Société |  Alexis Cukier |  Vrin, 2018, 128 p., 9 € Par Louise Roblin | 21 juin 2018
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Qu’est-ce que le travail ? Qu’y a-t-il de commun entre les diverses professions ? Comment redéfinir ce que la philosophie a longtemps considéré comme fabrication d’objets avec des ressources naturelles (définition remise en cause par l’industrie des services) ? Chercheur en philosophie sociale, Alexis Cukier entend, dans ce brillant petit ouvrage, examiner la dimension sociale du travail, au-delà d’une approche naturaliste – continuité des cycles biologiques du corps humain – ou d’une approche technique – une activité intelligente, propre à l’humain. Cela en trois étapes. Premièrement, les institutions sociales (le marché, l’entreprise, l’État,...) fixent les conditions sous lesquelles une activité est considérée comme du travail ou non et répartissent les fonctions des travailleurs dans la division sociale du travail. Deuxièmement, le travail est le paradigme à partir duquel l’ensemble des rapports sociaux peut être appréhendé et mis en ordre, l’un des principaux vecteurs de reconnaissance des capacités des individus et donc, d’inscription de ces individus dans un collectif, mais il est aussi un facteur d’ordonnancement des affects, valeurs et pratiques dans les relations sociales. Dans une troisième et dernière partie, Alexis Cukier explore les spécificités du travail dans les sociétés capitalistes. Le travailleur y vend l’usage de son travail à un employeur, pour en obtenir un salaire lui permettant d’acheter d’autres marchandises dont il a besoin pour vivre. Ainsi, dans une approche « socio-écologique », l’auteur rend-il d’abord compte de l’exploitation intensive des ressources tout autant que des hommes. Mais le droit du travail permet de restreindre l’aliénation qui résulte de la dépossession des travailleurs de la maîtrise de leur activité. Alexis Cukier appelle alors à dépasser l’opposition entre une vision du travail comme émancipation et une autre comme aliénation, en proposant (avec Christophe Dejours, Yves Clot et Yves Schwartz) de trouver l’émancipation dans le travail aliéné lui-même : celui-ci peut toujours comporter une expérience de contrôle du milieu de travail et des normes qui le régissent.