Écologie |  Alexander Federau |  Puf, 2017, 436 p., 23 € Par Xavier Ricard Lanata | 15 mai 2018
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Après L’évènement Anthropocène, de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz (Seuil, 2013), qui en proposait une analyse critique tout en se l’appropriant à nouveaux frais, Pour une philosophie de l’Anthropocène d’Alexander Federau se donne à voir comme un travail patient de reconstitution du parcours de cette notion dans le champ intellectuel, depuis ses origines immédiates (la publication de l’article « Geology of mankind » de Paul J. Crutzen dans la revue Nature en 2002) jusqu’à celles, plus lointaines, qui la rattachent à des notions voisines (anthropozoïque, biosphère, noosphère...). De Platon à Teilhard de Chardin en passant par Buffon ou Lovelock, Alexander Federau propose une lecture critique, mais pour autant ni désabusée ni narquoise, de la notion d’Anthropocène. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de mettre au jour la contradiction fondamentale qui la traverse : alors qu’elle assigne à l’homme le statut de force géologique, susceptible de transformer durablement l’écosystème terrestre – à l’instar des grands bouleversements des temps préhistoriques – et qu’elle semble implicitement en appeler à un dépassement de notre modernité anthropocentrée et aveugle aux contraintes du macro-organisme planétaire, elle reconduit finalement l’anthropocentrisme. Comme si la maxime de Protagoras « l’homme est la mesure de toute chose » prenait désormais, à l’ère de la méga-machine thermo-industrielle, une signification littérale. L’homme peut-il être, par lui-même, l’acteur de son propre dépassement ? L’auteur trouve une voie de réponse dans l’œuvre de Marx, notamment dans ses Manuscrits de 1844, qui établissent une distinction entre « homme naturel » (naturwesen) et « homme spécifique » (gatungswesen) : au premier les déterminations biologiques, au second les artefacts par le moyen desquels l’homme se distingue, en tant qu’espèce susceptible de transformer son environnement. Marx est de ce point de vue un des premiers à penser le processus d’hominisation en tant que fabrique sociale d’un milieu, qui surdéterminera ultérieurement les conditions d’évolution de l’espèce. L’auteur en appelle dès lors à une « géohistoire de l’Anthropocène », qui permettrait de représenter, d’une manière entièrement nouvelle, le double mécanisme, social et naturel, d’engendrement des sociétés humaines : « L’histoire de l’espèce est aujourd’hui une anthropo-histoire : on n’y trouve que des hommes et des femmes. […] Il y manque toujours l’air, l’eau, le dioxyde de carbone, les bactéries dénitrifiantes. […] Ce que la géohistoire doit pouvoir montrer, c’est le couplage entre le Système Terre et les systèmes sociaux ». Le livre s’achève par une passionnante « herméneutique du site » : c’est à cet échelon que l’on peut combiner toutes les disciplines issues des sciences sociales et naturelles, pour produire le spectacle d’un homme tout à la fois façonneur et façonné, appelé à se décentrer pour mieux se saisir dans sa singularité pure et atteindre à une pleine conscience des possibilités qui lui sont encore données de vivre.