Politique |  Christian Laval |  Éditions La Découverte, 2018, 264 p., 21 € Par Émeline Baudet | 28 juin 2018
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Après L’homme économique en 2007 et Ce cauchemar qui n’en finit pas en 2016 avec Pierre Dardot, Christian Laval poursuit son exploration des racines et des interprétations du néolibéralisme dans cette double biographie intellectuelle. Foucault et Bourdieu ont en commun d’avoir eu l’intuition, l’un dans les années 1970, l’autre dans les années 1990, que ce paradigme dominant en économie avait des fondements politiques et philosophiques qui expliquaient sa réinterprétation et son actualisation par les instances du pouvoir dans l’ensemble de la sphère sociale de notre époque. À partir d'une fine analyse historique et conceptuelle de l’utilitarisme de Bentham, de l’ordolibéralisme allemand et du néolibéralisme de l’école de Chicago, Christian Laval montre que dans la pensée de Foucault, le néolibéralisme ne se réduit pas à l’apparent désengagement de l’État. Celui-ci, au contraire, s’appuie sur les institutions (l’école, la police ou la prison) pour construire un milieu de gouvernement social qui fait du marché concurrentiel son principe directeur. La biopolitique est ainsi comprise comme ce champ qui gère les individus comme un capital physique, selon une logique entrepreneuriale qui récompense ou blâme en fonction de la réussite et du mérite de chacun. La lecture de Foucault semble avoir au moins partiellement inspiré Bourdieu dans sa propre lecture des systèmes de domination. Le système de pouvoir néolibéral, qui place au fondement même de l’éducation les principes économiques de concurrence et de mérite au détriment de la culture véhiculée par les institutions traditionnellement prestigieuses, impose un nouveau pouvoir symbolique dans lequel les calculs rationnels de l’individu remplacent les délibérations démocratiques justifiant l’action sociale et collective. La « révolution néolibérale » a été construite par l’État, au sein de l’élite politique et administrative qui, en s’appropriant la notion de rupture, décrédibilise les autres alternatives politiques. Particulièrement fouillée, cette enquête sur cette « accélération de la construction politique des hommes économiques » est plus que jamais inspirante pour penser notre propre actualité.