Monde |  Martin Deleixhe |  Classiques Garnier, 2016, 218p., 23€ Par Jean-Marie Carrière | 26 janvier 2017
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Lieu crucial des parcours migratoires et des politiques de contrôle qui s’y veulent efficaces, la frontière apparaît tout à la fois fragile et puissante. Elle n’est pas la simple ligne de démarcation entre les territoires relevant d’entités souveraines, elle a aussi pour effet de tracer l’appartenance politique de tout un chacun, selon le registre inclusion/exclusion. Fragilité, alors, de sa légitimité et puissance de son pouvoir de répression. L’effectivité relative des contrôles des migrants aux frontières manifeste le malaise de la démocratie libérale, prise entre la revendication souveraine à l’autodétermination et la reconnaissance des droits humains universels. Le contrôle unilatéral des frontières est-il justifié comme filtre d’un territoire par un peuple circonscrit? La théorie démocratique peut-elle concevoir un régime frontalier et un mode de contrôle qui fasse droit aux revendications légitimes de ceux et celles qui sollicitent résidence tout autant que participation? L’ouvrage de Martin Deleixhe offre un parcours engagé à partir de ces questions, en vue d’une ré-élaboration du concept de la frontière en lien avec le paradoxe de la démocratie libérale. Il procède en trois parties. Il offre en premier lieu une topographie des réponses démocratiques apportées à la contradiction apparente entre autodétermination des peuples et liberté individuelle de mouvement: quatre positions théoriques sur le contrôle démocratique des frontières. La seconde partie, à la suite de Kant et de Derrida, examine la thématique d’un droit à l’hospitalité qui régulerait le contrôle des frontières: l’hospitalité non seulement comme vertu morale individuelle, mais aussi comme base d’une politique collective. La troisième partie explore la reconstruction du concept de frontière dans l’œuvre de Balibar, pour mettre en évidence le lien possible entre hospitalité et démocratie. L’écriture est un peu touffue, parfois déséquilibrée. Mais le parcours réflexif ici proposé présente le grand avantage de répondre à une exigence tout à fait nécessaire aujourd’hui: repenser la frontière pour remettre en question les représentations courantes autour des limites de la démocratie, de la souveraineté, de la propriété et du territoire, de la forme nationale de l’Etat; représentations qui pèsent encore trop sur les politiques migratoires et en obèrent fortement la pertinence. On retiendra une idée majeure: penser la frontière comme lieu – pas nécessairement aux confins du territoire – où les politiques doivent être pensées non en termes de définitions ou de statuts, mais en termes de procès et d’accès, notamment à la citoyenneté distinguée de la nationalité.