Société |  Jeanne Teboul |  Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2017, 262 p., 27 € Par Audrey Franco | 14 novembre 2017
Print Friendly



Depuis le déploiement de l’opération Sentinelle en janvier 2015, le soldat en uniforme est réapparu dans le quotidien des métropoles françaises. De 2009 à 2016, Jeanne Teboul a mené une enquête de terrain ethnographique dans un régiment et un centre de formation de jeunes militaires parachutistes de l’armée de terre. Elle a suivi le quotidien des jeunes recrues et de leurs formateurs à la caserne. En étudiant les « modalités concrètes de la fabrique du soldat », Jeanne Teboul montre la manière dont ces jeunes gens sont formés et transformés par l’institution militaire et comment de jeunes civils prennent conscience du caractère hors du commun de leur futur métier. Seule une minorité d’entre eux voient dans leur engagement un tremplin pour fuir le chômage ou compléter leur formation. La plupart s’engagent par adhésion au modèle de société proposé par l’institution.

Lors des rituels d’entrée (le passage chez le « coiffeur » et la perception du paquetage), il s’agit de se délester de sa vie antérieure pour « devenir soi-même ». On apprend alors à obéir, à résister physiquement (au froid, à la douleur, au manque de sommeil). Le corps s’aguerrit pour remplir les deux fonctions essentielles du corps du soldat : combattre et parader (l’auteur effectue un rapprochement avec « les deux corps du roi » étudiés par Ernst Kantorowicz)…

Il faut ensuite se former et les témoignages montrent des jeunes pour lesquels le passage dans le système scolaire a été douloureux et qui éprouvent quelques fois des difficultés à redevenir élèves. La personnalité de l’instructeur et sa pédagogie tiennent naturellement un rôle important. L’obtention du béret rouge marque l’entrée dans la famille parachutiste, l’inscription dans une lignée avec un parrain, l’allégeance à une identité commune et l’appartenance à un corps qui le dépasse et qu’il doit honorer.

Le chapitre intitulé « Rompre » évoque cependant plusieurs situations : celle de cette jeune femme qui a éprouvé des difficultés durant sa formation, de ce jeune homme qui, à peine recruté, évoque son intention de quitter l’armée, de cet autre qui dénonce l’attitude de certains instructeurs. Des témoignages qui rappellent les limites de la formation proposée par l’institution.

Il conviendrait de prolonger cette réflexion en rappelant que le parachutiste de l’armée de terre peut être projeté à tout moment sur un théâtre d’opération. Déployé en premier, il doit attendre les renforts parfois plusieurs jours. Endurant et agile, il doit exécuter des ordres rapidement et avec précision, pour ne pas être un danger pour lui-même et pour le groupe. Malgré les bouleversements sociétaux, l’armée demande à des jeunes d’adhérer à un modèle qui propose une identité forte, reposant, aujourd’hui encore, sur l’héroïsme et le sacrifice présentés comme des vertus ultimes.