Économie |  Michel Bauwens,
Vasilis Kostakis
 |  Fondation Charles Léopold Meyer, 2017, 112 p., 9€
Par Bernard Perret | 7 juillet 2017
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Les excès de l’ubérisation ont, quelque peu, brouillé l’image de l’économie collaborative. Beaucoup n’y voyant qu’une forme de concurrence déloyale ou un nouveau moyen de se soustraire à l’impôt, en phase avec le mouvement général de dérégulation et de marchandisation. Le mérite de cet ouvrage est de faire ressortir que la logique de l’échange entre pairs (P2P) contient cependant en germe une transformation, voire un dépassement du capitalisme : « Le P2P et la participation à des communs peuvent globalement être considérés comme synonymes, au sens où ces deux termes décrivent la capacité de contribuer à la création et à l’entretien d’une ressource partagée. » Les auteurs n’ignorent pas que le P2P est devenu un ingrédient du capitalisme – sa logique reste le plus souvent subordonnée à celle du profit. Néanmoins, ce que j’appelle « l’hybridation de la logique marchande » tend à recentrer l’économie sur les communs. C’est l’un des apports de l’ouvrage : montrer que le P2P est, à la fois, une « infrastructure technologique » (une nouvelle manière de créer de la valeur grâce à Internet) – dont l’apport décisif est de permettre une coordination à grande échelle sans avoir besoin de prix de marché ni d’organisation hiérarchisée – et un « type de relations sociales au sein des réseaux humains ». Ainsi peut-on l’envisager comme un nouveau mode de production et d’échange qui crée « un potentiel de transformation vers une économie générative vis-à-vis des gens et de la nature ». Cette évolution se heurte, cependant, au fait que le capitalisme conserve la maîtrise des processus d’accumulation et de reproduction du capital : « aussi longtemps que les commoneurs ne disposeront pas de leur propre processus d’autoreproduction en dehors du processus d’accumulation du capital, elle ne restera qu’un proto mode de production, et non un mode de production à part entière. » Aussi bien, l’ouvrage esquisse une stratégie de transformation sociale, fondée sur la création de « coalitions progressistes » axées sur la gestion des communs. C’est ici, peut-être, que l’on pourrait adresser une critique à cet excellent livre : la stratégie proposée mise sur la dynamique associative et la démocratie locale, trop peu sur la transformation des politiques publiques et la création de nouveaux outils institutionnels et juridiques. N’est-ce pas par la médiation du droit que les biens communs accèdent généralement à l’existence sociale ?