins mais qui joue comme une injonction à rester « malade » afin d’éviter d’être renvoyé dans son pays.

Au carrefour des enjeux cliniques, sociaux et politiques, le travail du Centre Primo Levi est de suivre et d’accompagner des parcours singuliers de personnes qui ont été confrontées à l’histoire sociale et politique du pays qu’ils ont quitté, et s’affrontent, au présent, à celle du pays qui les accueille. Trouver sa place parmi nous, pour vivre enfin, et non seulement survivre, après la torture et la violence politique.



L’association a été fondée par cinq ONG : la section française d’Amnesty international, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, Médecins du monde, Juristes sans frontières et Trêve (regroupant des cliniciens ayant acquis une expérience auprès des personnes victimes de torture), chacune ayant deux représentants au conseil d’administration.

Des salariés formés à l’entretien d’accueil.

Je m’appuie ici sur un écrit d’Helena d’Elia, psychologue clinicienne au centre de soins depuis 1998 : « Psychothérapeute au Centre Primo Levi », Mémoires, n° 19-20, automne-hiver 2002, pp. 10-11.

Idem.

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