Société |  Gilles Babinet |  Le Passeur éditeur, 2017, 224 p., 18,50 € Par Michel Griffon | 10 novembre 2017
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Dans L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité (2014) et Big Data, penser l’homme et le monde autrement (2015), publiés également chez Le Passeur éditeur, Gilles Babinet décrivait les changements induits par les capteurs d’information, les connexions entre objets, les progrès des logiciels, les volumes d’information et la robotisation, l’ensemble constituant le logiciel complet d’une entreprise du futur. Il en évoquait les conséquences pour l’éducation, la santé, les processus de production et de nombreux aspects de la vie courante. Avec Transformation digitale : l’avènement des plateformes, l’auteur poursuit son exploration de l’ère numérique et sa description de la révolution qui nous attend en s’intéressant plus encore aux entreprises. Celles-ci seront touchées par l’avènement des «  plateformes  » au cœur même de leurs processus de production, de leurs modèles d’affaire et d’organisation.

Une plateforme consiste en un ensemble de bases de données, de logiciels, de systèmes d’exploitation, permettant la représentation et la réalisation de fonctions, principalement dans le cadre des entreprises. C’est, en quelque sorte, le cerveau d’une entreprise, sa version numérique, virtuelle. Par ailleurs, «  l’entreprise-plateforme  » se fonde sur la possession massive de données à partir desquelles des analyses nouvelles sont possibles : besoins des consommateurs, comportements, marchés… Elle rend possible de nombreuses simulations sur leur avenir, leur représentation virtuelle autorisant par nature une grande flexibilité d’options. Elle assure aussi la prise en compte des idées des parties prenantes dans l’entreprise et constitue ainsi un instrument potentiel d’intelligence collective, permettant l’épanouissement d’un état d’esprit collaboratif. On est bien loin de l’entreprise vue par «  l’économie institutionnaliste  » comme un nœud de contrats entre propriétaires, management et salariés. Les plateformes sont un moyen de penser la flexibilité future des entreprises et donc leur reformulation périodique – comme dans un idéal structurel schumpétérien (destruction, reconstruction adaptative des entreprises). Cela dessine un futur où aucun avantage technologique ne sera acquis pour longtemps.

Mais on s’interroge dès lors sur ce que deviendra l’entreprise réelle, devenue la projection d’un modèle virtuel où le processus productif sera de plus en plus robotisé et où, par conséquent, le travail humain pourtant directement concerné sera «  subsidiarisé  » par rapport à la machine. La généralisation de ces pratiques n’aboutira-t-elle pas à ce que l’on ait, d’un côté, des «  entreprises cerveaux  » donneuses d’ordres et, de l’autre, des entreprises sous-traitantes en totale dépendance ? Un autre aspect des plateformes est celui de la «  désintermédiation  » (l’«  ubérisation  ») : la mise en relation directe des demandeurs et des offreurs (les deux en très grands nombres) rend inutiles les activités d’intermédiation qui captent et conservent l’information pour être indispensables. Serait-ce l’accomplissement d’un «  marché parfait  », mettant en relation instantanément toute l’offre et toute la demande ? Cette économie connectée conduit rapidement vers une société fluide, voire «  liquide  ». Par exemple, le marché immobilier de la location qui est aujourd’hui entre les mains d’agences peut rapidement devenir un marché aux enchères sur le web, moyennant des visites virtuelles des logements. Le marché de l’emploi de courte durée pourrait connaître le même sort. Cette société exigera la même fluidité des salariés, devenus tributaires des variations de volume de travail. Ceux-ci devront abandonner des savoir-faire obsolètes, acquérir rapidement de nouvelles capacités, jouer la plurifonctionnalité…

Pour Gilles Babinet, il s’agit de rien moins que d’une révolution anthropologique, un changement de civilisation. On peut s’en inquiéter pour ceux qui n’entreraient pas dans le mouvement qu’implique cette nouvelle modernité, les laissés-pour-compte de la société numérique. On peut aussi s’inquiéter de la concentration des données personnelles – et de la rente qui en émane – dans de très grandes entreprises privées et de la perte d’intimité face à des systèmes d’information intrusifs. On peut aussi s’en réjouir si les coûts de production des biens fondamentaux utiles au bien-être en sont réduits, donnant de nouvelles opportunités à l’épanouissement de la personne humaine. Par exemple, les données massives de santé humaine représentent une ressource très utile pour la médecine et pourraient avoir le caractère d’un bien public à accès contrôlé.

On le voit, le livre Transformation digitale suscite un grand nombre de questions éthiques et politiques. L’entreprise-plateforme étant la forme la plus flexible que l’on puisse imaginer, elle requiert une flexibilité de ses moyens (salaires, emplois) et de son environnement (sous-traitance). La société «  liquide  » ainsi supposée est-elle souhaitable ? Le modèle de ce type d’entreprise appelant à concentrer l’information d’un domaine donné, il tend naturellement vers le monopole de l’information et restreint les libertés de ceux qui en sont l’objet. Un possesseur d’automobile, par exemple, n’a pas accès aux informations relatives à l’état de son véhicule, alors que l’entreprise, elle, a un pouvoir d’accès exclusif aux capteurs d’information posés sur la voiture. Ce qui crée une asymétrie d’information au désavantage du consommateur. Et le marché étant mondial, le monopole de l’information sera potentiellement mondial. Ce même phénomène, appliqué aux analyses médicales, pourrait certes être utile à la création de données massives comme bien public, mais aussi, à l’inverse, créer de l’information individuelle par des corrélations d’informations sur l’état biologique des personnes privées, sans que celles-ci en aient connaissance ou y aient accès. Autre grande question : la constitution progressive d’une sorte de double virtuel de la société par la généralisation de l’information dans de nombreux domaines ne risque-t-elle pas de créer la tentation de former des sociétés virtuelles d’une rationalité théoriquement «  parfaite  » (par exemple une plateforme de marché atomisé) et, finalement, de définir les sociétés réelles comme des «  applications  » (le marché réel obéissant au logiciel) ? Dans la même perspective, l’accumulation d’informations sur de nombreux sujets donnerait plus d’efficacité et d’emprise à l’économie de marché, renforçant la capacité de la «  main invisible  » d’orienter le cours des sociétés par la rationalité du marché. Mais la possession de données en monopole par les géants de l’information crée à l’inverse une asymétrie de pouvoir de marché au détriment des consommateurs.

Ce livre est écrit par l’un des meilleurs connaisseurs de la révolution numérique, dont il est aussi l’un des promoteurs. Il est d’une grande richesse en informations, comme les deux précédents ouvrages de Gilles Babinet. Cependant, la fascination créée par la puissance du numérique lui fait passer sous silence la question de la soutenabilité du numérique en termes d’énergie et de matériaux. De même, le livre tend à considérer que cette révolution numérique est inéluctable. Les questions éthiques qu’elle pose sont d’une telle importance que cela mérite de réfléchir à ces évolutions et de les mettre à distance en les analysant avec attention.