Société |  Fabrice Dhume-Sonzogni |  Demopolis, 2016, 226 p., 21€ Par Edwin Hatton | 30 janvier 2017
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Communautarisme. Comment ce néologisme, inconnu il y a vingt ans, a-t-il réussi à envahir le débat public au point de s’imposer aujourd'hui comme une évidence ? Sociologue des discriminations, Fabrice Dhume-Sonzogni interroge dans cet essai la fortune et la trajectoire de ce terme repoussoir. En analysant son occurrence et son emploi dans la presse quotidienne nationale, il met en évidence ses présupposés idéologiques. Sa thèse est que communautarisme ne recouvre pas une réalité tangible mais une « entreprise morale et politique ». Plus qu’un concept, il est une figure rhétorique d’exclusion, visant à « disqualifier toute politique minoritaire en l’assignant à l’altérité », comme l’écrit Eric Fassin dans la préface. A peu près absent du discours journalistique avant 1995, le mot s’impose en l’espace de dix ans dans tous les débats de société. Sa diffusion rapide et massive est due en partie au travail actif de plusieurs chroniqueurs du Figaro et du Monde (le quotidien du soir fut le premier journal à véhiculer ce terme). Sous leur plume, communautarisme ne désigne jamais des faits concrets mais un sentiment diffus de danger pour la République, qui serait menacée par les minorités et en particulier par les musulmans. Ce n’est pas un hasard si l’usage se généralise à partir du 11-Septembre 2001, en même temps que s’impose une lecture sécuritaire de l’islam qui connecte le dedans au dehors (ennemi intérieur et extérieur). Qu’il soit imputé aux musulmans, aux juifs, ou aux homosexuels, ou aux étrangers, le communautarisme désigne l’Autre, toujours soupçonnable d’infidélité à la Nation. En effet, « il n’est jamais question de communautarisme masculin, hétérosexuel ou blanc ; c’est toujours le communautarisme des minorités sexuelles ou raciales qui pose problème » (Eric Fassin). En pointant du doigt ces communautés, le groupe majoritaire les fait exister et se pose en incarnation de l’universel. Pour les promoteurs du terme, le communautarisme serait le résultat du « multiculturalisme » anglo-saxon. Ils vont jusqu’à attribuer à ce mot une origine américaine (dans la philosophie communautarienne) alors qu’il s’agit d’un néologisme français sans équivalent dans d’autres langues. Associé aux États-Unis, aux Balkans ou au Liban, le communautarisme est vu comme un mal venu d’ailleurs, profondément étranger au génie universaliste français. Il aurait prospéré dans l’Hexagone du fait de l’irresponsabilité de la gauche, supposée trop coulante avec l’islam et les communautés. Mais la dénonciation est finalement devenue une cause très fédératrice : on la retrouve de la gauche à l’extrême-droite, aussi bien à la Manif pour tous que chez des féministes historiques... Fabrice Dhume-Sonzogni reconnaît que s’expriment là des peurs qui ont des objets bien réels : terrorisme, insécurité sociale grandissante, affaiblissement des solidarités traditionnelles, perte de confiance dans le politique, remise en question des croyances acquises... Mais le discours anti-communautariste s’attaque moins aux causes profondes de ces peurs qu’il ne les instrumentalise « pour tenter d’enclencher un effet de panique morale, situation favorable à un maintien de l’ordre ». En agitant le spectre de la guerre civile, les tenants de ce discours somment les minorités de rester à leur place et de démontrer vis-à-vis de la République une « allégeance sans condition ni fin ». En ce sens, l’accusation de communautarisme est « le bâton qui accompagne la carotte de l’intégration ». La rhétorique du communautarisme n’agit pas seulement sur les représentations, elle autorise les « passages à l’acte ». Ainsi, permet-elle de discréditer des associations ayant une base communautaire, de contester le droit antidiscriminatoire, voire de justifier certaines discriminations, par exemple le refus d’attribuer des logements sociaux à des familles étrangères afin d’éviter le risque de « ghettoïsation ». Cette grille de lecture sous-tend également une gestion sécuritaire des banlieues, vues comme des « zones de non-droit » en proie au « repli communautaire ». Finalement, conclut l’auteur, le discours anticommunautariste véhicule – sous couvert de la dénoncer – une logique de guerre qui se décline sur deux faces : à l’intérieur, un ensemble de dispositifs destinés à cantonner les minoritaires à une place subalterne et à restreindre plus globalement les libertés collectives; à l’extérieur, une guerre contre le terrorisme qui se joue en Afghanistan, en Irak, en Lybie, en Syrie, au Mali, au Yémen, autant de territoires généralement définis comme des « mosaïques ethniques » où le communautarisme irait de soi. Mais cette conclusion peu argumentée ne convainc pas tout à fait. C’est bien la seule faiblesse de cet ouvrage rigoureux et salutaire.