Politique |  Christian Laval,
Pierre Dardot
 |  Lux, 2017, 296 p., 16 €
Par Louise Roblin | 24 mai 2018
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Le très prolifique duo de l’Université Paris-Nanterre Pierre Dardot (philosophe) et Christian Laval (sociologue) poursuit ses recherches sur les communismes avec cet excellent livre qui retrace l’histoire de la « révolution d’Octobre », depuis l’acte inaugural de la prise de pouvoir par le parti bolchevik. Corrigeant la légende, les auteurs rappellent que la révolution sociale (le renversement violent de toutes les autorités par un mouvement social) avait précédé la révolution politique (et la mise en place d’un nouveau gouvernement, à la logique de parti), et non l’inverse. Il n’y eut donc pas, à proprement parler, de « révolution d’Octobre ». C’est plutôt d’un coup d’État militaire dont il s’est agi. Il a bénéficié d’un contexte propice et a fait croire à une prise du pouvoir « par » les soviets (officiellement reconnus comme la plus haute autorité de l’État, mais pure fiction juridico-politique dans les faits, vides de leur sens originel de « conseils », c’est-à-dire d’institutions d’un pouvoir populaire). En d’autres termes, la dictature du prolétariat prévue par Marx est certes devenue une dictature, mais celle du Parti. C’est ainsi qu’Octobre est l’exemple même de « ce que n’est pas une révolution ». Et les auteurs de s’étonner que cette dictature et la terreur qui l’a accompagnée n’aient pas tué l’image lumineuse de la « révolution d’Octobre ». Bien au contraire, son ombre s’est étendue sur les soviets de Février, passés dans l’oubli collectif, et jusqu’au Mexique et en Espagne (les deux autres grandes révolutions sociales du XXe siècle), qui ont pourtant été des moments de prodigieuse inventivité démocratique. Surtout, « l’ombre d’Octobre » a « presque fini par éclipser les multiples significations que le mot [de communisme] avait avant l’insurrection bolchevique ». Les trente dernières pages sont en ce sens tout à fait passionnantes : elles tournent le projecteur vers le « communisme de la communauté » des années 1840, puis le « communisme de l’association des producteurs » des saint-simoniens, et enfin vers le « communisme des communs », projet en cours d’élaboration prenant appui sur des expérimentations multiformes (et longuement développé dans leur précédent ouvrage Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle). Avec cet ouvrage amplement documenté, les auteurs réussissent leur pari, en rendant à nouveau possible l’interrogation sur les sens que le mot de « communisme » pourrait prendre demain.