Monde |  Bruno Parmentier |  La Découverte, 2014, 256 p., 19 € Par Jean Vettraino | 27 octobre 2014
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Le chiffre annuel de la faim est tombé en septembre : 805 millions d’individus en souffrent dans le monde, l’immense majorité vivant dans des pays en développement[1]. C’est dire la terrible actualité du livre de Bruno Parmentier, ingénieur et économiste, directeur pendant dix ans du Groupe École supérieure d’agriculture d’Angers. Cette vaste synthèse est particulièrement accessible. L’effort pédagogique est manifeste : la clarté de l’exposition est complétée par quelques tableaux, une vingtaine d’encadrés permettant de faire le point sur le classement mondial de l’alimentation d’Oxfam, l’« intensification écologique » de l’agriculture développée par la recherche française ou encore l’agroécologie urbaine de La Havane. À cela s’ajoutent quelques anecdotes personnelles. Faim zéro est la suite d’une autre synthèse, publiée en 2007, qui a fait date : Nourrir l’humanité. Les grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXIe siècle (La Découverte).

« La faim est politique, son éradication aussi. » Cette assertion, qui introduit l’ouvrage et revient au cours du propos, en donne la clé de voûte. Le choix du mot « faim » n’a rien d’anodin[2] et le titre lui-même constitue une sorte d’appel politique. Il se réfère naturellement au programme « Fome Zero » mis en place au Brésil sous la présidence de Lula da Silva (2003-2010), véritable politique nationale, coordonnée et intersectorielle, associant la société civile, incarnée dans des institutions et un cadre de redevabilité clair. Les résultats furent probants : réduction de la malnutrition infantile de 61 % entre 1999 et 2009, réduction de la pauvreté rurale de 15 %, etc. Mais le titre renvoie aussi au « Défi Faim Zéro », lancé par le secrétaire général des Nations unies en juin 2012. On peut regretter qu’il n’en soit fait qu’une description, sans dire que cette initiative, par son caractère très général et non contraignant, relève surtout de l’effet d’annonce. Si l’auteur insiste sur le caractère politique de la faim, il rate sans doute les multiples enjeux liés à la quantification même du phénomène, au niveau national comme au niveau international. Les chiffres ont en effet des répercussions en termes de politiques publiques mais aussi de médiatisation[3]. En revanche, les aspects socio-culturels sont bien pris en compte, quoiqu’à un niveau très global, qu’il s’agisse de la culture professionnelle des acteurs engagés, de la déconsidération de l’agriculture, de la « culture du gâchis » dans les sociétés occidentales, des attitudes face aux technologies ou encore de l’incompréhension des techniciens face aux solutions mises en œuvre localement et relevant d’une autre rationalité que la leur.

Dans Nourrir l’humanité, Bruno Parmentier avait écrit quelques pages sur ce « nouveau droit de l’homme » que constitue le droit à l’alimentation. Il y consacre cette fois, à raison, un chapitre entier. Il revient sur la genèse institutionnelle et intellectuelle de ce droit, présent dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (1966), précisé par les instances onusiennes et détaillé dans les « Directives volontaires » pour la réalisation progressive du droit à l’alimentation (2004). Il explique à quel point la mise en œuvre concrète de ce droit reste l’un des grands défis du XXIe siècle, distinguant trois idées forces susceptibles d’améliorer la situation : accorder la plus grande attention, au-delà de la production, aux questions d’accès à l’alimentation ; partir de la situation des victimes de la faim pour co-construire une réponse adaptée ; légiférer afin de rendre ce droit contraignant et effectif. Ces propositions sont reprises des travaux d’Olivier De Schutter, le précédent rapporteur spécial des Nations unies, qui a préfacé ce livre.

Si le propos en reste parfois à des généralités et mériterait plus d’analyses, Bruno Parmentier prend position dans quelques-uns des grands débats contemporains, sur les questions d’augmentation de la production agricole (questions maintes fois reprises) ou les interventions d’urgence (dernier chapitre). Il juge que le soutien à « une agriculture familiale, solidaire et agroécologique, avec des circuits courts de commercialisation » est primordial dans la lutte contre la faim. Les solutions qui viendraient du commerce international ou des progrès de la technique, remises à leur juste place, sont ainsi évaluées à l’aune des 2,6 milliards d’agricultrices, d’agriculteurs et de leur famille, premières victimes de la faim. Les conclusions en découlent : la libéralisation des échanges agricoles – l’auteur relève qu’elle est promue par le Brésil ! – n’empêche aucunement la faim ; les grands acteurs privés s’en accommodent d’ailleurs très bien, « quand ils ne la provoquent pas » ; les agrocarburants de première génération sont qualifiés d’« erreur historique » ; les OGM actuels ne sont pas une solution (l’auteur n’écarte pas la possibilité qu’une seconde génération puisse l’être, mais souligne le risque majeur des situations monopolistiques et du brevetage du vivant dans ce domaine). Par ailleurs, s’impose « un changement volontariste des habitudes alimentaires au Nord » (notamment une réduction de la consommation de viande) même si l’on ne voit pas comment y parvenir collectivement. L’agriculture écologiquement intensive et ses déclinaisons, à commencer par l’agroécologie, sont au cœur des révolutions nécessaires pour parvenir à un monde sans faim. L’auteur s’inscrit ici explicitement dans le sillage de Michel Griffon, dont le remarquable ouvrage de vulgarisation, Nourrir la planète. Pour une révolution doublement verte (2006), insistait sur le fait que l’équité doit être une préoccupation constante.

Ainsi l’alimentation apparaît-elle comme notre bien commun ; elle relève fondamentalement d’un problème de justice sociale. Dès lors, la faim ne dépend pas uniquement de l’action des États mais aussi de « la conscientisation croissante des populations, la multiplication des initiatives locales, les pressions conjuguées des citoyens et l’implication concrète de nouveaux acteurs ». Son éradication participe de la progression du « principe démocratie[4] ».

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[1] Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), État de l’insécurité alimentaire dans le monde 2014.

[2] Pierre Janin, « Crise alimentaire mondiale. Désordres et débats », Hérodote, n°131, 2008, pp. 6-13 [disponible sur Cairn.info].

[3] Voir le dossier « Surveiller et nourrir. Politique de la faim », Politique africaine, n°119, 2010.

[4] Sandra Laugier et Albert Ogien, Le principe démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique, La Découverte, 2014, 283 p.