Religion |  Marie-Emmanuelle Chessel,
Nicolas de Brémond d’Ars,
André Grelon
 |  Presses de Sciences Po, 2018, 330 p., 26 €
Par Bertrand Hériard Dubreuil | 31 juillet 2018
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Cette étude sur les patrons chrétiens est une contribution originale à l’histoire religieuse et sociale de la France contemporaine. Fondée en 1926, la Confédération française des professions est d’abord une fédération des syndicats professionnels catholiques où cohabitent des médecins, des avocats, des bouchers… Animés par deux anciens de l’Action populaire dont un aumônier jésuite, ils diffusent la doctrine sociale de l’Église telle qu’elle s'élabore entre Rerum novarum et Quadragesimo anno. Engagés pour un dialogue au sein de chaque profession, ils sont conduits par exemple à instaurer une commission permanente avec la CFTC  ̶  ce qui les immunisera d’un soutien inconditionnel à la Charte du travail de Vichy. Au sortir de la guerre, alors que se créent le CGPME et le CNPF, l’organisation se transforme en mouvement patronal de pensée (CFPC), qui réfléchit aux grandes réformes de l’État, dans une école du chef d’entreprise (ECE) et à travers de multiples « séminaires de doctrine sociale appliquée ». Mais les sections ainsi créées laissent progressivement place à une vie d'équipes où l’on réfléchit à articuler foi et pratique d’entreprise. C’est ce modèle qui s’impose dans les années 1980 : participer au mouvement devient une manière de vivre une vocation de « patron chrétien » à la lumière de l’Évangile. En 2000, le CFPC devient « Entrepreneurs et dirigeants chrétiens » (EDC), manifestant ainsi le passage d’une vision en termes de statut (le Patronat) à une vision en termes de responsabilité (fonctionnelle) – comme venait de le faire en un sens le Medef. Dans toute cette histoire, les patrons chrétiens témoignent de la recherche d’un autre libéralisme. Avant la guerre, la lecture de la doctrine sociale de l’Église est celle d'un refus à la fois d'un libéralisme sans limites et du collectivisme. Au moment du Concile, elle se veut attentive aussi bien au rôle légitime de l’État pour encadrer l’économie et à la promotion de formes d’intéressement. Depuis les années 1980, elle se préoccupe d'une moralisation de l’économie : depuis une grande campagne contre la corruption (1992-1996) jusqu’à la promotion de labels plus responsables et plus éthiques par la Fondation pour une économie au service de l’homme. Finalement, les patrons chrétiens contribuent à la réflexion sociale de l’Église à partir d'un discernement pratique dans leur engagement professionnel.