La dette financière est, selon Patrick Viveret, le fruit de deux dettes convergentes : l’une est écologique (vis-à-vis de la planète), l’autre sociale (vis-à-vis des plus modestes). Or la dette financière ne pourra pas être réglée sans que l’on s’attaque sérieusement aux deux autres.

Le nombre de personnes en dette vis-à-vis de leur fournisseur de chauffage ou d’électricité explose. Mais doit-on les considérer en dette vis-à-vis de la société ? N’y a-t-il pas, à l’inverse, une dette sociale envers eux ? Plus largement, doit-on continuer de raisonner comme si la dette financière constituait la question centrale que doivent traiter les gouvernements européens ? Nous proposons ici, au contraire, de la replacer dans le contexte de ce que l’on peut appeler les « trois dettes », en mettant en évidence l’importance de la dette écologique et de la dette sociale.

« L’argent n’est pas comestible »

Pourquoi cette approche ? Tout simplement parce que la monnaie n’est qu’une représentation symbolique de la richesse réelle, destinée à faciliter l’échange de celle-ci dans l’espace ou le temps (épargne et investissement). Mais l’expression monétaire de la richesse doit toujours s’imposer la discipline qui est celle des comptables à l’occasion des inventaires annuels : sommes-nous sûrs que la monnaie rend bien compte des richesses réelles ? Si cette question n’est pas posée, on peut très bien se retrouver avec des flux monétaires positifs ne correspondant pas à des richesses réelles (qu’elles soient humaines ou naturelles), ou correspondant à des destructions de richesse. Tel accident, telle pollution vont engendrer – comme dans le produit intérieur brut – des flux monétaires de réparation, de remplacement, d’indemnisation et conduire à l’illusion de valeurs ajoutées monétaires, alors que l’on est, à l’origine, en présence d’une nuisance ou d’une destruction. Ce retour au réel s’impose d’autant plus que nous sommes dans des situations où l’irresponsabilité écologique conduit à des destructions de ressources naturelles et où l’irresponsabilité sociale provoque, par le biais des programmes d’austérité, des régressions ou des destructions de richesses d’origine humaine. Les véritables dettes supposent que l’on se reporte vers l’économie réelle et vers les sources de toute richesse réelle : la nature, les humains et les co-créations qu’induit leur mise en rapport sur des territoires réels. Faute de cet « audit des richesses réelles », on se trouve dans la situation que résume le fameux proverbe indien : « Quand l’homme blanc aura pollué la dernière rivière, pêché le dernier poisson, abattu le dernier arbre, alors il s’apercevra que l’argent n’est pas comestible ! »

« Quand l’homme blanc aura pollué la dernière rivière, pêché le dernier poisson, abattu le dernier arbre, alors il s’apercevra que l’argent n’est pas comestible ! » Proverbe indien


C’est dire qu’il n’est pas illégitime de parler de dette écologique à propos des emprunts faits à la nature et non remboursés (quand il n’y a pas renouvellement ou recyclage), lorsque des ressources non renouvelables accumulées pendant des millions d’années sont gaspillées en quelques générations. De même peut-on parler de dette sociale quand un transfert massif des revenus du travail vers ceux du capital conduit à un creusement des inégalités sociales et à une limitation, voire à une destruction, de la capacité de groupes humains croissants à développer leurs potentialités créatrices.

La dette écologique

La dette écologique, mesurée par des indicateurs tels que l’empreinte écologique, interroge le mode de vie des pays riches et de leurs classes possédantes. Trois milliards d’êtres humains ont vécu, ou vivent encore, en dessous de l’empreinte écologique moyenne soutenable pour la planète. Quand les Indiens ou les Chinois dépassent ces seuils et rattrapent l’Occident, cela devient insoutenable ! La dette la plus grave, qui met à terme en péril l’existence même de l’humanité, est bien cette dette écologique. Elle devrait conduire, si nos dirigeants avaient un véritable sens de leurs responsabilités, à moyen et long termes, à l’égard des générations futures, à stopper et réparer (à « rembourser ») trois séries d’emprunts faits à la nature et à la partie de l’humanité qui, elle, ne s’est pas écologiquement endettée. Il s’agit des prélèvements démesurés sur les ressources fossiles non renouvelables (elles constituent un patrimoine commun de l’humanité), des atteintes de plus en plus graves à la biodiversité (elles peuvent conduire à une sixième grande extinction des espèces) et, bien sûr, du dégagement excessif de gaz à effet de serre d’origine humaine (avec un dérèglement du climat visible et la multiplication de phénomènes climatiques extrêmes : désertification, sécheresse et déforestation, inondations, grandes tempêtes ou vagues de froid). Une série d’indicateurs permet d’évaluer cette dette écologique. Outre l’empreinte écologique, on peut citer le bilan carbone, le taux d’extraction de ressources fossiles, les atteintes à la biodiversité, ou le creusement des inégalités écologiques qui se superposent le plus souvent aux inégalités sociales.

L’inversion des dettes

La seconde grande dette occultée est sociale. Il ne s’agit pas de l’endettement lié au déficit des régimes sociaux, qui n’en constitue que la conséquence, mais de la cause principale dont elle résulte : le transfert d’une part considérable de la rémunération du travail vers la rémunération du capital, depuis les années 1980. Dans un livre récent, La gauche n’a plus droit à l’erreur, Pierre Larrouturou et Michel Rocard avancent le chiffre de 40 000 milliards de dollars qui sont passés en trente ans de la poche des salariés vers celle des actionnaires pour l’ensemble des pays de l’OCDE. On aboutit ainsi à ce paradoxe que la dette financière est, en réalité, très fortement le reflet de cette dette sociale. Le cas de la France, au cours de la période 2000-2010, offre un bon exemple d’un tel transfert.

Selon l’Inspection générale des finances[1], on peut totaliser plus de 100 milliards d’euros annuels d’exonérations fiscales et sociales de toute nature au cours de cette période. Cela a représenté une « double peine » pour les uns, un double bénéfice pour les autres. Les bénéficiaires de ces 100 milliards paient moins d’impôts et de cotisations sociales. Avec ce surplus, ils peuvent prêter (en particulier aux États) et donc, de surcroît, percevoir les intérêts de leurs prêts. La double peine des gens modestes signifie que, d’un côté, ils bénéficient de moins de services publics ou de prestations sociales et que, d’un autre côté, on leur demande de payer directement ou indirectement les conséquences de la crise, à travers des programmes d’austérité qui vont à nouveau amputer leurs revenus directs ou indirects. On a ainsi transformé une dette sociale – due aux gens modestes – en une dette financière – due d’abord aux plus riches.

Une telle approche modifie radicalement la manière d’envisager le traitement de la dette financière. Il importe certes de penser et de résoudre celle-ci, sans pour autant aggraver la dette sociale et écologique. Le remboursement de la dette financière n’a de sens que dans un contexte de réduction des déficits écologiques et des inégalités sociales. Ce pourrait être le cas si, s’inspirant du récent référendum suisse sur la nécessité de plafonner les rémunérations des plus hauts revenus, le Parlement définissait un plafond maximal d’inégalités de revenus, dans une République dont la devise est, après tout, « Liberté, égalité, fraternité ». Par exemple, de 1 à 10… Cela entraînerait une élévation des minima sociaux et encouragerait la mise en place d’un revenu maximal.

Disposer de ce plafond de revenus, dans le cadre du remboursement de la dette, ne changerait pas la situation des petits épargnants (ils restent en deçà de ce plafond) mais conduirait mécaniquement au constat d’un dépassement pour les catégories les plus riches… Il serait alors légitime que cet excès de revenus soit repris au titre de la fiscalité liée au plafonnement des revenus. Cela concernerait déjà le tiers de la dette de la France détenu par des résidents français (les deux autres tiers étant entre les mains de fonds étrangers). Ce serait une transformation majeure : cette première tranche de remboursement limiterait d’autant le coût colossal des intérêts.

Construirait-on encore des cathédrales ?

On peut envisager une façon plus libérale d’utiliser ce remboursement. Elle consisterait à placer cet excès d’argent dans des formes collectives d’investissement écologique et social, à travers des fondations dont la collectivité serait partie prenante, voire par le biais d’une monnaie écologique et sociale, s’inspirant des expériences de monnaies alternatives qui se multiplient un peu partout aujourd’hui. Le propre de ces monnaies est d’être réservées à une économie réelle, non spéculative, et d’engendrer des valeurs ajoutées écologiques, sociales, territoriales.

Bernard Lietaer, un des anciens responsables de la Banque centrale de Belgique, en a donné un bon exemple : celui de la construction des cathédrales[2]. Cela ne fut possible que parce que la valeur du bien que l’on construisait à long terme a paru plus intéressante que la valeur de la monnaie utilisée à court terme. Chartres bénéficie encore de cet investissement de la collectivité. Mais la détention de monnaie liquide n’avait pas la même importance et le même intérêt à court terme qu’aujourd’hui ! Si, à l’époque, la ville de Chartres avait pu bénéficier de placements rapportant 15 % en un an, elle aurait certainement joué cette carte plutôt que celle des cathédrales.

L’efficacité énergétique, elle aussi, suppose de lourds investissements. S’en donnera-t-on les moyens ? Dès lors que l’on se pose les questions en termes de développement soutenable, ou de grands investissements sociaux, il s’agit d’investissements de long terme, sans rentabilité immédiate. Ou, plutôt, leur seule rentabilité immédiate est d’éviter le pire… Il s’agit donc de sortir du court-termisme et de faire en sorte que le placement strictement financier n’ait pas d’intérêt, voire qu’il suscite du désintérêt ! Une voie plus classique consiste à recourir à une taxe sur les transactions financières, à condition qu’elle soit plus proche d’un taux de 2 % que de 0,05 %... Toutes les sommes récupérées, à commencer par celles transitant par les paradis fiscaux, auraient ainsi un double objet. Primo, favoriser la réduction de la dette écologique par le financement d’investissements dans le domaine de la soutenabilité écologique et de la transition énergétique. Deuxio, favoriser des programmes d’utilité sociale, permettant de réduire les inégalités provoquées par les transferts massifs de richesse intervenus au cours des trente dernières années. Ne nous y trompons pas : au-delà des exigences de justice sociale et de préservation de nos écosystèmes, ce sont, à terme, les valeurs cardinales sur lesquelles s’est reconstruite l’Europe d’après-guerre qui sont en jeu. La démocratie aujourd’hui et demain la paix se trouvent directement menacées par des courants xénophobes, d’origine raciste, nationale ou religieuse. Quand la peur monte, face aux risques écologiques ou de déclassement social, le terrain est propice aux discours identitaires et d’exclusion. Préserver la démocratie et promouvoir la paix passe par un programme ambitieux fondé sur cette exigence de réduction simultanée des trois dettes.



[1] Le rapport, remis en juillet 2011 à Valérie Pécresse, alors ministre du Budget, recense 470 niches fiscales et sociales, dont une centaine jugée totalement inutile et près de la moitié peu efficace.

[2] Au cœur de la monnaie. Systèmes monétaires, inconscient collectif, archétypes et tabous, Yves Michel, 2011.

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