Logo du site
Dossier : Quel travail sans croissance ?

Réduire le temps de travail reste la solution !

Photo credit: ëlectrafa on Visual hunt / CC BY
Photo credit: ëlectrafa on Visual hunt / CC BY
Face à la crise de l’emploi et aux mutations du travail, attendre un hypothétique retour de la croissance est un leurre, nous dit la sociologue Dominique Méda. Mieux vaut réaliser un partage contrôlé du travail, lui redonner du sens et se projeter au-delà de la croissance.

Nous traversons actuellement une double crise : une crise de l’emploi et une crise du travail. La crise de l’emploi semble la mieux connue. Le taux de chômage est devenu l’un des indicateurs dont les évolutions sont les plus scrutées, même si les chiffres officiels (2,9 millions de personnes en France métropolitaine au quatrième trimestre 2012) sont très différents du total des inscrits à Pôle emploi (5,3 millions à la même époque) et relativement éloignés de la perception qu’en a la population. Estimé à 10,4 % de la population métropolitaine active en 2013, le taux officiel flirte ainsi avec son record de 1997 (10,8 % aux deux premiers trimestres). Le phénomène dit « halo du chômage1 » n’a fait que s’amplifier : aux personnes recherchant un emploi et sans aucune activité, on doit ajouter celles cherchant du travail tout en exerçant des activités réduites. Il faut aussi prendre en compte celles dont les trajectoires mêlent contrats très courts ou périodes d’intérim et celles en sous-emploi2 (5,3 % des personnes en emploi). Enfin, pour prendre la mesure de cette crise, on doit prendre en considération la « déstabilisation des stables3 » : outre les personnes en emploi « précaire » (12,3 % de la population en emploi), une partie de celles en CDI ne sont plus véritablement protégées, en raison des licenciements (dont seule une toute petite partie fait l’objet d’un plan de sauvegarde de l’emploi), des fermetures et liquidations d’entreprises et, désormais, du grand nombre de ruptures conventionnelles (320 000 en 2012, soit 16 % des fins de CDI). En 2007 déjà, la France était l’un des pays où s’exprimait le plus fortement la crainte de perdre son emploi et ne pas en retrouver un à compétence égale.

Le travail déboussolé

Suite aux nouvelles formes d’organisation du travail4 et à un nouveau type de management (notamment dans le secteur public), la crise de l’emploi se double d’un véritable malaise et d’une perte de sens du travail. Les Français présentent des niveaux de stress, de fatigue et d’insatisfaction au travail parmi les plus élevés sur le Vieux Continent. La dernière enquête sur les conditions de travail en Europe, menée par la Fondation de Dublin, a confirmé les travaux que nous avions présentés en 2008 avec Lucie Davoine5. Déjà les Français étaient les plus nombreux à déclarer qu’ils étaient souvent stressés au travail, que leur travail les empêchait de consacrer le temps nécessaire à leur famille et à leur couple, que leurs chances de promotions étaient faibles et leur salaire peu élevé. Une enquête consacrée par Radio France au sens du travail a mis en évidence, plus spécifiquement, que les cadres et professions intermédiaires du service public (sans nécessairement être fonctionnaires) – population diplômée extrêmement attachée au travail et à ses valeurs – désespéraient de celui-ci et déclaraient des états de fatigue et des souhaits de retrait très élevés. Cette enquête impute cette perte de sens à l’obsession actuelle pour la rentabilité et la productivité, qui empêche d’effectuer un travail de qualité. Partout l’on se plaint du caractère déshumanisant et inefficace des indicateurs mobilisés par le management et de leur inaptitude à mesurer les capacités des salariés. Dans le même temps, les Français restent, de loin, ceux dont les attentes à l’égard du travail sont les plus fortes : le considérant comme très important, ils sont également les plus nombreux à en plébisciter l’intérêt, les jeunes plus encore que les autres.

La perte de sens du travail est imputée à l’obsession actuelle pour la rentabilité et la productivité, qui empêche d’effectuer un travail de qualité.

En dépit de cette double crise, nombre d’économistes et d’institutions réclament, plus que jamais, un allégement de la protection de l’emploi, c’est-à-dire un assouplissement des règles qui encadrent l’embauche et le licenciement des salariés, considérées comme autant de rigidités empêchant les ajustements nécessaires de s’opérer sur le marché du travail. Malgré les destructions d’emplois, l’idée continue à progresser que l’augmentation du taux et de la durée du chômage proviendrait des réticences des employeurs à embaucher et de leur crainte de ne pouvoir se séparer de leurs salariés. Faciliter la séparation serait ainsi le meilleur remède pour lutter contre les destructions d’emplois… C’est sur ce fondement que se sont déployés des dispositifs comme la rupture conventionnelle en 2008 et, plus récemment, les mesures inscrites dans l’Accord national interprofessionnel et dans la loi de sécurisation de l’emploi de 2013. C’est dans la même perspective que s’inscrivent les discours récurrents prônant la modération salariale, la diminution permanente du coût du travail, du niveau d’indemnisation du chômage ou des minima sociaux, comme un des moyens de sortir de la crise. Au cœur de cette rhétorique se trouve une croyance : le chômage serait non pas un défi collectif mais un défaut individuel, de l’ordre de la paresse. Pour le combattre, il faudrait inciter, voire obliger les individus à revenir sur le marché du travail. De cette conviction découlent les propositions visant à récompenser ceux qui reprennent des quotités plus importantes d’emploi (RSA-activité) et à rendre à nouveau dégressives les indemnités chômage. Dans une telle configuration, renouvelée dans les années 1990 et portée par des institutions internationales comme l’OCDE, le travail est une « désutilité », les individus ont naturellement tendance à lui préférer le « loisir » : il faut donc mettre en place des incitations ou des sanctions pour qu’ils acceptent de reprendre un emploi. Le recul par rapport au statut du travail promu par la Déclaration de Philadelphie, affirmant que « le travail n’est pas une marchandise », est complet ! De même que le décalage entre les attentes posées sur le travail (principalement des attentes de réalisation et d’expression de soi) et la représentation du travail proposée par l’économie.

Outre la politique de contrats aidés – indispensable – et les espoirs placés dans la facilitation des ruptures de contrat, le principal levier pour lutter contre le chômage reste aujourd’hui, aux yeux du gouvernement comme d’une partie des partenaires sociaux6, le retour de la croissance.

Partageons le travail !

Peut-on s’accorder le luxe d’attendre ce retour, quand nous ignorons s’il aura lieu ? L’examen des courbes de la croissance en France et en Europe sur une longue période laisse à penser que la forte croissance des Trente Glorieuses a constitué une exception, une sorte de parenthèse, et que la saturation de l’équipement de base des ménages connue alors ne se reproduira pas. La croissance connaît une baisse tendancielle depuis… 1968 (voir graphique).

Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Ce que l’écologie fait à la politique

Un demi-siècle après les premières alertes scientifiques, l’écologie a bel et bien trouvé un débouché politique : de nouvelles instances, de nouveaux partis sont régulièrement mis sur pied. Mais pour faire advenir des changements politiques à la hauteur des enjeux, c’est notre cadre de pensée qu’il nous faut révolutionner. 1 « Écologisation » du politiqueLes enjeux écologiques sont désorm...

L’envol de la chouette

Le confinement mis en place pour contenir l’épidémie s’est traduit par toute une série de restrictions : limitation des déplacements, couvre-feu, port du masque… Comme les secouristes de haute montagne, nos comportements étaient dictés par une injonction à ne pas penser pour éviter une chute fatale. Un vent de liberté souffle à présent et l’on se réjouit de retrouver, petit à petit, nos libertés suspendues.Mais n’avançons-nous pas en terrain miné ? L’histoire nous enseigne que c’est dans les te...

Du même dossier

Pour des territoires « zéro chômeur de longue durée »

Combien coûte à la collectivité le chômage de longue durée ? L’État l’ignore, mais ATD Quart Monde a fait le calcul. Avec 30 milliards d’euros annuels en jeu, le mouvement propose une expérience originale pour rendre aux exclus du marché du travail ce que la Constitution conçoit comme un droit : l’emploi. Exclus de la vie économique, les chômeurs de longue durée et les travailleurs précaires sont soumis à une double peine : ils font l’expérience de la privation d’emploi et celle de la « mendicit...

Travail : la stratégie du temps retrouvé

Une majorité d’Américains a tout misé sur le travail et les revenus qui y sont associés. La vie sociale, le sommeil, la santé ? Sacrifiés. Quand l’emploi disparaît, que reste-t-il ? Travailler moins pour le marché et investir le temps retrouvé dans de nouvelles activités productives : telle est, pour Juliet Schor, la voie de la raison et du bien-être. Une réflexion originale et stimulante. Nous comprenons aisément que le salaire horaire ou mensuel est la rétribution d’un emploi. Mais les activit...

Survivre en temps de crise. Une perspective historique

Comment les plus pauvres survivent-ils ? Les stratégies déployées au XVIIIe siècle (multiplication des activités, développement des réseaux sociaux et épargne) témoignent d’une volonté farouche de s’en sortir sans dépendre de la charité d’autrui, stigmatisante et aléatoire. Un état d’esprit vivace en temps de crise. Dans l’Europe préindustrielle, tous ceux qui n’ont que leur travail pour vivre – telle est alors la définition du pauvre – multiplient les stratégies économiques pour traverser les c...

Du même auteur

Repenser le travail et l’emploi par l’écologie

La crise de l’emploi est telle qu’il semble devenu tabou d’évoquer celle du travail : la dureté de ses conditions, le sens que l’on peine à y trouver. Alors les uns parlent révolution technologique, les autres, flexibilisation du marché du travail. Il est pourtant un scénario à même de faire face aux deux crises : la reconversion écologique. Nous vivons une double crise : une crise de l’emploi, dont témoigne un...

Se libérer de la consommation

L’insoutenabilité de nos modes de consommation, désormais bien établie, rend plus intolérable encore le fait qu’une minorité se gave tandis que d’autres manquent de l’essentiel. Mais le consumérisme habite aussi nos imaginaires. Le dépasser suppose d’y substituer un nouveau paradigme. La prise de conscience des liens existant entre l’activité humaine et les risques de dérèglement climatique, l’augmentation des pollutions diverses et des déchets, les pics de ressources non renouvelables, etc., es...

[VIDÉO] La société de consommation en question

La transition énergétique interroge nos modes de vie, inextricablement liés à une énergie abondante et peu chère. La consommation, ancrée dans les « habitus », constitue aussi un moyen de distinction et l’expression d’un statut social. À quel imaginaire fait appel une société plus sobre ? Quelles formes d’organisations sociales et économiques inventer dans le respect des générations présentes et à venir ? Watch the English version of the videos hereDominique Méda, philosophe et sociologue, Matth...

Vous devez être connecté pour commenter cet article

1 réactions pour « Réduire le temps de travail reste la solution ! »

JEANNE PARINO
18 November 2013

On parle beaucoup du fiasco que rencontre la réforme des rythmes scolaires... Il faut dire que le gouvernement refuse de voir les vrais problèmes et d'appliquer les vraies solutions !! La réforme à mener se trouve en effet dans la diminution du temps de travail... Le progrès, ce n'est pas de travailler plus, et dans des conditions déplorables... Le progrès c'est que tout le monde puisse travailler, tout en gardant du temps pour soi et ses enfants... Parce que le bien-être des enfants passe par le bien-être des parents... Parce que nous ne sommes pas des machines... Parce que nous méritons mieux que ce que la société actuelle veut bien nous offrir !

* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules