Chrétiens, musulmans, francs-maçons, républicains : tous, nous avons ce mot à la bouche, « frères » - omettant au passage la moitié de l’humanité… Sur les frontons, dans les rituels, dans le nom de congrégations ou de mouvements politiques, la fraternité est là, comme revendiquée. Sauf qu’elle ne relève pas de l’incantation. Elle se vit, se découvre, dans la rencontre, le frottement ou la confrontation à l’autre, reconnu comme son semblable. Rangée au rang des grands principes, elle se meurt. Contrairement à ses deux sœurs de la devise républicaine, elle n’est pas non plus de l’ordre du droit (J. Le Goff). Qu’on ne compte pas sur les tribunaux pour faire régner la fraternité sur la France ou le monde !


Or notre société ne transpire pas la fraternité. Le lien entre les personnes - quand il existe, tant la solitude grandit - est marqué, bien souvent, du sceau de l’intérêt, de la compétition, de la fonctionnalité, voire de la défiance. La culture dominante nous invite à vivre, non pas tant « les uns contre les autres », que les uns sans les autres, voire à leur encontre. Et la crise actuelle fait courir le risque d’un délitement plus profond encore du lien social (J.-F. Petit). Quand l’autre est perçu comme une menace pour son emploi, sa tranquillité, ses biens, ses proches, les murs se dressent – ceux des prisons, des frontières, ceux de l’enclavement des poches de grande pauvreté loin des centres-villes, ceux des rues privées et des résidences surveillées, des casques audio rivés sur les oreilles. De la quête d’une protection, ou d’un réconfort face à ce monde hostile, peut naître – et c’est humain - une fraternité autarcique, réservée aux quelques-uns qui partagent ma situation économique, mon quartier, mon origine, ma religion. On est loin ici de la fraternité universelle.


Alors : est-on frères ? Difficile d’y répondre par la négative, car en un sens, la fraternité nous est donnée. Pétrie de la même pâte, la famille humaine est déjà là (E. Grieu). Pour les chrétiens, la figure de Jésus révèle précisément un Dieu qui rejoint l’homme dans ce qu’il a de commun : sa fragilité. Nul besoin – ouf ! – de rencontrer nos 7 milliards de semblables pour pouvoir affirmer qu’ils et elles sont nos frères, nos sœurs. Mais un minimum de lucidité oblige aussitôt à nuancer l’affirmation : si seulement on pouvait l’être vraiment ! Et l’on sent bien que rien ne remplace la parole et l’écoute, la durée d’une relation, le rêver, rire, ou pleurer ensemble – en somme, l’expérience concrète de l’altérité et de notre commune humanité – pour découvrir la fraternité (J.-M. Boisselier). C’est même cette découverte-là qui rendra pour nous signifiant le sort de nos « bien chers frères » lointains ou inconnus.


Cette expérience, irremplaçable, appelle aussi des réponses d’ordre politique aux souffrances de nos semblables, quand ils sont piétinés, mis de côté ou simplement oubliés. Nos institutions ont préféré se réclamer de la solidarité – plus impartiale, plus laïque peut-être – mais depuis la création du RMI, elles font aussi le constat qu’un versement sur un compte en banque ne remplacera jamais la voix et le regard d’un semblable (N. Duvoux). Difficile, autrement dit, de définir une politique de la fraternité (D. Balmary), mais dans l’intention comme dans la mise en œuvre, une politique peut rendre la fraternité possible, ou non. Est-il indifférent de concevoir l’immigration comme un stock dont on parquera le surplus ou comme des hommes, des femmes avec un visage, une histoire, des rêves (E. Pinte) ? De valoriser, à l’école, le mieux noté ou la capacité à s’épauler les uns les autres (C. Berruer) ? D’accepter qu’un patron soit rémunéré 450 fois plus qu’un employé, ou de partager la richesse produite (F. Soulage) ?


L’enjeu est là, sans doute : assumer la fraternité comme une contre-culture. L’aspiration est tangible déjà, dans le succès des la fête des voisins (A. Perrifan), la multiplicité des initiatives d’entraide (V. Sarda), de partage (D. Maciel), des rencontres avec l’autre différent (S. Boivin), des luttes pour la dignité (A. Richard), des entreprises mues par autre chose que le profit (F. Marty). Mais elle se heurte à un double défi. Mesurer sa force, d’abord – une grève des bénévoles y aiderait-elle (D. Ferrand-Bechmann) ? Et puis, la fraternité comme contre-culture, c’est y voir davantage qu’un supplément d’âme, que la prothèse d’une société d’individus en concurrence, qui se contente de plaindre et soigner les victimes collatérales, pour déceler une alternative, une façon de vivre ensemble différente. La nuance est de taille.

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