Société |  Isabelle Coutant |  Seuil, 2018, 224 p., 19 € Par Jean-Marie Carrière | 29 août 2018
Print Friendly



Au cours de l’été 2015, celui d’un fort mouvement migratoire vers l’Europe, un lycée désaffecté, dans le quartier de la Place des Fêtes à Paris, est occupé par des migrants : arrivés 150 fin juillet, ils étaient plus de 1 400 le jour de l’évacuation décidée par la préfecture à la mi-octobre. Isabelle Coutant, habitante de la place et par ailleurs sociologue au CNRS-IRIS, reconstruit « l’événement » qu’a représenté leur présence au milieu du quartier, à quelques dizaines de mètres de logements sociaux, d’une crèche, d’un collège et d’une école maternelle. L’enjeu étant la confrontation entre la cause des « réfugiés » et la cause d’un quartier. Isabelle Coutant fait le choix de raconter ces trois mois d’occupation, car un événement se comprend par le récit que l’on en fait. Une mobilisation apparaît dont les appuis se modifient : d’abord les « soutiens » à l’occupation, relayés ensuite par des solidarités plus locales et ancrées dans l’histoire militante du quartier, sans compter sur les compétences, les ressources et les stratégies des délégués des migrants. Le récit de la présence, agitée, complexe, difficilement organisée et troublante des migrants s’achève après l’évacuation et la mise en place d’un centre d’accueil géré par Emmaüs. Tout cela a laissé des traces dans le quartier. On l’entend en particulier du côté des collégiens, si proches du lycée, et des habitants, riverains solidaires ou hostiles. De nouvelles mobilisations naissent, comme une sortie de l’entre-soi, qui se concrétisent autour de la Place des Fêtes par plusieurs éditions d’une « Cafête », auxquelles se joignent peu à peu les mamans africaines et les jeunes des classes populaires. L’ouvrage d’Isabelle Coutant s’appuie sur des entretiens et sur un regard sociologique. Sa construction est particulièrement intéressante. Par le récit, d’une part, qui donne d’approcher les acteurs selon la manière dont ils vivent et se représentent l’événement de l’occupation. Mais aussi par la composition d’un espace des points de vue, méthode héritée de Pierre Bourdieu, qui permet à l’auteure, elle-même déstabilisée par cette rencontre, de tenir la distance nécessaire à l’analyse. Trois excellents portraits d’habitants du quartier (au chapitre IV) font percevoir l’impact de la présence des migrants. Par la perception des faits et des attitudes comme un événement, enfin. Penser l’occupation comme telle, et non comme le simple avatar d’une politique migratoire, rend sensible aux interrogations des habitants, concernés en première ligne par les questions : comment et pourquoi cela a-t-il pu se produire ? Et comment vivre l’après d’un moment qui a beaucoup fait bouger les lignes ?