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Été 2012. Premier test social pour le nouveau gouvernement : les prix à la pompe flambent. Chaque jour, les médias se font l’écho de la grogne qui enfle chez les automobilistes et les professionnels. Une vision de long terme aurait dicté, moyennant quelques aménagements, d’entériner cette hausse des prix. Le gouvernement a préféré baisser les taxes sur les carburants pendant trois mois. Essuyant au passage une perte de 500 millions d’euros. Bienvenue dans le monde de la précarité énergétique ! Car l’épisode est significatif : fallait-il sacrifier le social sur l’autel de l’environnement et du long terme ?

La vulnérabilité aux prix de l’énergie n’est pas un phénomène marginal. La voiture devient une contrainte pour beaucoup notamment dans le rural et le périurbain quand l’accès à l’emploi ou aux services publics en dépend (cf. J.-P. Orfeuil). Surtout, plus de 8 millions de personnes en France peinent aujourd’hui à se chauffer ou à régler leurs factures de gaz, d’électricité ou de fioul. Les énergéticiens s’inquiètent de la hausse des non-recouvrements. Devant l’insuffisance des aides publiques, les associations sont appelées à la rescousse, à l’instar du Secours catholique dont le budget énergie a crû de 90 % depuis 2004 (cf. F. Boulot).

Mais formuler ainsi le problème mène dans une impasse. Le pétrole bon marché se raréfie (« Pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens » !) et les prix mondiaux de l’énergie vont, malgré des accalmies temporaires, continuer d’augmenter. De plus, au rythme actuel, notre monde va tout droit vers un réchauffement de la planète de + 4 °C à + 6 °C d’ici la fin du siècle (le scénario le plus sombre esquissé par le Giec). Si l’on veut dévier de cette trajectoire, la France devra y contribuer en réduisant de 70 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, ce qui suppose une diminution drastique de sa consommation énergétique.

Freiner cette transition au nom des plus précaires, c’est aussi se défausser un peu vite. Tous les dispositifs de sobriété énergétique sont pensés pour les mieux lotis (cf. nos deux tables rondes) ! Leur dire que cela va s’arranger serait leur mentir. Et à bien d’autres aussi, car la vulnérabilité aux prix de l’énergie traverse toutes les classes sociales (cf. J. Vignon). Et elle pèse lourdement sur les comptes du pays : en 2012, les importations de gaz et de pétrole (69 milliards d’euros, en progression de 11 % par rapport à 2011) expliquent à elles seules le déficit commercial de la France (67 milliards).

Quant à la précarité, sa dimension énergétique n’en est finalement que le révélateur. Elle est ressentie plus douloureusement chez certaines populations, bien sûr. Mais pourquoi ? Ce n’est pas tant que les prix de l’énergie aient (encore) explosé. Si le voyant énergétique clignote, c’est que les ménages sont pris en tenaille entre des variables beaucoup plus lourdes : le tassement et la variabilité des revenus, l’explosion des prix de l’immobilier (cf. É. Lagandré), un aménagement du territoire facteur d’une forte dépendance à la voiture. Pour les quelque 621 000 familles modestes touchées par la précarité énergétique, il est urgent de repenser la péréquation entre consommateurs. La loi énergie adoptée par le Parlement en mars 2013 a bien étendu les tarifs sociaux. Mais on est encore loin de la redistribution opérée dans une ville comme Bogota, le prix de l’électricité est 2,5 fois plus élevé dans les quartiers riches que dans les quartiers pauvres.

Qui plus est, cette réponse, bien que nécessaire, ne traite que le symptôme le mal est plus profond. À quand une taxe carbone pour anticiper la hausse des prix ? Comment assurer des ressources minimales aux plus modestes (cf. E. Combet) ? Faut-il laisser le marché fixer seul le prix de l’immobilier ? Quelle réponse des territoires au piège énergétique qui se referme sur les populations enclavées (cf. B. Fouilland) ? On ne saurait esquiver plus avant ces questions structurantes. Mais cessons de brandir le fanion de la justice sociale contre celui de la transition énergétique. Et la planète et les plus pauvres y perdraient.

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