La commission Sen-Stiglitz, à qui le Président de la République avait confié le mandat de proposer de « nouveaux indicateurs de performance économique et de progrès social », a rendu officiellement son rapport le 14 septembre dernier [1]. Quels enseignements en tirer ? [2]

Dénoncer le Pib

Le premier enseignement est une critique amplement justifiée du Pib comme indicateur de « performance économique et de progrès social ». De multiples collectifs citoyens et des réseaux de recherche dénoncent depuis des années l’usage de cet indicateur pour piloter nos sociétés [3]. Que la commission reprenne à son compte une partie de ces critiques représente une réelle avancée et témoigne d’une (relative) reconnaissance des questions portées par les mouvements sociaux, même en Europe.

Relevons quelques unes de ces critiques : Le Pib est centré sur la production et la consommation marchandes et monétaires – alors que la richesse de la vie sociale ne se réduit certainement pas à des valeurs marchandes et monétaires [4]. Le Pib ignore les inégalités sociales : sa logique est celle d’une moyenne. Supposez que 10 % de la population voie sa richesse marchande et monétaire tripler tandis que la richesse matérielle du reste de la population diminue d’un quart : le Pib serait néanmoins en augmentation… Ce phénomène traduit exactement la nature réelle de l’augmentation du Pib dans les pays de l’Ocde depuis trente ans : elle dissimule un creusement des inégalités inédit depuis les années 1920, en reflétant surtout l’enrichissement d’une petite minorité des populations occidentales. Enfin, le Pib ignore les effets destructeurs du productivisme (et du diktat d’un rendement sur actions supérieur à 15 % par an) et de la dérégulation (la flexibilité comme seule politique de lutte contre le chômage) sur la vie sociale et sur l’environnement. Il est indifférent à la mise en cause des biens communs vitaux (eau, air, sol, réchauffement climatique, écosystèmes…), à la violation des droits fondamentaux (l’impressionnante augmentation du Pib chinois s’accompagne d’une dégradation des droits et des conditions de travail des ouvriers chinois) et à l’augmentation de la pénibilité du travail salarié (le Bit parle d’une « pandémie » de troubles mentaux liés au stress au travail [5]). La focalisation du débat public autour du Pib nous a rendus collectivement insensibles aux dérives d’un modèle de « croissance » hérité de la révolution industrielle.

L’exemple du Pib en témoigne : les indicateurs utilisés pour appréhender la réalité économique et sociale, loin de refléter une quelconque « neutralité scientifique », sont des constructions politiques à visée performative. Ils finissent par constituer les lunettes à travers lesquelles nous interprétons collectivement notre propre réalité sociale, et orientent les politiques. Tout indicateur est « biaisé » et il serait illusoire de croire que ceux que nous pourrions substituer au Pib ne dépendent pas, eux aussi, d’une option politique. Le véritable enjeu de la discussion autour du Pib est donc que puisse s’instaurer un débat public autour des lunettes que nos sociétés souhaitent chausser pour se comprendre elles-mêmes.

Si le Pib est un très mauvais indicateur, il fournit tout de même des enseignements intéressants. Ainsi, depuis le déclenchement de la dérégulation massive, amorcée par la fin du taux de change fixe or-dollar en 1971, l’augmentation du Pib dans la plupart des pays de l’Ocde a toujours été très inférieure à ce qu’elle était durant les Trente glorieuses. Quant aux seuls pays du Sud qui se sont « développés » au cours des trente dernières années, ce sont ceux qui n’ont pas mis en œuvre les plans d’ajustement structurel ou les politiques de libéralisation préconisés par le Fmi… Les prétendus bienfaits de la dérégulation et d’un certain type de mondialisation anglo-saxonne (largement assumée par l’Union européenne) méritent d’être amplement relativisés : en dépit des idées reçues, et même à l’aune d’un indicateur aussi contestable que le Pib, cette mondialisation a induit globalement une contre-performance économique [6].

Bonheur et capacités

La Commission met l’accent sur trois grandes familles d’indicateurs alternatifs au Pib.

La première repose essentiellement sur l’Epargne Nette Ajustée (Ena [7]), indicateur issu des travaux de la Banque mondiale. Hélas – et c’est une première surprise que nous réserve le rapport –, cet indicateur, comme le Pib, est exclusivement monétaire; comme lui, il ignore les dimensions sociales et démocratiques du progrès, les inégalités et la pauvreté, les conditions d’un développement durable. A ce titre, il représente une avancée bien timide par rapport au Pib. En outre, il rend interchangeables trois formes de « capital » : « économique » (issu de la production), « humain » (abordé via les seules dépenses d’éducation), « naturel » (limitant les dommages écologiques aux seuls aspects climatiques). Autrement dit, à l’aune de l’Ena, ce n’est pas grave si l’on porte atteinte à l’environnement pourvu que les deux autres composantes « compensent » cette dégradation. Relevons le caractère discutable des trois composantes choisies : les populations du quart-monde, qui n’ont rien, ou pas grand-chose, à échanger dans la sphère marchande et n’ont pas, ou plus, accès à l’éducation publique, sont ipsofacto exclues du champ de vision d’un tel indicateur. Par ailleurs, comme d’autres indicateurs, celui-ci est constitué d’une moyenne pondérée de plusieurs composantes (c’est le cas du Pib, de l’IDH [8], etc.). Les pondérations associées à ces composantes définissent implicitement un taux de substitution entre les dommages qui peuvent être infligés à une société. C’est bien cette logique même de substitution qui demande d’être débattue. Un autre critère (d’inspiration rawlsienne) comme le maximin ne devrait-il pas présider à l’élaboration d’un indicateur synthétique? Les composantes d’un indicateur seraient alors complémentaires et non plus substituables. Toute dégradation de la composante la moins bien lotie entraînerait ipsofacto une dégradation de l’indicateur global [9] sans que l’amélioration d’autres composantes puisse servir d’alibi compensatoire. Au-delà du débat méthodologique se profile donc une certaine conception de la justice sociale.

La seconde piste suggérée par le rapport Sen-Stiglitz tourne autour des mesures du « bonheur » – piste intéressante et déjà largement explorée dans le monde académique. Les citoyens des pays de l’Ocde sont en moyenne beaucoup moins nombreux à se déclarer « heureux » qu’au cours des Trente glorieuses, ce qui invite de nouveau à relativiser les charmes de la « mondialisation » anglo-saxonne et libertarienne. Cette approche souffre néanmoins d’un défaut majeur, connu des sociologues sous le nom de « préférences adaptatives » : dans une société où il est impossible de bénéficier de trois repas par jour, on se déclarera satisfait d’en avoir deux. De sorte que la mesure que produisent ces indicateurs du bonheur peut n’être que le reflet de la résignation collective. En outre, les travaux d’Easterlin [10] suggèrent que le bonheur d’une personne dépend le plus souvent du rapport qu’elle entretient avec ses pairs. Un homme est « heureux » lorsqu’il gagne davantage que son beau-père! Dans ce cas, les indicateurs reflèteraient la perception individuelle des inégalités locales ou intergénérationnelles au sein d’une société. Est-ce cela que l’on veut mesurer? Une troisième interprétation est possible : les travaux d’Easterlin suggèrent aussi que le bonheur subjectif dépend pour l’essentiel des perspectives de croissance : je suis heureux tant que je conserve l’espoir de gagner plus que mon beau-père… Si tel était le cas, alors nous aurions sans doute peu gagné à troquer le Pib contre son anticipation par les ménages.

La troisième piste, celle des « capacités » d’Amartya Sen, est celle qui me paraît la plus prometteuse. Elle a déjà été abordée ici [11].

Des indicateurs alternatifs

Bien d’autres indicateurs, passionnants, ont déjà été proposés, qui ne sont que rapidement évoqués par la Commission. Nous en citerons trois.

Un indicateur de bien être économique, produit par les Canadiens Osberg et Sharpe [12]. Il repose sur quatre piliers : a) les niveaux de consommation auxquels sont ajoutés les services rendus à titre gratuit par les ménages par le biais du travail domestique et les services rendus au titre du bénévolat; b) la capacité à préserver le patrimoine environnemental. c) Les piliers 3 et 4 reposent sur l’idée que le bien-être individuel régresse lorsque progressent l’insécurité économique, la fragilité économique et la pauvreté. Grâce à cet indicateur synthétique, on apprend, par exemple, que les pays anglo-saxons ont connu une régression de bien-être dès le milieu des années 1980, régression bien plus nette que dans les pays scandinaves par exemple, du fait notamment de leurs filets de protection sociale.

L’empreinte écologique, elle, est un critère strictement environnemental, élaboré par RedefiningProgress et WWF [13] à partir des travaux de Wackernagel et Rees, qui propose une mesure de l’impact écologique de l’activité humaine concernant les énergies « renouvelables ». Cet impact est mesuré en fonction de l’équivalent en superficie de la planète du coût infligé par l’activité humaine à l’environnement. Les résultats sont saisissants [14]. D’une part, les inégalités d’empreinte écologique sont abyssales : un seul aller-retour Paris-New York égale l’empreinte moyenne annuelle d’un habitant de la planète. D’autre part, pour que la totalité des habitants de la planète de 2006 puisse déposer une empreinte moyenne égale à celle des Européens, il nous faudrait trois planètes Terre. S’il fallait généraliser le mode de vie nord-américain, cinq planètes seraient nécessaires! Ce critère ruine de manière rédhibitoire tout plaidoyer en faveur d’une « croissance » qui ne romprait pas radicalement avec nos modes de consommation et de production actuels.

Le Bip 40 (baromètre des inégalités et de la pauvreté) est un indicateur mis au point en France par un réseau associatif de chercheurs, de militants et de syndicalistes. Ce baromètre n’est pas cité par la Commission bien qu’il soit très riche – il contient 60 variables et comporte six dimensions d’inégalités : logement, santé, éducation, justice, travail (dont l’emploi salarié) et revenus. Le Bip 40 permet de mettre en lumière le fait que, sur les 25 dernières années, les grands problèmes sociaux contemporains français se sont nettement aggravés malgré un bref répit au milieu des années 1990. L’intérêt de ce baromètre réside surtout dans son processus d’élaboration : des « groupes de travail » ont été constitués, regroupant des experts, des collecteurs locaux de données sociales, des fonctionnaires territoriaux, des associations. Dans chaque cas, ces groupes interprètent les résultats obtenus, débattent des pondérations entre les différentes composantes de l’indicateur, du choix des variables, et font des propositions alternatives. Le Nord-Pas-de-Calais a ainsi élaboré son propre Bip. Appliquée aux régions françaises, la version nationale de cet indicateur révèle combien les territoires plus riches économiquement (en termes de Pib) peuvent être classés parmi les plus « pauvres » en termes de santé sociale. Voilà pourquoi il fait si « bon » vivre hors de Paris…

Et le dialogue démocratique?

Dès lors, un autre aspect du rapport Sen-Stiglitz mérite d’être souligné, la méthode même de son élaboration. La commission n’était constituée que d’économistes professionnels qui, certes, font partie de droit du débat mais ne détiennent pas le monopole d’une parole légitime sur la manière dont nous voulons représenter la « santé » économique et sociale de notre société. Aucun dialogue n’a été ouvert avec les acteurs de la société civile. Cette posture, dénoncée à juste titre [15], présuppose qu’un travail entre « experts » suffit à définir les contours « du monde que nous voulons »… Organiser la consultation du grand public à partir d’un document technique, rédigé exclusivement en anglais et discrètement posté sur un site internet du gouvernement le 2 juin dernier, reflète-t-il une volonté de dialogue? Eût-on souhaité que la population civile ne soit pas consultée, l’on n’eût pas procédé autrement.

Cette question n’est pas uniquement d’ordre méthodologique. En effet, l’absence de consultation en dit long sur le rapport à la démocratie qu’entretiennent à la fois l’actuel gouvernement mais aussi le corps social des « économistes professionnels ». Le sujet était-il trop complexe pour être débattu par le grand public? Le krach financier de 2008 devrait pourtant nous avoir vaccinés contre la supposée compétence des économistes (financiers) à résoudre des problèmes complexes. Et si l’on estime que la mesure du « progrès social » est trop compliquée pour être livrée à la discussion, alors il n’y a aucune raison d’estimer que les citoyens sont « compétents » pour répondre à la question de savoir s’ils sont « heureux »… Il est vital que les sociétés soient associées à l’élaboration des indicateurs nécessaires pour un nouveau modèle de « développement » humain. Il importe que les citoyens soient invités, via les instances consultatives existantes, comme le Conseil économique et social et ses antennes régionales, à délibérer sur ces questions d’intérêt collectif. Un débat sur des innovations institutionnelles associées à de nouveaux indicateurs statistiques serait une étape importante dans la renaissance de la démocratie politique au sein d’une Union européenne dont les différents traités sont élaborés sur le même présupposé que les citoyens sont incompétents pour construire ensemble un projet politique.

Quel usage le gouvernement fera-t-il du rapport Sen-Stiglit? Le rapport Attali a été enterré le lendemain même de sa publication; le Rsa a été mis en place avant que la commission chargée d’en évaluer les effets sur quelques départements pilotes n’ait rendu son avis; et les grandes priorités pour l’industrie française de demain ont été annoncées par l’Élysée avant que les états généraux de l’industrie (lancés par le ministre, Christian Estrosi) aient rendu leurs conclusions, en janvier 2010. Certains estiment que la multiplication des chantiers, parfois abandonnés avant même d’avoir été achevés, est une stratégie explicite du gouvernement pour occuper la scène médiatique et ôter toute initiative à l’opposition [16]. Se pourrait-il que le rapport Sen-Stiglitz serve une stratégie analogue? Plus généralement se trouve posée la question du dialogue entre différentes instances appelées à participer au débat démocratique : le gouvernement (à qui revient infine la responsabilité décisionnaire), les « experts », la société civile (à travers ses représentants associatifs, notamment) et le parlement où la discussion publique devrait pouvoir être orchestrée. Le renouveau de notre démocratie politique passera certainement par une articulation de ces quatre pôles de l’espace public, dont le rapport Sen-Stiglitz témoigne qu’elle fait aujourd’hui défaut.


1 / Site de la commission : hhttp:// stiglitz-sen-fitoussi. fr/ fr/ index. htm,site du rapport : hhttp:// stiglitz-sen-fitoussi. fr/ fr/ documents. htm. Cf. aussi Fitoussi, Sen, Stigliz, Richesse des nations et bien-être des individus. Performanceséconomiques et progrès social, Odile Jacob, 2009.
2 / Une grande partie de ce qui suit doit beaucoup à Florence Jany-Catrice; qu’elle en soit vivement remerciée. Le caveat usuel s’applique.
3 / Ils ont été relayés en partie par la Cgt, la Cfdt, Solidaires, le WWF, Les Amis de la terre, la CGSCOP, le collectif FAIR.
4 / En marge de la littérature d’inspiration marxienne dont c’est l’un des Leitmotive, Karl Polanyi dénonçait cette « marchandisation » de la vie sociale inhérente à la grande transformation qu’il voyait s’opérer depuis la fin du xixe siècle.
5 / Cf. aussi Philippe Ashkenazy, Les désordres du travail, Seuil, 2004.
6 / Est-ce simplement dû à l’aboutissement d’une phase d’accumulation du capital ou à l’inefficience des politiques publiques, privées depuis 1971 du cadre de Bretton-Woods ? Le débat est ouvert.
7 / Adjusted Net Saving (ANS).
8 / Indicateur de Développement Humain.
9 / Cf. Gaël Giraud & Cécile Renouard (2009) « Axiomatics for Poverty Indices » , Document de travail de Paris-1, à paraître.
10 / Does Economic Growth Improve the Human Lot ? , éd. Nations and Households, 1974.
11 / Cf. Projet n° 306, septembre 2008.
12 / Cf. Jean Gadrey & Florence Jany-Catrice, Les nouveaux Indicateurs de richesse, La Découverte, Repères, p. 82 sq.
13 / L’Ong World Wide Fund for Nature.
14 / Cf. Lester Brown, Éco-économie, Seuil, 2003, et Le Plan B. Pour un pacte écologique mondial, Calmann-Lévy, 2007.
15 / www. idies. org/ index. php? category/ FAIR.
16 / Cf. Pierre Cahuc & André Zylberberg, Les Réformes ratées du président Sarkozy, Flammarion, 2009.


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