Société |  Martine Boudet et Florence Saint-Luc (dir.) |  Presses universitaires du Mirail, 2014, 480 p., 26 € Par Pascale Gruson | 27 juillet 2015
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Il faut saluer le travail de l’équipe de spécialistes, enseignants et chercheurs en sciences de l’éducation dirigée par Martine Boudet et Florence Saint-Luc. Il réussit cette prouesse de traiter du système d’enseignement dans son ensemble sans en voiler la complexité. La diversité de ses parties, leurs spécificités ne sont pas ignorées, mettant au jour les modalités de leurs agencements, des ouvertures ou au contraire des impasses qui en résultent.

Le point de départ du livre est le projet qui a donné naissance à la loi-cadre de juillet 2013, celui de refonder l’école de la République. Si le système d’enseignement doit, comme le souhaitaient les réformateurs de la IIIème République, former des citoyens autonomes et capables d’action responsable dans un monde plein de potentialités mais aussi d’obscurités, il doit le faire dans un contexte de connaissance assez profondément enrichi et de données techniques et sociétales quelque peu renouvelées. Les dérives du système d’enseignement contemporain ne proviennent sans doute pas d’une inaptitude imputée à un public d’élèves beaucoup plus hétérogène qu’auparavant, aggravée par l’incompétence si volontiers attribuée à leurs professeurs. Ce qui en menace les équilibres vient plutôt d’un rapport au présent qui renonce trop facilement à l’éducation du citoyen au profit d’une soumission servile aux contraintes du marché et à celles des échanges économiques qui lui sont associées. Le citoyen bien formé est celui qui peut avoir les moyens d’évaluer l’objectivité supposée de ces contraintes, en fait plutôt volatiles et désordonnées.

La démonstration est menée à plusieurs niveaux. Elle s’ouvre sur le thème des connaissances que l’enseignement doit transmettre obligatoirement, en particulier dans l’enseignement primaire et dans celui du collège unique. Un thème souvent abordé, mais plutôt dans la polémique. Il faut souligner que certains enseignements sont devenus absolument nécessaires à la formation du citoyen, dans le contexte d’une société mondialisée, médiatisée et multiculturelle. Celui de la statistique (cf. Emmanuel Brassat et aussi Jean-Claude Régnier) est tout particulièrement indispensable pour juger d’affirmations quantitatives qui se présentent comme générales et définitives : on ne peut utiliser n’importe comment la loi des grands nombres ; on ne peut pas confondre des probabilités avec des causes. L’importance d’un bon enseignement mathématique de la statistique ouvre à un autre débat, celui du contenu de l’enseignement des sciences sociales (Martine Boudet, Laurence de Cock) et de la manière dont il est introduit dans l’enseignement secondaire. Il est évidemment essentiel aussi de s’interroger sur les conditions de formation des enseignants (Martine Boudet, Florence Saint-Luc), sur les modalités de reconnaissance de leurs compétences, étant entendu que les publics auxquels ils s’adressent sont très hétérogènes. La question des sciences de l’éducation (pédagogie et didactique) est ici essentielle, loin des lazzis et critiques hautaines sur le « pédagogisme », brandis par ceux qui ne constatent que de loin, voire par ouïe-dire, un problème tout à fait nouveau.

Pour mieux comprendre l’enjeu d’un projet de refondation de l’école de la République, il faut alors faire de l’histoire et engager des comparaisons entre différents systèmes éducatifs, eux-même soumis à pareille exigence et ambition. Il n’est pas certain, en ce domaine, que les jugements venus des évaluations de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), comme l’étude PISA (Programme for international student assessment) aident à y voir plus clair.

Les auteurs ne sous-estiment pas enfin la responsabilité qui est la leur dans l’analyse critique et constructive qu’ils ont prise en charge. Ils formulent donc de manière assez détaillée un programme de réformes, sous l’angle de la démocratisation du système éducatif : quelles connaissances proposer, quelles recherches engager, quels enseignants recruter.

Dans un temps où les accusations faciles et les indignations pompeuses s’accumulent, ce livre donne matière, par les informations qu’il apporte comme par sa construction, à comprendre que le système d’enseignement français peut avoir de remarquables ressources pour autant que l’on ne néglige pas la visée éthique, politique, critique, dans laquelle son histoire, ses développements, ses acteurs enseignants l’ont inscrit, sans l’abandonner à une concurrence mercantile qui le menace de dilution.