Le 25 mai dernier, lors de l’installation du Conseil national des villes, le Premier ministre annonçait le report d’une réforme de la Politique de la ville, longuement préparée par la Secrétaire d’État, Fadela Amara…

Les quartiers sensibles ne seraient pas aujourd’hui une question prioritaire ? L’articulation entre les projets de territoires et les contrats de cohésion sociale attendra. Certes, les opérations prévues par le Programme national de rénovation urbaine se poursuivent – jusqu’en 2013 – grâce à l’apport du plan de relance de l’économie. L’État est tenté, cependant, de se désengager, pour faire appel aux ressources du « 1 % logement ». Mais, surtout, si le programme de rénovation se réalise pour le volet du bâti (démolitions/reconstructions), qu’en est-il du volet social, d’une mixité heureuse, et de la participation des habitants aux projets de quartiers ?

La rénovation, comme d’autres dispositifs, pourra-t-elle réussir sans ces derniers ? Ou la vivront-ils comme une contrainte, face à laquelle ils n’ont qu’à se plier à la loi de la République ? Or ils vivent trop souvent cette loi et l’intervention de l’État comme des discriminations, signes en théorie d’un intérêt général, mais ignorant leurs questions et leurs capacités.

Échec d’un vivre ensemble ?

Les jeunes, en particulier, sont très sensibles à cet écart. Les secousses, qui ébranlent régulièrement des quartiers, peuvent survenir à la première alerte. Témoin encore, La Villeneuve aux franges de Grenoble, qui après la mort d’un jeune – à la suite d’un braquage –, a connu émeutes et tensions dans la nuit du 15 au 16 juillet.

Le cas de Grenoble n’est, bien sûr, pas généralisable : la présence de groupes organisant une économie parallèle y est ancienne (depuis les années 70). Mais la réponse qu’on a choisi de donner, qui stigmatise les jeunes immigrés, est-elle la bonne ? Si la population demande plus de sécurité, celle-ci peut-elle signifier qu’il y a plusieurs catégories de citoyens ? En distinguant entre Français « de souche » et ceux qui ont acquis récemment la nationalité, on renvoie à l’insécurité juridique une partie de la population, celle notamment qui se perçoit comme tenue en marge, dans les banlieues. Quand les autorités échouent à offrir un réel projet d’insertion aux jeunes des cités, elles sont aussi promptes à désigner les « catégories » à risques : des sauvageons, des racailles, des immigrés dangereux. On invoque les violences urbaines, mais l’expression regroupe des situations qui n’ont pas les mêmes causes et dont les acteurs sont différents : agressions, émeutes, rixes entre bandes, voitures brûlées… Un discours sécuritaire uniforme alimente les peurs et les exclusions, contribuant à une ethnicisation des rapports sociaux, redoublant la méfiance entre des groupes qui, justement, ont du mal à vivre ensemble. Au-delà d’une grave dégradation des relations entre jeunes et policiers, l’échec le plus lourd est celui d’un vivre ensemble dans la ville, quand on en vient à chercher à atteindre des personnes, dans leur corps, dans leur présence sur un territoire.

Des jeunes se vivent exclus de la société d’abondance, ils n’adhèrent plus aux normes de ceux qui – à leurs yeux – les rejettent. La part des moins de 25 ans est importante dans les quartiers. Ils représentent à la fois un enjeu d’intégration et un risque social. À Villiers-le-Bel, où plusieurs îlots ont connu, il y a peu, des violences, on compte 40 % de moins de 20 ans. Or pour les jeunes, comme pour leurs parents, l’accès au marché de l’emploi est difficile, même dans les moments de reprise. Et ils en sont exclus les premiers quand il y a crise. Le travail est précaire (dans des emplois aidés, en intérim, en Cdd au mieux). Quand les fragilités se cumulent et se succèdent dans les familles, comment des jeunes peuvent-ils se projeter dans un avenir commun ?

Pour permettre une meilleure qualification sur le marché du travail, une suite de programmes a été engagée par les gouvernements, jusqu’au « Plan Espoir banlieue »[1] de Fadela Amara. Celui-ci prévoit un meilleur accompagnement – via un « contrat d’autonomie » pour des jeunes des quartiers en politique de la ville. De même, des entreprises ont promis de recruter. Que pèsent ces mesures dans la récession ? Le dispositif, pour les jeunes, ne s’attaque pas décidément aux discriminations qu’ils subissent.

Les habitants de ces quartiers stigmatisés, les jeunes surtout, y sont très sensibles. Au-delà des formes de racisme explicite, ils ressentent vivement tout ce qui leur paraît comme une distinction. Et leur réaction est alors de renforcer l’intériorisation de leurs différences[2]. Ils cherchent à se valoriser, personnellement ou en groupe (de quartier, culturel ou religieux…). Les jeunes sont dans cet entre-deux : fiers des vedettes et des médaillés français, mais vivant eux-mêmes des échecs comme des rejets dans leur quartier, ils observent que d’autres parmi leurs voisins connaissent une mise à l’écart au nom de leur fragilité sociale ou de leur origine culturelle.

Le temps, pour faire du lien

Pourtant, la vitalité des quartiers ne pourra se réanimer sans eux. À condition de leur donner de trouver place dans un espace animé, non par des vedettes, auxquelles on rêve, mais par un tissu social plus solide, nouant patiemment des projets. « Tisser du lien social », ce fut un slogan de la politique de la ville. Mais ce chantier ne saurait être mené de la même façon que la rénovation des logements, selon des critères techniques. Il suppose du temps ; il demande surtout d’accepter de donner la parole pour exprimer, comprendre, les vraies attentes, les besoins. Faute de quoi, les quartiers n’auront pas saisi les leviers d’une rénovation sociale, et se dégraderont à peine reconstruits. Faire du lien, c’est favoriser les sociabilités, aider à dépasser les replis à travers des initiatives interculturelles, voire entre les générations – à travers des médiations, des parrainages, des lieux d’écoute, des forums, etc. La vitalité associative joue un rôle essentiel, or elle est, aujourd’hui, moins soutenue dans un contexte de restriction budgétaire. On la regarde de haut, sinon avec méfiance. « Qui croit que c’est avec quelques subventions aux associations… que l’on pourra apporter des réponses ? », demandait à Grenoble Nicolas Sarkozy. Pourtant, c’est bien grâce à celles-ci que l’espace devient partagé et non seulement quadrillé par les représentants de l’ordre public, et que les quartiers ont des chances de lancer des initiatives, modestes mais réelles.

Le programme de l’Anru prévoit de changer l’image de ces quartiers, grâce à une nouvelle mixité sociale (en attirant de nouveaux habitants) et fonctionnelle (en favorisant l’implantation de nouvelles activités). Mais le brassage et l’égalité des chances promis demandent de bons catalyseurs. Les outils classiques – l’école, les familles, les Églises, les dispositifs de redistribution – s’essoufflent. Pourtant, les quartiers sont encore des réservoirs d’acteurs. Ceux-ci sont sollicités pour soutenir le vivre ensemble, mais leurs projets sont souvent recalés, au nom du réalisme, des logiques administratives ou budgétaires.

Dans un pays, comme la France, où la société a été si longtemps régie par l’appareil de l’État, est-il possible de penser d’autres manières, qui fassent appel aux habitants… jusque pour les problèmes de sécurité ! « La gouvernance à la française peut-elle se définir autrement que par des fonctionnaires et des élus rencontrant d’autres fonctionnaires et d’autres élus pour signer par exemple des contrats locaux de sécurité ? La politique de la ville censée aider les quartiers sensibles ne détruit-elle pas leur efficacité sociale par la dépendance qu’elle induit ? »[3]

L’espace, un bien commun

La politique de la ville est un lieu où s’est développé le vocabulaire de la participation. Là où l’action politique est le plus à l’épreuve, on attend que les habitants soutiennent l’action de l’État. L’Anru exige des maires que les projets de démolition-reconstruction soient élaborés après une consultation. Pourtant, la participation se réduit souvent à une information, dont le but est d’éduquer pour soigner les maux à l’origine des difficultés du territoire. Le programme mis en avant est, par définition, « le meilleur possible » ! Parler de participation signifie obtenir le soutien du public.

Le principal souci des élus ou des techniciens, c’est la lenteur des procédures. Par exemple, dans les expropriations à Montfermeil et à Clichy-sous-Bois, où chaque logement fait l’objet d’une procédure juridique distincte, les délais sont serrés. On présuppose que le projet ne peut qu’être un plus pour les habitants. Les maires invoquent l’intérêt général, alors que les résidents demandent où, quand, comment ils seront relogés. Jacques Donzelot invite à déplacer le vocabulaire d’intérêt général et à parler de « bien commun ». Celui-ci relève d’une recherche concrète pour trouver place dans un espace commun. « Il cherche à relier des intérêts particuliers, à établir un accord »[4], sans les fondre dans une entité supérieure. Rénover les quartiers, c’est donner d’y partager réellement un espace commun, avec ses contradictions parfois, ses négociations nécessaires, au lieu d’être assigné à une place. La sécurité est, certes, un des biens communs qui doit être garanti. Mais en l’imposant sous le seul registre de l’intérêt général, l’État ignore les ressources de proximité de ces quartiers et risque de les enfermer dans la spirale de la violence, pourfendue dans les discours.


1 / Cf. « Espoir banlieues, Plan B », Projet, mars 2009.
2 / Franck Chignier-Riboulon, Les quartiers entre espoir et enfermement, Ellipses, 2009, p.61-65.
3 / Cf. Sophie Body-Gendrot, Les villes, la fin de la violence, Presses de Sciences Po, 2001, qui donne des exemples d’initiatives d’habitants, à Sénart ou Marseille.
4 / Cf. Jacques Donzelot et Renaud Epstein, Esprit, juillet 2006.


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