©Philippe Gillotte / Manifestation interdite
9 mars 2016©Philippe Gillotte / Manifestation interdite
9 mars 2016



 

Il aura fallu quelques décennies pour que les syndicats se saisissent, réellement, des enjeux écologiques. Passée la crainte des pertes d’emplois dues à la nécessaire transition, les unions professionnelles deviennent des acteurs incontournables pour faire évoluer les pratiques d’entreprises.

En matière d’efficacité dans la lutte contre le changement climatique, les syndicats ne sont pas les premiers acteurs auxquels on pense. Un sondage réalisé par BVA en février 2012[1], sur « les Français et le développement durable », confirme cette impression. Parmi les acteurs « à mobiliser en priorité pour les défis du développement durable », associations et partenaires sociaux ne rassemblent que 3 % des personnes sondées (contre 51 % pour l’État). Et 18 % accordent leur confiance aux syndicats pour « faire avancer les choses en matière de développement durable » (contre 59 % pour les associations de consommateurs et 53 % pour les ONG). À la réflexion, cependant, après enquête et lecture de plusieurs rapports et études, il apparaît que cette appréciation n’est qu’en partie fondée. Elle repose, pour l’essentiel, sur l’histoire sociale de notre pays et ne tient pas compte des évolutions intervenues dans le monde syndical au fil du temps – même s’il existe, encore, des poches de résistances, l’environnement étant souvent considéré comme l’ennemi de l’emploi par les salariés et leurs représentants.

Pas de fumée sans emploi

Les syndicats sont nés en France à la fin du XIXe siècle, se développant pour défendre les intérêts de leurs adhérents et de la classe ouvrière, non pour défendre l’intérêt général. Encore moins pour lutter contre les atteintes faites à l’environnement par l’activité économique. Cependant, au sortir de la seconde guerre mondiale, les syndicats prennent confusément conscience que l’activité industrielle peut avoir des conséquences néfastes sur l’environnement et, d’abord, sur la santé des travailleurs et de leur famille. Et s’ils invitent les salariés à participer à « la bataille de la production » – relayant ainsi les encouragements des industriels pour qui « la fumée se dégageant d’une cheminée d’usine représente davantage une garantie d’activité et donc de travail et de salaire qu’une source de pollution de l’air » – ils ne sont pas, « contrairement à une idée reçue, aveugles face aux retombées environnementales des Trente glorieuses et leur adhésion au ʻconsensus productiviste’ [n’est] pas sans réticences[2] ». Mais il s’agit, alors, davantage d’intervenir contre les effets de la pollution de l’air que d’agir sur ses causes : par exemple, en appelant à organiser des colonies de vacances pour permettre aux enfants de voir « le ciel bleu autrement qu’à travers les fumées de la ville »[3]. Il n’est pas question de remettre en cause la croissance, source de progrès social et créatrice d’emplois. Dès que l’emploi est menacé, les considérations environnementales et sanitaires repassent au second plan.

Dès que l’emploi est menacé, les considérations environnementales et sanitaires repassent au second plan.


Cette attitude continue d’évoluer à partir des années 1960 : plusieurs accidents industriels, dont à la raffinerie de Feyzin dans le Rhône (18 morts et 84 blessés en 1966) et à l’usine chimique Icmesa de Seveso, dans le Nord de l’Italie ( qui conduit en 1976 à l’évacuation des populations de plusieurs communes alentour) ; la médiatisation des travaux du Club du Rome sur les limites de la croissance ; le rapport Brundtland et le sommet de Rio en 1992 contribuent, progressivement, à l’appropriation de l’enjeu environnemental. Du moins dans les confédérations, toujours à partir de préoccupations sanitaires, sécuritaires, de cadre de vie et d’aménagement du territoire[4].

Des orientations nationales aux concrétisations locales

Dès la fin des années 1990, de nombreux textes témoignent de l’intérêt des syndicats français pour le développement durable, l’environnement ou l’écologie[5]. Mais c’est véritablement le Grenelle de l’environnement, en 2007, qui en fait des acteurs à part entière sur ces enjeux. Les retombées ne se font pas attendre en interne. Des stratégies cohérentes, définies à l’échelon confédéral et déclinées à différents niveaux, sont mises en œuvre, des équipes dédiées aux questions environnementales et dotées de moyens sont créées[6]. Il en découle des actions concrètes, comme à l’« éco-congrès » organisé par la CFDT, en 2010, à Tours : badges des congressistes, mobilier et signalétique recyclables ou réutilisables ; repas bio et préparés à base de produits locaux par un traiteur respectueux des conditions de travail et de rémunération de ses salariés ; transports en commun privilégiés ; mise en place d’un système de covoiturage ; tri sélectif et bilan carbone du congrès. La participation des organisations syndicales au Conseil général de l’environnement et du développement durable – devenu en 2013 Conseil national de la transition écologique (CNTE) – et aux Conférences environnementales du quinquennat de François Hollande confirme leur légitimité à intervenir sur ces sujets. Ce qui les conduit à impliquer leurs militants de terrain et pousse certaines confédérations à nouer des partenariats avec des ONG avec lesquelles elles n’ont pas l’habitude de travailler. En retour, les ONG prennent conscience de la nécessité de lier questions sociales et environnement.

Certaines confédérations nouent des partenariats avec des ONG. En retour, les ONG prennent conscience de la nécessité de lier questions sociales et environnement.


Parmi ces partenariats, citons le texte commun signé par le Réseau Action Climat, la CFTC et l’Unaf, notamment en faveur d’une accélération, dès 2017, de la trajectoire de la composante carbone de la taxe sur les énergies fossiles[7]. Enfin, les syndicats commencent à s’intéresser à la responsabilité sociale et environnementale des entreprises et participent en 2013, sous l’égide de France Stratégie, à la création de la plateforme RSE.

Dépasser les divergences inter-échelons

Pourtant, dans ce type d’instance, tout ne va pas pour le mieux. Ainsi, lors de la conférence environnementale de novembre 2014, toutes les confédérations syndicales réclament « l’opportunité d’étendre aux enjeux environnementaux et climatiques le périmètre des instances représentatives des personnels »[8]. Or les organisations patronales s’y opposent, au prétexte que le dialogue social contient, déjà, suffisamment de sujets et qu’il ne faut pas en rajouter. Les postures des uns et des autres pèsent sur les débats. Au sein du CNTE, comme du Comité pour l’économie verte, le patronat demande que chaque mesure favorable à l’environnement soit précédée d’une étude d’impact : « il est indispensable, pour les acteurs économiques, de disposer des éléments d’analyse d’impact économique et social qui résulteront de la mise en œuvre concrète et opérationnelle de la politique énergétique », déclare le Medef[9]. Ces requêtes retardent le processus de décision, voire le repoussent aux calendes grecques dans la mesure où, dans ce genre d’organismes, le consensus est de mise. Autre type de posture : la CGT-FO, qui demeure très méfiante à l’égard de la notion de développement durable[10], refuse quasiment toujours de prendre part aux débats et aux votes. Enfin, la structuration du syndicalisme français en syndicats d’entreprise, eux-mêmes regroupés dans des branches professionnelles et des unions territoriales, puis à l’échelon national au sein de confédérations, nuit à la clarté et à la lisibilité du message, les positions pouvant différer d’un échelon à l’autre. À la CGT, par exemple, la confédération et le syndicat de la centrale nucléaire de Fessenheim sont opposés à sa fermeture, alors que la fédération équipement-environnement Alsace y est plutôt favorable.

Toutes les organisations syndicales et patronales reconnaissent aujourd’hui que la transition écologique est nécessaire.


Malgré ces divergences et ces freins, toutes les organisations syndicales et patronales reconnaissent aujourd’hui que la transition écologique est nécessaire, potentiellement créatrice d’emplois et qu’elles ont, sur ce point, un rôle à jouer. Un exemple parmi d’autres de l’action concrète qu’elles peuvent mener : la déclaration signée le 25 novembre 2016 par la Fédération nationale des travaux publics et les sociétés coopératives du bâtiment et des travaux publics avec la CFDT, la CFE-CGC et la CGT du secteur[11]. Intitulée Pour des infrastructures au service de la transition écologique et de l’emploi, elle s’adresse à l’État, aux collectivités territoriales et à tous les acteurs du financement. Les entreprises du BTP se présentent comme « porteuses de solutions » permettant de lutter contre le changement climatique, mais aussi d’accroître l’efficacité des ressources, de préserver la biodiversité et d’améliorer le cadre de vie. Leur projet nécessite 8 milliards d’euros d’investissements supplémentaires, par an, jusqu’à 2030 et donc de nouvelles sources de financement. Elles proposent, à cet effet, d’agir sur la fiscalité écologique, de canaliser l’épargne vers des projets d’infrastructures favorables au développement durable, d’augmenter les recettes créées par l’usage de certaines infrastructures et de sortir de la dette publique les investissements en faveur de la transition écologique. Elles prévoient la création de 140 000 emplois directs et indirects, font de la qualité de l’emploi une priorité, s’engagent à se mobiliser contre le travail clandestin, pour la formation en alternance et l’intégration des personnes handicapées et à intégrer la transition écologique dans les formations aux métiers des travaux publics.

On voit, par cet exemple, comment ce qui était du ressort des organisations syndicales à l’origine (faire progresser les droits des salariés, revendiquer des hausses de salaires, promouvoir l’emploi, améliorer les conditions de travail) trouve, à travers le développement durable, une nouvelle source d’expression.



[1] BVA, Développement durable : quelles sont les attentes du consommateur-citoyen ?, février 2012.

[2] Cf. Renaud Bécot, Syndicalisme et environnement, genèse de l’action environnementale du mouvement syndical de 1944 à 1970, recherche effectuée dans le cadre d’une convention conclue entre l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) et la CFE-CGC, janvier 2015.

[3] Syndicalisme Hebdo du 30 juin 1945, hebdomadaire de la CFTC, cité par Renaud Bécot, Ibid.

[4] Cf. Roland Guillon, « Les syndicats se saisissent du développement durable », Revue Projet n° 270, février 2002.

[5] Cf. Morgane Hirion, Syndicalisme et environnement en France, rapport au ministère de l’Écologie, du développement durable et de l’énergie, juin 2015.

[6] Ibid.

[7] CTC, FNH, Unaf, Rac et WWF, Proposition en faveur d’un renforcement de la contribution carbone dès 2017 pour financer une transition écologique juste, octobre 2016. La loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte d’août 2015 prévoit (article 1er) de porter le coût de la tonne de carbone à 30,50 € en 2017 à 39 € en 2018, 47,50 € en 2019, 56 € en 2020 et 100 € en 2030. Ce montant constitue la composante carbone de la taxe intérieure sur la consommation d’énergie. Le Rac, la CFTC, l’Unaf, mais aussi WWF, FNE et FNH ont lancé, en octobre 2016, lors de l’examen du projet de loi de finance, un appel en faveur de l’accélération de cette composante. Le prix de la tonne de carbone serait ainsi passé à 39 € dès 2017, 47,50 € en 2018 et 53 € en 2019 ; les deux dernières échéances restant inchangées. Compte tenu de la baisse du prix du pétrole, cette accélération n’aurait pas plus pénalisé les consommateurs. Ces organisations réclamaient, également, que les sommes récoltées servent au financement de la transition écologique et non, par exemple, à celui du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Elles n’ont pas été entendues mais pensent à renouveler l’opération en octobre prochain.

[8] Document de travail de la table ronde « Mobilisation nationale vers la Cop21 sur les enjeux du climat et de la biodiversité », Conférence environnementale des 27 et 28 novembre 2014.

[9] Cf. Les entreprises attendent une véritable étude d’impact économique et social pour la mise en œuvre de la transition énergétique, Communiqué du Medef au lendemain d’une réunion du CNTE, 21 juillet 2016. Le pape François préconise, au contraire, que si étude d’impact il doit y avoir, elle doit examiner l’impact de tout projet économique sur l’environnement. « Une étude de l’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser (…) Elle doit être en lien avec l’analyse des conditions de travail et l’analyse des effets possibles, entre autres, sur la santé physique et mentale des personnes, sur l’économie locale, sur la sécurité. Les résultats économiques pourront être ainsi déduits de manière plus réaliste, prenant en compte les scénarios possibles et prévoyant éventuellement la nécessité d’un plus grand investissement pour affronter les effets indésirables qui peuvent être corrigés » (Laudato si’, §183).

[10] Cf. l’intervention de Pascal Pavageau, numéro 2 de la CGT-FO, lors du colloque organisé par l’Ires le 3 novembre 2015 « Syndicats et questions environnementales ».

[11] Cf. Liaisons sociales, n° 251, 25 janvier 2017.

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