Marche mondiale pour le climat, Montréal, Canada, 2005 © AmiCalmant/Flickr/CCMarche mondiale pour le climat, Montréal, Canada, 2005 © AmiCalmant/Flickr/CC



 

C’est à la « routine de la civilisation moderne » (Hans Jonas) que nous devons nous attaquer. Dans cette synthèse conclusive, Bernard Perret souligne la noblesse de l’enjeu écologique, qui suppose une révision de notre rapport au monde, de notre consommation et de nos pratiques politiques.

Le devoir de léguer un monde vivable aux générations futures donne à l’exigence écologique le caractère d’un nouvel impératif catégorique. Le philosophe allemand Hans Jonas fut le premier (dès 1979) à le dire clairement et ce n’est nullement un hasard si plusieurs textes rassemblés dans ce numéro se réfèrent au Principe responsabilité, fût-ce pour le critiquer ou le compléter. Avec le recul du temps, on mesure mieux la pertinence du diagnostic alarmiste qui sous-tend cet ouvrage fondateur et la clairvoyance dont fit preuve son auteur en explorant méthodiquement les conséquences de la crise écologique pour la philosophie morale. S’il est une chose à retenir de Jonas, en-deçà de toute position proprement philosophique, c’est le constat d’un changement qualitatif dans le rapport de l’homme à son milieu d’existence : le développement technique étend le champ de notre responsabilité d’une manière dont les siècles passés ne pouvaient même pas avoir idée. Qu’on le veuille ou non, « la puissance humaine et son excédent par rapport à toute préconnaissance certaine des conséquences ont pris de telles dimensions que le simple exercice quotidien de notre pouvoir, qui constitue la routine de la civilisation moderne – et dont nous vivons tous –, devient un problème éthique[1]. »

La technique étend notre responsabilité d’une manière dont les siècles passés ne pouvaient même pas avoir idée.


Même s’il n’est pas le seul problème auquel nous devons faire face, le changement climatique illustre parfaitement cette situation. Comme le rappelle Dominique Bourg, l’impasse des négociations internationales traduit notre renoncement à cantonner le réchauffement dans des limites supportables. Tout laisse craindre que nous soyons partis, par négligence collective, pour compromettre, peut-être irrémédiablement, les conditions de vie des générations futures. On mesure, sur cet exemple, la portée terriblement concrète de l’expression « routine de la civilisation moderne » employée par Jonas. L’exigence qui pèse sur nous n’est pas seulement de mettre fin aux gaspillages les plus évidents mais bel et bien de reconsidérer les évidences incorporées dans nos pratiques habituelles de consommation.

Plus personne, ou presque, et en tout cas aucun des auteurs de cette « Question en débat », ne conteste un diagnostic qui ouvre sur une tâche qui semble excéder ce dont les hommes se sont montrés capables jusqu’à ce jour. Les textes rassemblés ici tentent d’éclairer cet avenir en explorant quelques-uns des chemins de la conversion écologique à laquelle, quoi qu’il arrive, nous n’échapperons pas. On peut les regrouper en trois thématiques : les ressorts anthropologiques fondamentaux de la mobilisation écologique, la traduction juridique et institutionnelle de nos devoirs à l’égard des générations futures et enfin les processus sociaux susceptibles de favoriser une prise de conscience collective.

Ressorts de la mobilisation écologique

Sur le front des motivations, plusieurs auteurs pointent le fait que le catastrophisme ne saurait suffire à fonder l’action responsable, même s’il constitue un point de départ incontournable. S’il est vrai que la peur est le commencement de la sagesse, elle peut mener au pire lorsque l’on s’y abandonne, sous la forme trop familière d’un pouvoir autoritaire évoqué par Jonas lui-même. Les textes de Gilles Hériard Dubreuil et de Christoph Theobald explorent deux réponses complémentaires à ce défi. Pour le premier, l’enjeu du très long terme ne relève pas d’une éthique contractualiste traduisible dans le langage du droit, mais d’une approche « patrimoniale » porteuse d’un autre rapport au monde non humain. Le souci environnemental prend tout son sens lorsqu’il s’inscrit dans une culture du respect de notre milieu de vie, ce patrimoine commun de l’humanité qui inclut, sans s’y réduire, la considération des intérêts de nos descendants. Cette voie présente l’avantage de ne pas opposer d’emblée les intérêts du présent et ceux du futur. Le point de départ de Christoph Theobald est également l’insuffisance de la peur comme moteur de l’action humaine. La réponse chrétienne au défi écologique consiste selon lui en « l’offre d’une énergie à la fois humaine et spirituelle » à travers le « principe de gratuité ». S’il est vrai que l’humanité est « acculée à se vouloir elle-même » comme jamais dans son histoire passée, le choix de la vie ne peut trouver de meilleur point d’appui que la reconnaissance et l’acceptation du don gratuit qui s’exprime en elle. C’est en regardant l’univers avec reconnaissance que nous trouverons le motif de « consentir à une conversion dont la mesure nous dépasse. » Enfin, et non sans faire écho aux textes précédents, Pedro de Velasco montre comment la culture d’un peuple de la montagne mexicaine articule sens de la gratuité, éthique communautaire et relation pacifiée à l'environnement.

Droits et devoirs à l’égard du futur

Le second thème qui se dégage a trait au droit et aux institutions. L’interrogation porte sur la possibilité d’intégrer les générations futures dans le jeu démocratique et de donner à leurs droits un sens précis et un cadre formel. Comme le souligne Jean Caron, il ne saurait être à proprement parler question de donner la parole à ceux qui ne sont pas encore nés. En revanche, leurs intérêts demandent bel et bien à être représentés, ce qui peut se faire de différentes façons, comme on commence à le voir dans plusieurs pays du monde. Reste à savoir si l’on peut se contenter d’aménagements mineurs ou s’il faut mettre en chantier une refonte ambitieuse des institutions démocratiques. Face aux objections du syndicaliste Jean-Pierre Bompard, Dominique Bourg défend cette seconde voie, en soulignant la nécessité de corriger par de nouveaux mécanismes le biais court-termiste de la démocratie représentative. Si les deux participants au débat s’accordent sur la nécessité de donner toute sa place au point de vue des experts, ils divergent sur l’opportunité d’instituer une nouvelle légitimité opposable aux mécanismes actuels de la représentation politique et sociale.

Un espace public reste à construire pour les consommateurs laissent parler le citoyen qui est en eux.


Pour une prise de conscience collective

Le troisième thème est celui du changement des mentalités à travers les processus délibératifs et décisionnels. Le projet avorté de taxe carbone en 2008-2010 fait de ce point de vue figure de contre exemple. Jean-Charles Hourcade décrit l’enchaînement d’erreurs de méthode qui aboutirent au rejet d’une réforme qui fit pourtant, pendant quelques mois, l’objet d’un large consensus et qui, de surcroît, avait été élaborée à travers une large concertation. Il en conclut qu’un espace public reste à construire pour que les enjeux du futur trouvent à s’exprimer sans être étouffés par les intérêts à courte vue, et que les consommateurs laissent parler le citoyen qui est en eux.

Mais comment, concrètement, développer la conscience des enjeux et le sens des responsabilités ? Il n’existe pas d’autre voie que le développement de pratiques d’expertise partagée, de démocratie participative et de gouvernance concertée – évaluation pluraliste des politiques publiques, conférences de consensus, etc. –, permettant d’impliquer les citoyens dans les débats scientifiques qui engagent l’avenir. L’exemple des scénarios participatifs sur le changement climatique présenté par Sandrine Mathy illustre la fécondité de ces démarches.

Dans la même perspective, on ne saurait oublier que les jeunes sont les premiers concernés par les conséquences attendues de la crise écologique et qu’il n’est jamais trop tôt pour stimuler leur sens civique. Leur donner voix au chapitre sur l’avenir de la planète était précisément l’objectif de l’Assemblée mondiale des enfants, dont Pierre Calame montre l’intérêt comme préfiguration d’un processus d’émergence d’une conscience mondiale.

Comme en écho à ces initiatives, Michel Griffon, défend, propositions institutionnelles à l’appui, l’idée que « la démocratie doit savoir mettre en scène plus résolument et plus clairement la délibération ». N’est-ce pas, en effet, le seul moyen de combattre notre propension à refouler les questions dérangeantes et à fermer les yeux sur la non viabilité de nos politiques ?

La diversité des leviers de changement évoqués dans cette « Question en débat » mérite elle-même un commentaire. Face au scandale du bradage des intérêts vitaux de nos descendants, devant l’urgence et la difficulté de la transition écologique, c’est l’ensemble des cadres sociaux d’orientation et de régulation de l’action humaine qui sont à remettre en chantier. Il faut travailler à la fois sur le cœur des motivations individuelles – en développant une nouvelle perception et compréhension de notre rapport au monde et en cultivant les ressorts spirituels d’une action désintéressée – ; sur les principes juridiques et les institutions qui pourraient donner corps aux droits de l’avenir et, enfin, sur les processus délibératifs susceptibles de favoriser la prise de conscience de l’étendue nouvelle de nos responsabilités à l’égard de la planète et de ses futurs habitants.


[1] Hans Jonas, Pour une éthique du futur, Payot & Rivages 1998, p. 84.

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