Au moment où la Tunisie et l’Égypte, espérons-le, opèrent leur transition démocratique[1], une autre révolution a lieu. C’est celle que connaît l’Islande. L’Islande caracolait parmi les premiers pays du monde en termes de PIB par habitant, et en deuxième position en termes d’indicateur de développement humain. La voilà ruinée en 2008, à la suite de la faillite généralisée de son système bancaire, lequel avait accumulé une dette extérieure représentant sept fois le PIB du pays ! Les banques nationalisées, le peuple islandais entreprend alors le siège pacifique du palais présidentiel en agitant des casseroles, et chasse la droite du gouvernement. Les élections du printemps 2009 conduisent au pouvoir une coalition formée de sociaux-démocrates, de féministes, d’ex-communistes et du Mouvement des Verts de gauche. Résultat d’autant plus inédit qu’une femme est nommée premier ministre, Johanna Sigurdardottir.

Or, la Commission européenne et le FMI exercent une forte pression sur l’Islande pour qu’elle rembourse au moins les 3,5 milliards de dette de la banque en ligne Icesave : ses créanciers sont au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Pression d’autant plus efficace que l’Islande est candidate à l’entrée dans l’Union européenne et qu’une partie du prêt consenti par le FMI à la petite île ruinée est conditionnelle au remboursement des dettes d’Icesave. À plus de 93 %, les Islandais votent contre, en mars 2010. On mesure le contraste avec l’Irlande qui, sous la pression du FMI et de Bruxelles, et sans aucune consultation du peuple irlandais, s’est résignée à rembourser intégralement les dettes de ses banques nationalisées, ruinées elles aussi. Le 16 février 2011, cependant, nouvelle tentative : le gouvernement fait approuver par le Parlement un remboursement renégocié et rééchelonné de la dette. Bis repetita placent : le président s’apprête à soumettre la décision à un nouveau référendum. Le 27 novembre 2010, une Assemblée constituante est élue à Reykjavik, chargée d’écrire les nouvelles lois fondamentales du pays ! 25 constituants ont désormais pour mission de réécrire entièrement la Constitution de 1944, à la lumière de la crise financière de 2008. Leurs travaux viennent de commencer.

La révolution islandaise se déroule sans guillotine. L’un de ses principaux actes fondateurs sera, non pas une bataille de Valmy ambiguë, « gagnée » sans combat contre les monarchistes prussiens, mais le refus, de la part des citoyens, de payer la faillite de leurs banquiers. Cette bataille-ci sera-t-elle plus facile à gagner ? La population islandaise ne compte que 320 000 habitants. Comment peut-elle oser défier la logique de tant d’acteurs financiers qui, depuis des années, consiste à privatiser leurs profits et à mutualiser leurs pertes ? C’est que l’Islande croit à la souveraineté du peuple. Elle sait qu’il n’y a pas d’économie sans politique. Et que le pouvoir politique, quand il le faut, doit reprendre les rênes, en se laissant guider par la démocratie « d’en bas ».

Le courage nécessaire aux Islandais pour faire valoir leur souveraineté souligne surtout l’absence d’un cadre international européen permettant le règlement des dettes souveraines issues de la prise en charge par les États des dettes bancaires privées. Si la richesse de certains Islandais provenait des prêts irresponsables de banques européennes, ces dernières n’ont-elles pas accepté de courir un risque de non-paiement qu’il leur appartient d’assumer ? Quant aux épargnants britanniques et hollandais, lésés par le non remboursement des dettes d’Icesave, pourquoi devraient-ils être remboursés par les chômeurs islandais ? Ce serait redistribuer les richesses du bas vers le haut car ceux qui jouent avec leur épargne sur des banques en ligne ne sont pas des chômeurs… C’est au système bancaire européen, à partir des bénéfices colossaux qu’il engendre en partie grâce à la politique monétaire laxiste des banques centrales, de constituer un fonds de sauvetage des victimes que provoquent ses propres dérèglements. L’exemple islandais confirme aussi qu’un pays peut restructurer une partie de sa dette, et survivre. Aujourd’hui, l’Islande emprunte sur les marchés à 5 %, deux fois moins cher que la Grèce. L’Argentine et la Pologne, en leur temps, ont imposé la restructuration de leur dette : aucune n’a été très longtemps « bannie » des marchés. L’Irlande, l’Espagne peuvent-elles s’inspirer de l’Islande ? Le défaut souverain d’un pays européen moins petit que l’Islande provoquerait sans doute un nouveau krach financier. Mais ce chantage est-il acceptable ?

Un espace de négociation doit s’ouvrir, de manière que tous les citoyens européens ne portent pas la « dette odieuse » induite par les errements de la finance.

Cet article a été publié dans La Croix, le 8 mars 2011.



[1] Lire « Révolutions démocratiques : 1. La Tunisie », La Croix, lundi 21 février.

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s