Société |  Laurent de Sutter |  Les Liens qui Libèrent, 2017, 154 p., 15,50 € Par Jean Vettraino | 19 juillet 2017
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« Je me lève et je prends des pilules pour dormir… ». Pilule, de Damien Saez, s’ouvre sur ces mots. D’une certaine manière, ce petit essai, agréable à lire, poursuit la même chanson. Laurent de Sutter montre comment les procédés chimiques de contrôle du corps sont progressivement mis au point au XIXe siècle, quand le terme « anesthésie » est inventé par un médecin de Boston. Développés par d’éminents chimistes, médecins et psychiatres, ces drogues et leurs usages, en même temps qu’ils soulagent la douleur, charrient intrinsèquement une certaine vision de la société, et, in fine, des individus qui la composent. Qu’il s’agisse de l’hydrate de chloral ou de la chlorpromazine, le but recherché est le même : calmer « l’excitation » nuisible à l’entourage, même si le patient se voit retrancher de toute émotion. Mais l’auteur ne s’arrête pas là. Du laudanum – un dérivé du pavot dont les vertus médicales sont testées dès le XVIe siècle – à la cocaïne, de l’occupation de la nuit à la pilule contraceptive, Laurent de Sutter esquisse la théorie d’un « narcocapitalisme ». Ce terme traduit l’idée selon laquelle le souci d’ordre et d’efficacité du capitalisme aurait investi, à travers  la chimie moderne, nos êtres mêmes. L’être serait le lieu d’une « psychopolitique », allant plus loin dans le contrôle que la biopolitique foucaldienne. Le sens de la vie n’en serait-il pas changé ? Le propos théorique, pour agile qu’il soit, est démesuré… mais sans effet narcoleptique.