Sur le papier, c’est une séquence de rêve! Décembre 2010 : soulèvement populaire. 14 janvier 2011 : départ du tyran Ben Ali et arrestation du clan Trabelsi (sa belle famille). 5 mars : adoption du principe d’une nouvelle constitution sous la pression des manifestations, puis mise en place d’instances de transition et préparation des élections. 23 octobre : élection libre et transparente d’une Assemblée constituante. Dans les mois qui suivent : fondation d’une IIe République, enfin démocratique. Dans ce processus, les élections sont censées manifester la reprise en main de leur destin par les Tunisiens qui ne pouvaient que se rendre enthousiastes et en masse aux urnes pour manifester enfin leur citoyenneté et leur liberté nouvellement conquises. C’est beau comme un cours d’éducation civique. Mais cette présentation de la transformation politique tunisienne occulte une réalité bien plus complexe. En réalité, le processus électoral a révélé que les cadres formels de la transition ne peuvent pas totalement canaliser les transformations provoquées par le retrait du carcan de l’ancien régime.

La préparation des élections avait été retirée au ministère de l’Intérieur et confiée à l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), élue par la « Haute instance » pour la réalisation des objectifs de la révolution. L’Isie était présidée par un militant des droits de l’homme qui avait été exilé en France, Kamel Jendoubi. Cette première phase de l’ère post-Ben Ali a vu en effet la consécration des anciens opposants, des militants des droits de l’homme, des activistes de la société civile, persuadés que la chute du régime entérinait leur victoire et que leur parcours leur conférait une légitimité incontestable pour poser les bases de refondation du régime politique.

Or, bien avant les élections (prévues le 24 juillet puis repoussées au 23 octobre tant la tâche était énorme), les premières frictions ont commencé à apparaître. Le parti islamiste Ennahdha, autorisé depuis le 1er mars et membre de la Haute instance, estimait que sa sensibilité était exclue de l’Isie et a dès lors commencé à prendre ses distances avec les instances de transition, trop acquises à son goût aux idées modernistes et laïques. De plus en plus durement critiquées, ces instances n’ont pas suscité d’adhésion populaire. Ni à leur égard, ni, surtout, à l’égard du processus électoral mis en œuvre.

L’Isie a opté pour une inscription volontaire sur les listes électorales, afin de donner l’occasion aux Tunisiens de manifester leur désir de participation citoyenne sans attendre les élections. Techniquement, cette mesure n’était pas nécessaire, puisque la carte d’identité suffisait pour voter (l’opération servait néanmoins à actualiser les adresses pour assigner les électeurs à un bureau de vote). On a d’abord frôlé le fiasco. Finalement, 52 % du corps électoral s’est inscrit. Signe de perplexité devant une offre politique chaotique, qui n’était structurée par aucune ligne de clivage claire : plus d’une centaine de partis, promettant tous à peu près la même chose. La plupart n’étaient que le porte-voix de personnalités isolées, tandis que les plus importants, déjà actifs sous l’ancien régime (légalement ou non), ont vite démontré leur capacité à offrir le spectacle peu enthousiasmant des combinaisons partisanes et de la rivalité des ego. Avant même leur baptême démocratique, les Tunisiens étaient désenchantés.

Le 23 octobre, on a vu les files d’attente devant les bureaux de vote : 84 % des inscrits sont allés voter et 13 % des non-inscrits (soit, au total, 51 % du corps électoral). La journée a donné lieu à quelques manifestations d’émotion. La plupart des gens n’avaient jamais voté, ou bien à la façon dont on vote dans les scrutins joués d’avance, quasiment au vu et au su de tous. Dans l’ensemble, l’ambiance n’était ni enjouée, ni solennelle. Les électeurs étaient juste consciencieux. Les procédures, surveillées à la loupe par les observateurs des partis, de la société civile et de l’Union européenne, ont été méticuleusement respectées, parfois jusqu’à la maladresse. Il a fallu un mois pour que les résultats officiels soient proclamés.

Les formes étaient régulières, mais l’ancienne culture politique n’a pas disparu pour autant. On a relevé comment le parti islamiste avait déployé un réseau de militants pour encadrer le vote en douceur. Pour transporter les électeurs éloignés, s’installer dans les files d’attente et montrer aux gens le numéro et le symbole de la liste sur le bulletin de vote, rappeler de voter « pour des candidats qui craignent Dieu »… Rien qui enfreigne la lettre du code électoral, mais la démonstration de la capacité d’Ennahdha à quadriller la société, avec les mêmes méthodes que le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ancien parti au pouvoir.

Le score du parti islamiste, 37 %, a bien sûr été l’événement. Vote à la fois religieux, identitaire, protestataire. Mais un autre résultat, bien plus inattendu, a surgi des urnes : le score de listes présentées sous l’étiquette « La pétition populaire » arrivées en deuxième position avec plus de 20 % des voix : des candidats parrainés par un milliardaire installé à Londres, Hachemi El-Hamdi, propriétaire d’une chaîne satellite, à la fois proche d’Ennahdha et thuriféraire de Ben Ali jusqu’au dernier jour. Ses candidats faisaient du porte-à-porte pour proposer aux Tunisiens de signer une pétition en faveur d’un certain nombre de mesures sociales destinées aux plus pauvres, et de voter pour eux pour les mettre en œuvre. Populiste, démagogique mais qui rappelle une règle que les idéalistes ont tendance à oublier : un homme politique est moins jugé sur ses idées que sur sa capacité à capter, au profit de ses électeurs, une partie des ressources allouées par la puissance publique. En Tunisie comme ailleurs.

Cette première étape institutionnelle de la transition démocratique a représenté une sévère déception pout ceux qui croyaient voir triompher une conception idéale du politique. Faute d’une réelle implantation territoriale, les formations représentant les grandes voix de l’opposition démocratique à Ben Ali sont aujourd’hui reléguées dans l’opposition, raillées comme les 0,0001 % de l’électorat par la majorité islamiste.

Avec le recul, il s’avère surtout que les relations de pouvoir qui fondaient la dictature – les rapports de force entre l’appareil sécuritaire et le gouvernement, l’état d’esprit des magistrats, les relations entre les familles syndicales, l’influence des clans sur l’économie, le professionnalisme des médias, la capacité du parti islamiste à utiliser ses militants pour faire pression sur les oppositions locales – déterminent bien davantage la réussite de la démocratisation que celle, formelle, du processus de transition. Comme l’avait décrit Tocqueville dans L’ancien régime et la révolution, l’apparence des ruptures politiques peut cacher la continuité des tendances lourdes d’un État.

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