À la mémoire d’Aurèle

Devant l’ampleur de la crise actuelle, de nombreuses voix se font entendre pour en appeler à une régulation des marchés financiers internationaux – depuis celle d’économistes éminents comme Joseph Stiglitz (Nobel 2001) ou Paul Krugman (Nobel 2008) jusqu’au président de la République, en passant par le directeur du Fmi, Dominique Strauss-Kahn. On a déjà eu l’occasion, ici, de dire combien une telle régulation était nécessaire et urgente. La question qui se pose est celle de savoir qui assumera le contrôle de cette régulation. Quelle institution internationale en recevra la mission, et de qui ? D. Strauss-Kahn a plaidé devant le G20 pour l’octroi d’une mission de cette nature au Fmi. Est-ce un scénario envisageable ? Est-il même souhaitable ?

Une crise sans doute irréversible

Les pertes induites par la crise financière, devenue économique et mondiale, sont inouïes : plus de 26 000 milliards de dollars « d’actifs », ou de « positions négatives », ou de « créances toxiques », ou de « crédits irrécouvrables » ont été détruits en un peu plus d’un an – c’est plus du double du Pib annuel de la zone euro. Ceux qui croient que les marchés financiers fonctionnent comme un jeu à somme nulle, de sorte que ce qui a été perdu d’un côté aurait forcément été regagné de l’autre, se trompent : si j’achète une maison et qu’elle brûle, de sorte que je la revends pour une bouchée de pain, dira-t-on que, « quelque part », « quelqu’un » a tout de même bel et bien reconstitué la valeur de cette maison ? Certes, lors de chacune des deux transactions, un vendeur et un acheteur ont réalisé une opération à somme nulle, mais de la première à la seconde, c’est la valeur de la maison qui s’est volatilisée. C’est ce qui se passe aujourd’hui pour l’écrasante majorité des titres financiers : les cours des marchés sont revenus aux niveaux qui étaient les leurs à la fin des années 1990, et mis à part quelques fonds spéculatifs qui, ayant anticipé la crise actuelle il y a trois ans, ont misé contre leurs concurrents et contre leurs banques [1] cette crise unique dans l’histoire ne « profite » vraiment à personne. Les pertes s’élèvent au moins à 7 000 milliards de dollars pour les États-Unis, 1 700 pour la Grande-Bretagne et la Chine respectivement, 1 300 pour la France, 1 000 milliards (« seulement ») pour l’Allemagne, 800 milliards pour le Brésil et le Canada respectivement.

Concernant l’économie réelle, le Fmi a revu encore récemment à la baisse ses prévisions pour 2009. L’an prochain, les pays « développés » devraient connaître la première contraction globale (-0,3 %) de leur Pib depuis 1945, et la croissance mondiale ne dépassera pas les 2,2 %. Les États-Unis connaîtront sans doute une décroissance d’environ -0,7 % ; la zone euro, de -0,5 %. La France fera face, elle aussi, à une contraction de son économie, peut-être de -0,5 %. Et malheureusement, les signaux qui permettraient d’espérer une stabilisation rapide des marchés financiers, condition sine qua non pour que les économies redémarrent de manière saine, ces signaux sont rares : de nouvelles échéances de prêts à intérêt vont continuer de « tomber » au cours des semaines et des mois qui viennent, provoquant la ruine de ménages surendettés et plaçant en grande difficulté, sinon en faillite, de nombreuses entreprises – notamment toutes celles qui, encouragées par leurs cabinets de conseil et les banques d’affaires, ont pratiqué des opérations de restructuration ou de fusion-acquisition à crédit, qu’elles seront incapables, pour nombre d’entre elles, de financer. Nous sommes entrés dans une phase de récession économique durable dont les politiques eux-mêmes n’osent plus masquer la gravité.

Bien sûr, on se félicite de la sanction électorale dont le Parti Républicain a fait les frais, aux États-Unis. Mais il n’est pas impossible que la crise soit irréversible pour les États-Unis, quelle que soit la bonne volonté de l’administration Obama : la crise de 1929 avait constitué l’aboutissement d’une phase de libéralisation extrême amorcée en Europe à la fin du dix-neuvième siècle, et favorisé la transition du centre de l’économie-monde de la Manche et de la Mer du Nord vers les États-Unis. La crise actuelle constitue un aboutissement (le dernier ?) de la libéralisation extrême mise en œuvre depuis l’ère Reagan-Thatcher des années 80 et poursuivie par les administrations Clinton puis Bush père et fils : elle pourrait favoriser, à son tour, la perte du leadership américain. Ainsi, ce qui, jusqu’à présent, avait permis au dollar de conserver son statut de devise universelle, ce sont sans doute la puissance militaire américaine et le choix d’une certaine politique chinoise de développement. Depuis la première guerre du Golfe, plusieurs pays producteurs d’énergie combustible ont, pour des raisons politiques en particulier, préconisé de ne plus se référencer au dollar. Une relecture partielle pourrait être tentée de la politique extérieure américaine dans les pays du Golfe en termes de défense des pays qui, comme l’Arabie saoudite, ont sagement soutenu la devise américaine et de « pression » ou d’agression violente exercées à l’encontre de ceux qui, au contraire, militaient depuis des années pour son abandon. Ainsi, le 6 juin 2006, l’Iran annonçait son intention de ne plus effectuer ses transactions en dollars. L’intérêt de l’administration américaine pour le programme d’armement nucléaire iranien est-il absolument étranger à ces velléités d’indépendance monétaire ? Car les États-Unis et la France avaient depuis longtemps connaissance de l’existence de ce programme, dont ils furent eux-mêmes, au moins en partie, les promoteurs à l’époque du Chah [2]. Mais la démonstration est faite aujourd’hui que la puissance militaire américaine a atteint ses limites : incapable de maintenir ses deux « fronts » (Afghanistan et Irak), comment prétendrait-elle encore en ouvrir un troisième ?

Paradoxalement, la Chine, de son côté, se retrouve dans la position inconfortable de devoir soutenir le dollar (aux dépens de sa propre monnaie) pour conserver de la valeur aux milliards de bons du Trésor américain détenus par Pékin et à ses colossales réserves de change. Elle continuera à le faire, jusqu’au jour où bons du Trésor et dollar s’écrouleront malgré le soutien de Pékin et de Tokyo. Le cours des bons du Trésor américain peut-il, lui aussi, s’effondrer ? Cela signifierait une perte de confiance radicale dans la capacité des États-Unis à sortir de la crise. L’hypothèse, jugée fantaisiste il y a à peine un an, est désormais prise au sérieux par les économistes des pays asiatiques. Dans un entretien pour la chaîne de télévision financière Bloomberg, à Pékin, le 23 septembre dernier [3], M. Yu Yongding, ancien conseiller de la Banque centrale chinoise, faisait part des « préoccupations » de la Chine à ce sujet. Le Japon est le plus grand détenteur de bons du trésor américain, avec 593 milliards de dollars, devant la Chine (519 milliards). Ensemble, les pays asiatiques détiennent la moitié des 2 670 milliards de bons du Trésor accumulés hors des États-Unis. Un « vent de panique » venu des marchés asiatiques qui se mettraient à vendre systématiquement les bons américains, provoquerait l’écroulement mondial de leur valeur et de celle du dollar. Or les excédents commerciaux chinois ont conduit la plus grande usine du monde qu’est devenue la Chine à accumuler à ce jour environ 1 810 milliards de dollars de réserves de changes (en dollars !). Un effondrement planétaire de la confiance des marchés dans l’économie américaine se traduirait aussi par une crise majeure pour la Chine, du moins aujourd’hui. Le gouvernement chinois, dès lors, semble soucieux d’imaginer un autre modèle de « développement » que celui, construit sur les exportations, qui le contraint à soutenir l’économie américaine pour ne pas sombrer avec elle.

D’une certaine manière, le sort à terme de l’économie américaine (et donc mondiale) dépend non seulement des politiques de relance qui seront éventuellement mises en place de façon plus ou moins coordonnée par l’administration Obama et, espérons-le, par l’Union européenne dans les mois à venir, mais aussi de la lenteur avec laquelle la Chine parviendra à diminuer sa dépendance aux exportations. Le jour où le marché intérieur chinois permettra que son industrie ne doive plus sa survie à la consommation (en partie à crédit) des ménages occidentaux, ce jour-là signera vraisemblablement l’abandon de la confiance forcée que les marchés accordent encore au billet vert, aux bons du Trésor US et, plus globalement, à l’économie américaine. Les excédents budgétaires considérables dont bénéficie Pékin seront-ils utilisés par le gouvernement chinois pour hâter un tel jour, en soutenant financièrement les entreprises dont les exportations souffriraient trop massivement d’une appréciation rapide du yuan ?

Et le Fmi ?

C’est dans ce contexte de renouvellement radical de la donne mondiale que se pose, me semble-t-il, la question de la gouvernance économique et de la régulation financière. Le sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac par le gouvernement américain et l’abandon de Lehman Brothers traduisent une prise de conscience de la part des autorités américaines de leur propre dépendance à l’égard de Pékin : la Chine détenait des parts significatives dans les premiers, elle était indifférente à Lehman… Néanmoins, il n’est pas certain que le monde financier occidental ait pleinement mesuré le changement qui s’amorce. Ne continue-t-on pas à raisonner, à propos de la régulation financière, comme on l’avait fait en 1945 à propos de la régulation monétaire ? Le mot d’ordre en faveur d’un « second Bretton-Woods » révèle ce manque de perspicacité historique : là où il s’agissait, à l’issue de la seconde guerre mondiale, de rétablir un ordre international monétaire sous l’égide de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, il s’agit désormais de rétablir un ordre international financier. Or nous ne sommes plus, comme en 1945, dans un monde où les États-Unis sont en mesure de dicter à l’ensemble des économies de marché les règles du jeu. En outre, depuis l’abandon, en 1973, des taux de change fixes par rapport à l’étalon-dollar, la mission initialement dévolue au Fmi a été rendue caduque. Celle qu’il s’est attribuée depuis lors – rendre la plupart des prêts des pays du Nord aux pays Sud conditionnels à l’adoption par ceux-ci de plans d’ajustement structurels et de mesures économiques libertariennes (inspirées par le « consensus de Washington »), auxquelles les pays du Nord occidental n’ont eux-mêmes jamais été soumis à l’exception de la Grande-Bretagne –, a achevé de faire perdre au Fmi toute crédibilité. Quels sont, de l’Argentine à l’Éthiopie, les pays du Sud qui, l’Asie du Sud-Est mise à part, n’ont pas été appauvris par les directives édictées par le Fmi ? Quels sont les pays dits « en développement » qui ont réellement réussi leur « décollage » économique, sinon précisément les « dragons asiatiques » – c’est-à-dire les seuls qui ne se soient pas pliés aux exigences du Fmi ? Quelles sont les deux causes principales de la crise asiatique de 1997, sinon l’ouverture de l’Asie du Sud-Est aux capitaux occidentaux et la politique restrictive préconisée par… le Fmi ?

Le verdict de l’histoire à l’égard du Fmi est en ce sens sans appel. Certes, Joseph Stiglitz a raison de souligner qu’il serait illusoire de chercher dans une telle accumulation d’erreurs tragiques une volonté organisée de « nuire » [4]. D’abord parce que la recherche de « coupables » serait dérisoire : il n’existe rien aujourd’hui, juridiquement, qui puisse ressembler à un « crime économique » – ce dont relèverait pourtant la ligne suivie par le Fmi depuis trente ans. Ensuite, parce que les politiques préconisées par le Fmi se voulaient avant tout favorables aux intérêts des pays du Nord : qu’elles aient été très préjudiciables aux populations du Sud fut pendant longtemps un souci mineur pour les élites économiques occidentales, une espèce de « dégât collatéral » dont une foi aveugle dans l’autorégulation des marchés permettait de faire taire l’inquiétude. Les paysans pauvres de ces pays mouraient par milliers, mais l’œuvre de la « main invisible » ne tarderait pas à être perceptible un jour…

Il n’en va définitivement plus de même aujourd’hui. D’une part, l’idéologie libertarienne, alimentée par Friedrich Hayek et l’École de Chicago (Milton Friedman), ne trompe plus grand monde. Même Alan Greenspan, l’ancien directeur de la Federal Reserve, comprend que la part de responsabilité du laxisme monétaire de la Banque centrale américaine dans l’énormité de la bulle spéculative des subprimes (qu’il a lui-même encouragée en 2002) est écrasante. Une politique monétaire plus restrictive aurait sans doute ralenti le report des gigantesques quantités de capitaux extraits de la crise asiatique de 1997 et de la crise « .com » de 2000 vers les crédits hypothécaires à haut risque. Il ne reste plus à M. Greenspan qu’à tenter de faire amende honorable en reconnaissant qu’il ne « comprend plus » ce qui se passe aujourd’hui, et que sa « confiance » dans l’aptitude des marchés à s’auto-gérer était une « erreur ». D’autre part – et c’est sans doute le plus important –, le Fmi ne peut plus prétendre représenter les intérêts des États-Unis et, plus globalement, des pays du Nord, parce que ceux-ci ne sont plus en mesure d’imposer leur puissance aux pays du Sud et, en particulier, à la Chine. Il n’y aura pas de régulation internationale à laquelle Pékin ne prendrait pas une part déterminante et conforme à ses propres intérêts. La question de savoir si c’est au Fmi de jouer, désormais, le rôle de « gendarme » économique et financier est donc, somme toute, secondaire : la vraie question est celle de savoir comment une institution internationale servira d’espace public de discussion entre les États-Unis, l’Union européenne, la Chine et le Japon. Un espace où ces différents partenaires discuteraient réellement à parts égales n’existe pas aujourd’hui. Si le Fmi veut jouer ce rôle, il faudra une réforme radicale de son mode de fonctionnement, de son mode de recrutement, de son règlement interne, etc. Et l’enjeu historique, aussi bien pour l’administration américaine que pour les prochaines présidences européennes, consiste à collaborer à construire un tel espace public de discussion qui jouisse d’une réelle légitimité démocratique.

L’autre enjeu historique d’une « seconde vie » pour le Fmi a partie liée avec la question écologique. Les avertissements des climatologues sont sans équivoque : en dépit des intentions vertueuses affichées par les gouvernements, nous continuons d’emprunter le chemin le plus dévastateur en termes d’environnement. Or, si l’on en croit les estimations raisonnables d’un Lester Brown [5], la mise en œuvre effective des aspects sociaux et environnementaux des objectifs du Millénaire coûterait respectivement 68 et 93 milliards de dollars par an ; des sommes dérisoires ou presque, comparées au coût actuellement estimé de la crise induite par les subprimes. Des sommes d’un ordre de grandeur comparable, en revanche, au montant (50 milliards) de l’escroquerie mise en place depuis trente ans par l’ancien maître nageur devenu Président du conseil d’administration du Nasdaq, Bernard Madoff. Des sommes, enfin, très inférieures au montant annuel du budget militaire de l’administration américaine. La récession économique que nous allons traverser dans les cinq prochaines années pourrait être l’occasion d’une réorientation industrielle vers des industries moins polluantes. Mais cela ne se fera pas sans une instance de coordination internationale. Ce pourrait être l’autre versant d’une mission que le Fmi pourrait se voir confier par la communauté internationale transpacifique. À condition que les États-Unis, comme la Chine, consentent à se laisser « conseiller » par une telle instance des réorientations industrielles auxquelles les uns et les autres sont demeurés hostiles jusqu’à présent.

Quant au petit monde des banques et des institutions financières occidentales, le voici dans l’hésitation. Les plus lucides et ceux qui ont enregistré les pertes les plus phénoménales se résignent à une régulation contraignante – même si un long chemin reste à parcourir avant que la profession ne parvienne à un consensus sur le type de normes (prudentielles, comptables, etc.) à imposer. Mais beaucoup d’autres ne sont toujours pas persuadés que leur survie est liée à l’instauration de ces normes. Après la griserie des bénéfices record enregistrés ces vingt dernières années, il est difficile de renoncer à l’ivresse ! Nombreux sont ceux qui n’arrivent pas encore à se défaire de l’espoir que, d’ici un ou deux ans, « ça va (peut-être) repartir »… Si leur point de vue devait l’emporter, ceux-là seraient sans doute leurs propres fossoyeurs, ainsi que ceux de l’ensemble du système financier international : en l’absence de mise en place d’une régulation concertée avec la Chine, ou si l’on se contentait d’aménagements marginaux, il ne fait guère de doute que nous assisterions d’ici cinq ou six ans à la montée, puis à l’éclatement, d’une nouvelle bulle spéculative (sur les matières premières ? les droits à polluer ?…) qu’il serait impossible de colmater, la récession actuelle aidant. Le scénario catastrophe qui hante les autorités chinoises dès à présent – celui d’un écroulement généralisé de la confiance internationale dans le dollar et les bons du Trésor américain – serait alors inévitable.


1 / Notamment le fonds d’Andrew Lahde, président du Hedge Fund Lahde Capital Management.
2 / Cf. notamment, de Dominique Lorentz, Une Guerre, Les Arènes, 1997 (préface d’Alexandre Adler), Affaires atomiques, Les Arènes, février 2001 et Secret atomique, Les Arènes, mars 2002.
3 / http://www.bloomberg.com/apps/news ?pid=newsarchive&sid=anZHfo6tQi60
4 / La grande Désillusion, Fayard, 2002,– traduction de Globalization and its Discontents (W. W. Norton, 2002).
5 / Cf. Lester Brown, Le Plan B : Pour un pacte écologique mondial, Calmann-Lévy, 2007.


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