Depuis le mois de février 2011, le Burkina Faso, « pays des hommes intègres », situé au cœur de l’Afrique de l’Ouest, a été secoué par de violentes manifestations de civils et de militaires qui ont sérieusement ébranlé la paix sociale et la stabilité dont jouit ce pays depuis longtemps. Le présent article essaie d’aborder successivement les causes de ces manifestations, leur portée et les enseignements à tirer pour l’avenir.


Étudiants et militaires, la crise

Les mouvements des scolaires et des étudiants ont été provoqués par le décès d’un de leurs camarades du nom de Justin Zongo, un élève de 3e dans la ville de Koudougou. Pour les élèves, le décès de leur camarade serait dû à une bavure policière. Pour les autorités publiques, notamment le gouverneur de la région du centre Ouest, ce décès est dû à une méningite. Cette thèse a provoqué la colère des scolaires, témoins des faits qui ont précédé la mort de leur camarade, de son interpellation musclée par les forces de l’ordre au sein de l’établissement et des mauvais traitements qu’il a subis. Pour les élèves, l’autorité a tenté de camoufler la vérité sur les circonstances exactes de la mort de leur camarade.

La mutinerie des militaires, elle, était inattendue. Alors que les acteurs de la vie sociopolitique s’efforçaient de trouver des solutions aux violentes manifestations des élèves et étudiants, dont l’étendue et l’ampleur devenaient de plus en plus inquiétantes, les militaires ont choisi d’entrer eux aussi dans la danse. Initialement avancées pour protester contre une décision de justice contre certains de leurs camarades qui risquaient la radiation de l’armée, leurs revendications se sont muées en requêtes corporatistes (primes de nourriture, de logement et d’indemnités de mission, etc.).

Une crise sociale profonde

À l’arrière-plan de toutes ces manifestations, des revendications, des banderoles et des slogans, se lit l’expression d’une véritable crise sociale.

Impunité des uns, pauvreté des autres

Les manifestants ont rappelé les crimes ou délits antérieurs qui n’ont jamais reçu un traitement approprié : ils ont cité le nom d’élèves et d’étudiants décédés des suites de bavures policières, de même que celui du journaliste Norbert Zongo, assassiné le 13 décembre 1998[1]. La crise de confiance des Burkinabés est réelle, vis-à-vis des autorités et des institutions de la République, de la Justice notamment, considérée comme corrompue et influencée par des personnalités du pouvoir politique. En résulte un sentiment d’inégalité devant la loi.

Les conditions de vie sont de plus en plus difficiles. Le renchérissement du coût de la vie est devenu insupportable : dans un contexte de corruption généralisée et d’injustices sociales, le fossé se creuse entre riches et pauvres. La crise dans la sous-région, en particulier en Côte d’Ivoire, fait obstacle aux échanges économiques et commerciaux et constitue une circonstance aggravante.

Volonté de changement

L’environnement politique international n’est pas étranger aux événements du Burkina. Le vent qui souffle dans les pays arabes est venu réveiller un profond désir de changement. Le président Blaise Compaoré est au pouvoir depuis vingt-quatre ans, et les perspectives d’une alternance démocratique ne sont pas évidentes dans un système politique verrouillé (cf. rapport du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, MAEP, sur le Burkina). À la fin de son mandat actuel, en 2015, il aura passé trente ans au pouvoir ; son parti envisage d’ailleurs de modifier la constitution pour faire sauter le verrou de la limitation des mandats. Les partis de l’opposition n’ont pas manqué lors des derniers événements de le rappeler. Si on ne peut pas affirmer leur implication dans cette crise, l’on pense tout au moins qu’ils s’en réjouissent.

Les leçons de la crise

Il est difficile de faire des pronostics sur l’impact des événements sur le régime, mais on peut d’ores et déjà en tirer certaines leçons.

Rien n’est définitivement acquis

Depuis la crise sociopolitique consécutive à la mort du journaliste Norbert Zongo on n’avait pas enregistré de mobilisations aussi fortes. La note particulière de la crise de 2011 fut l’ajout de la mutinerie des militaires. Après le scrutin présidentiel où le président a été réélu par plus de 80 % des électeurs, après la commémoration en grande pompe du cinquantenaire des indépendances, l’ampleur et la violence des manifestations ont surpris tout le monde. Malgré la longévité du régime en place, rien n’est définitivement acquis : les derniers évènements mettent en question la solidité des fondements de la paix sociale et de la stabilité institutionnelle au Burkina Faso.

Le printemps du Burkina a-t-il sonné ?

Le président du Burkina Faso a su jusque là gérer la situation. En bon démocrate et partisan de la liberté qu’il prétend être, il n’a pas utilisé la force comme moyen de résolution de la crise, préférant le dialogue et la concertation avec les « insurgés » et y impliquant comme d’habitude les autorités morales, religieuses et coutumières. Mais ce choix peut révéler une faiblesse actuelle du régime et un manque d’autorité de l’État. Le fait qu’il n’ait pas pu empêcher les actes répréhensibles qui ont été commis (vols, viols, pillages, destruction et incendies de biens publics et privés, pertes en vies humaines, etc.) renforce cette idée. Ces actes expriment au minimum la fin du mythe du régime actuel. Cependant, un changement de régime ne semble pas à l’ordre du jour : si les manifestants avaient planifié la fin du régime, ils auraient pu le faire quand des éléments du régiment de sécurité présidentiel sont entrés dans la danse, contraignant le président à quitter son palais pour se réfugier dans sa résidence à Ziniaré. Finalement, les événements qui ont eu lieu ont été surtout l’expression d’un ras-le-bol des populations au regard des nombreuses difficultés qu’elles vivent, sans intention cependant de renverser le régime.

Les revendications exprimées auraient été suffisantes pour demander le départ du président Blaise Compaoré, mais la portée dans le temps des événements sera limitée, faute d’une personnalité politique capable de fédérer la contestation. En effet, la mutinerie des militaires a eu pour conséquence de provoquer la colère des populations, mais non de créer un mouvement de solidarité dans la lutte. L’opposition politique, elle-même surprise, n’était pas préparée à conduire un tel mouvement. Si elle nourrissait le secret espoir que les mutins iraient jusqu’au bout - au coup d’État, elle n’a pas trouvé de leader charismatique pour incarner les aspirations des populations. Or la peur du chaos n’est pas propice à un changement brusque du régime.

On est loin du printemps du Burkina. Le président Blaise Compaoré a su entretenir le doute dans l’esprit des Burkinabés : selon la constitution il en est à son dernier mandat. Et si le parti au pouvoir a exprimé ses intentions de modifier la constitution, lui-même n’a pas encore révélé ses véritables intentions. Beaucoup de Burkinabés souhaitent le changement, mais à travers une transition pacifique du pouvoir. Il serait cependant maladroit de minimiser la profondeur de la crise sociale et politique que vit le pays. Un profond malaise s’est exprimé quant à la gouvernance économique, politique et sociale du Burkina Faso. Si le régime n’en tire pas les leçons, survivra-t-il encore à de tels événements ?

Une fragile démocratie

En somme, la paix sociale et la stabilité politique sont fragiles ; une alternance au pouvoir est nécessaire. L’image du Burkina, présenté à l’extérieur comme un havre de paix, est loin de correspondre à la réalité. Car la paix n’est pas uniquement l’absence de guerre, mais aussi le résultat de la justice sociale et du respect des droits humains.

L’histoire récente du Burkina montre que les fondements de la stabilité ne reposent pas sur de telles bases. En effet, depuis la révolution[2] jusqu’à nos jours, les crimes économiques et de sang n’ont jamais connu de traitement satisfaisant. Dans un État dit « de droit », le droit et la justice ont pratiquement été contournés pour des solutions politiques ou économiques. La justice du plus fort ou de celui qui a le pouvoir, l’avoir et la force l’a toujours emporté. D’où l’accumulation de frustrations, gérées selon l’habitude du pouvoir en place mais sans véritables solutions juridiques.

Pour une alternance au pouvoir

De nombreux dirigeants africains sont arrivés au pouvoir par des coups d’État [dont Compaoré, ndlr] et s’y sont maintenus par l’exploitation de l’ignorance et de la pauvreté des populations, par la corruption et l’intimidation des intellectuels, par la répression des partis d’opposition et des défenseurs des droits de l’homme, par des crimes économiques et de sang, la manipulation des constitutions, l’organisation d’élections frauduleuses et non transparentes. Ils parviennent ainsi à se maintenir au pouvoir avec la complicité des pays occidentaux, notamment des anciennes puissances coloniales. Le cas du Burkina Faso en est la parfaite illustration.

Pour une paix durable au Burkina Faso, il est urgent de travailler à une véritable réconciliation nationale. Celle-ci suppose de créer les conditions favorables pour l’exercice de l’État de droit et de la justice. Même si le temps a eu ses effets pour apaiser la douleur, nombreux restent ceux qui attendent la vérité et la justice, et plus particulièrement la vérité pour accorder définitivement leur pardon face aux crimes commis dans le passé. Faute de quoi, ils ont le sentiment d’être toujours dirigés par des délinquants ou des bourreaux, car ce sont les mêmes acteurs qui sont au pouvoir.

Une démocratie sans alternance n’est pas loin d’une dictature, quand on connaît les conditions d’organisation des élections et la gestion qui est faite des ressources publiques. Certaines institutions (le Comité national d’éthique et le mécanisme africain d’évaluation par les pairs) ont mis le doigt sur le verrouillage du système démocratique au Burkina Faso. Il est urgent d’en tirer les conséquences. C’est à ce niveau que les pays occidentaux, notamment la France[3], peuvent jouer un rôle important en aidant à l’instauration de véritables système


[1] Lire notamment à ce sujet « Assassinat du journaliste burkinabè Norbert Zongo : RSF demande la réouverture du procès », sur le site de la radio RFI, et François-Xavier Verschave, Noir silence, Les Arènes, 2000 [Ndlr].

[2] On parle de révolution burkinabée, ou « Révolution démocratique et populaire », pour désigner le régime de Thomas Sankara, du 4 août 1983 jusqu’à son assassinat par les hommes de Blaise Compaoré, le 15 octobre 1987. Cette période a été marquée par une forte volonté d’émancipation vis-à-vis des puissances occidentales. En témoigne l’abandon du nom issu de la colonisation, « Haute Volta », pour celui de Burkina Faso. [Ndlr].

[3] Qui affiche un soutien constant au régime de Blaise Compaoré [Ndlr].

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