Alors que Stéphane Hessel s’est éteint le 26 février dernier, Christophe Courtin revient sur le très large écho qu’a rencontré son cri d’indignation à travers le monde, s’interrogeant sur ses sources et sa portée. Voyant du Camus là où Hessel se revendique de Sartre, il égratigne aussi l’homme indigné quant à son rapport à la violence, jugé irénique.

« Résister, c’est refuser d’accepter le déshonneur, c’est préférer la légitimité à la légalité, c’est continuer à s’indigner lorsque ce qui est proposé n’est pas conforme aux valeurs que nous avons essayé de faire passer à travers le Conseil national de la Résistance, sans quoi notre humanité risque de péricliter[1]. » Ces phrases, prononcées en 2009 sur le triste plateau des Glières par un vieillard digne devant la caméra d’un film sur la résistance[2], ont été à l’origine d’un phénomène éditorial mondial inouï. Tout à coup, dans la grisaille d’une crise économique, ce verbe a suscité du nouveau : il a allumé une petite lumière éthique, intellectuelle, dans le monde entier, chez des milliers de personnes qui ont occupé des places et des rues pour crier leur indignation devant la réalité et la violence des inégalités produites par un monde sans alternative. La situation qui nous est faite n’est pas digne de notre condition humaine, de ce qui fonde notre humanité, clame le vieil homme devant un monument aux morts de la Résistance perché sur un plateau venteux. Un texte court (moins de cinq mille mots) signé par l’un des derniers résistants encore vivants, édité par une petite maison d’édition alternative, soulève un immense espoir et donne à ces milliers d’indignés d’apparaître dans l’espace public.

Quand le programme de la Résistance fait référence

À partir d’un regard porté sur la situation actuelle des sans papiers, du soupçon à l’égard de l’immigré, de la remise en cause patiente et organisée des systèmes de retraite et de la sécurité sociale, de la mainmise des puissances financières sur les grands médias, Stéphane Hessel estime que ce sont toutes les conquêtes sociales et les principes de la Résistance établis à l’issue de la Seconde Guerre mondiale qui sont attaqués frontalement. Le fameux « modèle français ». Après s’être indigné contre le nazisme et, dès 1941, engagé dans la Résistance, il estime qu’aujourd’hui les structures de nos sociétés justifient la même indignation. Dans une période où un repli « cool postmoderne » et individualiste tient lieu de réflexion politique à beaucoup de nos contemporains, même à ceux qui sont dans les situations les plus précaires, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) de mars 1944, loin de passer pour outrancier, sinon ringard, devient une référence politique pour plusieurs millions de personnes sur la planète !

Dans une période où un repli « cool postmoderne » et individualiste tient lieu de réflexion politique, le programme du Conseil national de la Résistance devient une référence politique pour des millions de personnes !


Des blogueurs chinois, des militants des luttes indigènes et foncières d’Amérique latine, des soulevés syriens, des chômeurs espagnols, italiens et grecs, des sans abri en France, des déclassés de Wall Street, des révoltés tunisiens, des indépendantistes tibétains… tous trouvent dans la Seconde Guerre mondiale la source de leur engagement, quel qu’ait été l’impact de l’événement sur leur propre pays. Contre le réalisme des politiques de rigueur, ils affichent leur colère. Ils refusent de se soumettre à la vision prosaïquement utilitariste à laquelle on leur demande d’adhérer. Mais pourquoi cette référence à un programme dont les patrons français réclament le démantèlement, que seuls des historiens spécialisés, des étudiants ou quelques politiques encore un peu érudits connaissent, mobilise-t-elle aujourd’hui ?

La France en ruine dans une Europe à genoux avait su trouver les moyens politiques et financiers pour nationaliser les grandes banques, les assurances, les grands moyens de production de l’énergie, l’exploitation des ressources du sous-sol, ou les transports, mettre sur pied la sécurité sociale et les systèmes de retraite obligatoires, créer un cadre pour préserver une presse indépendante. L’aveuglement du pouvoir de l’argent avait amené le régime de Vichy à brader la souveraineté du pays, mais c’était bien une élite industrielle et financière d’avant guerre qui avait été défaite. La mise en œuvre du programme du Conseil national de la Résistance confirmait et renforçait les avancées sociales du Front populaire. Au-delà de la victoire contre le nazisme, ce sont ces acquis qu’il faut défendre à nouveau. Le creusement continu et accéléré des inégalités, la régression des libertés et des droits fondamentaux ne sont pas dignes de notre humanité. Ce sont ces mêmes libertés fondamentales, proclamées par Roosevelt en 1941, qui ont servi de base à la Charte des Nations unies et à la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Stéphane Hessel, plutôt Sartre ou Camus ?

Pour renforcer son argumentaire d’indigné, Hessel convoque Hegel, Sartre, Gandhi, Mandela et Luther King. Les deux premiers assoient son cadre de pensée, les trois autres illustrent son propos sur la non-violence. Étrangement, Hessel ne cite pas une seule fois Camus, son aîné de quatre ans, son compagnon dans la Résistance. Ce même Camus qui estimait que le réalisme (le même que l’on retrouve dans les politiques de rigueur) détruisait l’idée d’humanité en organisant la soumission aux choses.

S’appuyant sur Hegel et sur Sartre, Hessel souligne que l’individu est porteur d’histoire quand son indignation débouche sur un engagement. L’individu porte un courant de l’humanité vers plus de liberté, non pas celle incontrôlée du libéralisme économique, mais celle inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Aujourd’hui, les motifs d’engagement pour défendre cette part d’humanité dans l’histoire sont nombreux dans notre quotidien. Ce n’est pas le fruit d’une simple émotion, mais le résultat d’une volonté, un acte rationnel pour changer le monde. La pire des attitudes serait l’indifférence. La financiarisation du monde, le productivisme à court terme, la technique asservie au rendement engendrent la violence et donnent naissance à des monstres mettant en danger le principe d’humanité. Comment réagir à cette violence ? En s’indignant, en se mobilisant et en s’engageant de manière non violente et pacifique comme l’ont fait Mandela, Gandhi et Martin Luther King. Retrouver la voie des insurrections pacifiques, c’est faire mentir le « cela ne me concerne pas », ce sentiment communément répandu, hier pendant l’Occupation, aujourd’hui encore. Dans le roman de Camus[3], pendant l’épidémie de peste qui se répand à Oran, c’est un engagement quotidien, sans héroïsme militant, qui permet de venir à bout de la maladie.

Retrouver la voie des insurrections pacifiques, c’est faire mentir le « cela ne me concerne pas ».


Le texte lumineux de Stéphane Hessel suscite toutefois deux interrogations : pourquoi Camus n’est-il pas cité ? Quelle est la nature de son pacifisme ? Loin de rallumer une querelle du « qui a eu raison, Sartre ou Camus ? », Hessel, probablement sans s’en douter, nous en propose une synthèse. Pendant la Guerre froide, Sartre avait justifié la violence, alors que Camus ne l’acceptait que comme une extrémité. De manière quelque peu anachronique, Hessel laisse entendre que son engagement était sartrien : l’individu doit s’engager dans l’histoire, ce que lui-même a fait en entrant dans la Résistance. Mais il s’agit d’une lecture rétrospective : les textes de Sartre sur l’engagement sont postérieurs à la Libération et les vérités n’ont pas besoin d’un concept pour exister. C’est tardivement que Sartre a participé à la résistance active contre l’occupation allemande. Il n’a bien sûr pas collaboré. Il a tenté dès 1942 de rallier quelques intellectuels dans un réseau Socialisme et liberté, mais l’opération fit long feu. Si ses pièces jouées pendant l’Occupation, fondamentalement subversives, ont su défier la censure, son engagement personnel fut prudent. À partir de sa propre doctrine, il temporisa. Camus, de même que Hessel, s’est engagé bien plus tôt. Une mobilisation plus intense, physique, courageuse avec une prise de risque réelle, comme la publication clandestine du journal Combat. En ce sens, nous pouvons juger que Hessel est plus proche de Camus que de Sartre. Pourquoi alors retenir ce dernier ? En appelant à l’indignation et à l’engagement au nom du sens de l’histoire, il nous enrôle sous le drapeau de Sartre et de Hegel. En combattant pour la France libre et en acceptant d’en payer le prix, il avait partagé le pain de la peur avec Camus pour lequel c’est justement parce que l’histoire n’a pas de sens qu’il faut la faire sienne et s’y engager.

Car pour Stéphane Hessel, en hégélien assumé, l’histoire a un sens, mais elle n’est pas finie. Normale-Sup, l’idéalisme allemand, Alexandre Kojève, sont passés par là. Camus, enfant du soleil méditerranéen, n’a pas vu les mêmes couleurs dans les cieux de son enfance. La lumière de midi y efface les ombres, elle met toute chose sous la même transparence : la vie est absurde, voilà tout, mais c’est pour cela qu’il faut non seulement s’indigner, mais se révolter. Les aubes lentes, les crépuscules interminables et les brumes grises des automnes allemands lui sont inconnus. Cette atmosphère continentale a forgé le caractère et la pensée du vieil homme des Glières qui en appelle aux mânes de l’histoire de la Résistance. Pourquoi Stéphane Hessel n’a-t-il pas appelé son manifeste « combattez ! » en référence au journal de Camus ?

L’écueil pacifiste

Notre seconde interrogation est plus critique. Comme chez Sartre et Camus, pour Hessel la violence est au cœur de nos contradictions si nous voulons agir dans le monde. Mais, ajoute-t-il, elle ne sera jamais la réponse. Il tente de nous décrire un Sartre doutant en dernière analyse de la violence qui tue l’espoir. Ce dernier, qui ne s’est pourtant pas, ou si peu, engagé physiquement dans la Résistance, justifiera la violence physique au nom des révolutions allant dans le sens de l’histoire. On sent Stéphane Hessel gêné : il doit s’expliquer. La non-violence aurait-elle libéré la France du nazisme ? Planifier, organiser, coordonner la lutte armée dans la clandestinité de la France libre, était-ce non violent ? S’indigner aujourd’hui contre la folie du libéralisme financier, comme hier contre la folie du nazisme, n’exige-t-il pas le recours aux mêmes méthodes ? Camus ne justifiait pas la violence mais l’assumait quand elle était nécessaire. Sartre la justifia.

La lutte pacifique, les mobilisations autour des réseaux sociaux, les occupations dans l’espace public sont-elles suffisantes pour réagir à la violence d’un réalisme froid qui affiche l’absence d’alternative ?


Par un curieux retournement des causes, Stéphane Hessel estime que la violence ne peut qu’aboutir à la haine et au terrorisme. Il assimile violence et terrorisme. La lutte pacifique, les mobilisations autour des réseaux sociaux, les occupations dans l’espace public sont-elles suffisantes pour réagir à la violence d’un réalisme froid qui affiche l’absence d’alternative ? Qu’en pensaient les trois prestigieux personnages convoqués par Hessel dans son développement sur la non-violence ? Gandhi dénonçait la violence qui maintient le mal avec lequel il ne faut pas coopérer. Au cours de son procès en 1922, il expliqua que c’est la négation des droits élémentaires des sujets colonisés qui l’avait amené à se soulever dans un premier temps avant d’entrer dans la lutte politique. Mais cet engagement était celui de la « désaffection[4] », de la non-coopération. Un désengagement, en quelque sorte, de toute forme de collaboration avec le système colonial. La non-violence gandhienne est radicale : c’est une méthode de l’insurrection avant d’être un principe moral. Elle semble loin d’être pacifique. Martin Luther King avait fait de la non-violence le cœur de son action pour l’égalité des droits de tous les citoyens américains, mais sa méthode appelait d’abord au rapport de force : celui de la désobéissance civile. Quant à Nelson Mandela, il a lui-même théorisé le recours à la violence lors de son second procès. La branche militaire du Congrès national africain d’Afrique du Sud (ANC), l’Umkhonto we Sizwe, le « fer de lance de la nation », était une organisation clandestine qui menait des actions de sabotage. Mandela et ses amis en étaient venus à la conviction que pour les non blancs de leur pays, la violence serait bientôt la réaction intellectuelle face aux répressions et à la violence de l’État. Ainsi fallait-il la canaliser. Après avoir épuisé les voies de la négociation, de la résistance passive, de la désobéissance civile, de l’illégalité, les dirigeants de l’ANC réunis autour de Mandela empruntèrent la voie d’« une violence strictement contrôlée[5] » pour éviter la guerre civile. La violence, chez Mandela, n’est pas réductible au terrorisme : le sabotage, la guérilla, la révolution ouverte sont d’autres formes. Ils choisirent lucidement le sabotage sans perte de vies humaines afin d’affaiblir l’économie du régime racial.

Gandhi, Mandela et Luther King ont regardé la question de la violence en face. Ils ne l’ont pas cantonnée au terrain de la morale : ils l’ont traitée sur celui de la méthode et du rapport de force, pour que la dignité humaine triomphe. C’est là que se situe la faiblesse de l’argumentation de Stéphane Hessel. Il voit juste pourtant quand il relève que l’État d’Israël qualifie les manifestations pacifiques contre le mur de séparation de « terrorisme non violent ». Cet oxymore souligne l’efficacité politique de ces formes de lutte, mais il montre d’abord que c’est toujours le camp de la répression institutionnelle qui définit ce qu’il estime être la violence des révoltés. Les trois hommes convoqués par Stéphane Hessel étaient des non violents, mais pas des pacifistes. Où étaient-ils, les pacifistes, en 1938 ? Ou quand les missiles nucléaires étaient à l’Est ? Et devant la violence des inégalités économiques qui se creusent, sera-t-on non violent ou pacifiste ? En se drapant dans la toge du refus indigné de la violence, au nom du pacifisme et de la morale, ne laisse-t-on pas le terrain de la méthode aux professionnels de la contestation, révolutionnaires en rupture de révolution qui traînent leurs vieux sabres de forums sociaux mondiaux en mobilisations sociales indignées ?

En Israël, les indignés ont contraint le pouvoir sécuritaire à engager quelques réformes sociales. À New York, l’occupation des lieux publics autour de Wall Street a ébranlé la toute puissance communicante des lobbies de la finance. 146 villes des États-Unis ont été touchées par des occupations de lieux publics. En Espagne, le mouvement des indignés reste encore autonome vis-à-vis des mouvements militants de gauche plus anciens. La crise économique s’est mutée en une crise du politique. Le parlementarisme et la représentation politique monopolisée par les partis traditionnels sont remis en cause au profit d’un fonctionnement horizontal en assemblées populaires. De mai 2011 à juin 2011, plusieurs centaines de milliers de manifestants, dans plusieurs villes espagnoles, ont défilé pour une réforme du système politique et économique. Depuis la chute du franquisme, c’est le mouvement social le plus important jamais observé. Une refondation des pratiques démocratiques est expérimentée. Le 15 octobre 2011 se déroulait la première journée mondiale des indignés. En France, en Grèce, en Belgique, en Slovénie, des manifestants revendiquaient le mot d’ordre. Un peu partout, les indignés se sont maintenant engagés dans la grande mouvance altermondialiste en rejoignant les nombreuses coordinations activistes. Mais la portée historique d’Indignez-vous ! tiendra moins dans les actions militantes qu’il aura suscitées que dans son retentissement. Un mot d’ordre humaniste mobilisateur, lancé par un vieil homme à la face des cléricatures mondialisées contre le « cela ne me concerne pas » de sociétés anesthésiées. L’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi a donné une révolution, celle du chômeur en fin de droits de Nantes[6], des regrets et des débats télévisés. Indignez-vous ! Un appel qui annonce les mobilisations à venir pour la survie de l’humanité.



[1] Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigènes éditions, 2011.

[2] Walter, retour en résistance (France, 2009) est un film de Gilles Perret en hommage à Walter Bassan.

[3] La peste, Gallimard, 1947.

[4] Déclaration du Mahatma Gandhi lors de son procès du 23 mars 1922, cité dans « Le mal ne se maintient que par la violence », Points, 2009.

[5] L’apartheid, Éditions de Minuit, 2010 [1985]. Plaidoirie de Nelson Mandela, procès de Rivonia (octobre 1963-mai 1964).

[6] En février 2013, un chômeur en fin de droits s’immole devant une agence Pôle emploi à Nantes.

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