Une fois acquis, le droit de vote paraît évident. La Charte universelle des droits de l’homme ne confère pourtant que depuis 1948 une légitimité internationale au droit de vote à bulletin secret et au suffrage universel. Les années 1960 et 1970 ont vu l’assistance électorale et l’internationalisation des principes du vote dit « démocratique » s’imposer par le biais des fondations issues de partis politiques allemands, britanniques ou américains. Divers traités internationaux ont alors structuré la démarche, qui s’est professionnalisée depuis les années 1990. Mais ces valeurs s’imposent-elles aux populations au sortir d’un conflit ou en période de transition? Pourquoi se rendre aux urnes là où le droit de vote n’est pas une notion installée?

Quand l’accès aux urnes ne va pas de soi

Le découpage électoral est central pour des raisons tant géographiques qu’identitaires. L’accès au scrutin est plus difficile pour les populations isolées et distantes des bureaux de vote, comme pour les populations nomades, déplacées ou mobiles. En République du Sud Soudan, plus de 40 % de la population est nomade mais ne peut voter en dehors de la circonscription où elle s’est inscrite sur les listes à un instant t. Certains candidats y ont vu un moyen de priver du vote un pan important des populations transhumantes, favorables à l’indépendance. Mais plusieurs mesures peuvent favoriser la mobilisation électorale de ces populations : le vote par procuration (le plus utilisé en France), par courrier (cas de la Grande-Bretagne), par dérogation sur le bureau de vote provisoire (pays de la Communauté des États indépendants), par internet (généralisé en Estonie) ou dans des bureaux de vote mobiles (Kazakhstan, Russie, Ukraine). Cependant, ces méthodes sont souvent critiquées, car difficiles à contrôler.

Si, partout, la jeunesse est la cible des campagnes politiques – on le comprend d’autant plus en Afrique qu’elle représente la majorité de l’électorat –, l’accès au vote des minorités, en revanche, fait débat. En France, le droit de vote des résidents permanents étrangers divise. Ailleurs, la question est d’autant plus sensible qu’elle est liée à l’accession à la citoyenneté. En Lettonie, 25 % de la population est d’origine russe et la moitié seulement a engagé une démarche de naturalisation. Le refus du droit de vote exprime-t-il alors un refus d’intégration, comme le crie cette communauté? Le droit du sang ou du sol s’applique aussi dans l’isoloir.

D’autres formes de discrimination, comme les difficultés des personnes en situation de handicap à voter sans contrainte ou celles faites aux femmes en politique, sont autant de freins à la notion d’universalité du droit de vote, accessible à tous, qui est encadrée par des textes internationaux, mais que la majorité des pays peine encore à appliquer sur le terrain.

Le recensement et l’inscription sur les listes électorales sont également nécessaires pour définir le corps électoral, voire pour asseoir la représentativité des communautés. C’est le cas en Bosnie-Herzégovine ou encore au Liban, où le découpage électoral et la représentativité au sein des institutions sont fonction d’une photographie de la population. Si les données sur la composition de la population ne sont pas mises à jour, comme au Liban, ou ne sont pas représentatives de la mixité des territoires, comme en Bosnie, l’électeur laisse de côté le sentiment national au profit de critères ethniques, religieux ou territoriaux. Le vote perd alors son sens premier.

Un vote libre et sincère?

Voter implique au préalable de comprendre le processus électoral, ses enjeux et ses acteurs. Aussi l’information en est-elle le levier élémentaire. Au Soudan, les élections générales de 2010 ont été marquées par un faible taux de participation de la population du Sud. Mais comment voter pour les représentants d’un pays que l’on ne reconnaît pas? Beaucoup d’électeurs n’ont pas compris le sens d’un scrutin national alors même que le processus de paix visant l’indépendance du Sud Soudan était sur le point d’aboutir.

Reste que le taux de participation ne dit rien, en soi, de la motivation du vote et du débat préalable pour déterminer des choix individuels. Se rendre aux urnes est avant tout un acte social, mais pas toujours réfléchi. Si je vote, ai-je toutes les clefs en main pour m’exprimer? En Russie, où le sentiment national est très élevé et placé au-dessus des intérêts individuels et régionaux, les inquiétudes exprimées par la communauté internationale quant à la liberté et à la diversité de la presse traduisent son interrogation sur la capacité des électeurs à effectuer un choix personnel et pluraliste. En Ukraine, la Révolution orange de 2004 a vu une société peu politisée découvrir le débat d’idées suite aux réserves émises sur la sincérité du second tour de la présidentielle. Sans que le taux de participation ne s’envole aux élections suivantes, les électeurs ont donné davantage de prix au droit de vote et exprimé des opinions individuelles plus prononcées. Le pluralisme s’exprime aussi dans les résultats : les élections de 2004 voient les deux principaux candidats se répartir 80 % des suffrages, contre 60 % en 2010.

Quand, au Nord comme au Sud du globe, les intérêts de la communauté prévalent, le caractère personnel et sans pression du vote tel que décrit dans les traités internationaux est en cause. En Ukraine, toujours, l’analyse des écarts de voix entre Viktor Ianukovitch et Viktor Iouchtchenko, à l’hiver 2004, avait mis à nu deux communautés linguistiques et culturelles entre l’est et l’ouest du pays, et suscité des réactions jusqu’à proposer la scission.

Les campagnes politiques peuvent aussi raviver des sentiments communautaires ou corporatistes pour inciter les électeurs à se rendre aux urnes, cherchant alors délibérément à désapproprier le vote de son caractère individuel. En Guinée, au premier tour des premières élections présidentielles de 2010, le taux de participation plafonne à 52 %, dans un climat de défiance et de manque d’information. Après des violences ethniques entre les deux principales communautés du pays, chacune derrière un candidat, la participation dépasse 68 % au second tour.

La campagne politique peut aussi cibler des communautés en proposant des projets de société en fonction de leurs attentes économiques et sociales. L’élection présidentielle zambienne de 2011 est caractéristique d’une telle dynamique. Rupiah Banda, l’un des deux principaux candidats, a axé son programme sur le développement des communautés rurales et des exploitants, souhaitant aussi flatter des chefs et rois très attachés à la ruralité. Le candidat de l’opposition, Michael Sata, a compris l’intérêt de viser les viviers électoraux que sont les centres urbains, industriels et miniers tout en s’appuyant sur les corporatismes et l’idéal de maîtrise nationale des ressources. Ces axes de campagne expliquent la motivation du vote, jouant sur la fracture de la jeunesse avec la ruralité et les traditions, après dix années d’exode rural. Si le taux de participation (guère plus de 60 %) reste en deçà des attentes, c’est que nombre d’électeurs ont senti que la campagne les prenait en otages, en opposant deux communautés, au risque d’une dégradation des relations sociales. L’abstention est alors l’expression de leur droit de retrait.

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